Magazine Culture

La philosophie dans le boudoir - Sade

Par Liliba

La_philosophie_dans_le_boudoir_Sade_Lectures_de_Liliba

Sade, tout le monde connaît, bien sûr. Mais qui d'entre vous l'a lu ?

Je me suis plongée dans La philosophie dans le boudoir, et c'est... euh, comment dire... instructif ? édifiant ? gore ? dégueulasse ? passionnant ? Tout cela à la fois, figurez-vous ! Ce qui en fait somme toute une lecture intéressante, même si j'avoue ne pas vraiment avoir envie d'en faire mon livre de chevet...

Sadisme - nom masculin (de Sade, nom propre)

Et en effet, on va parler dans cet ouvrage autant de plaisir que de souffrance... L'histoire en quelques mots : Mme de Saint Ange, une femme totalement dévergondée, n'ayant aucune morale, plus que légère, a rencontré récemment une jeune fille dont elle veut faire l'éducation. En un mot, lui apprendre toutes les perversités possibles. Pour cela, elle organise une rencontre avec son frère, le chevalier de Mirvel, tout aussi débauché qu'elle, avec lequel elle entretient d'ailleurs des relations incestueuses, et un immoral notoire (et même amoral), Dolmancé. Eugénie de Mistival, que son père envoie avec son approbation à cette séance d' "éducation" est certes vierge, mais se montrera bien vite peu innocente et même une élève révélant de très grandes dispositions pour ces affaires...

Pour vous plonger dans l'ambiance, voici tout d'abord l'introduction du marquis de Sade lui-même :

"Aux libertins

Voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c'est à vous seuls que j'offre cet ouvrage : nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effraient, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l'homme aux vues qu'elle a sur lui ; n'écoutez que ces passions délicieuses ; leur organe est le seul qui doivent vous conduire au bonheur.

Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint Ange soit votre modèle ; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l'enchaînèrent toute sa vie.

Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d'une vertu fantastique et d'une religion dégoûtante, imitez l'ardente Eugénie ; détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu'elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d'imbéciles parents.

Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n'avez plus d'autre freins que vos désirs et d'autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple ; allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare ; convainquez-vous à son école que ce n'est qu'en étendant la sphère de ses goûts et de ses fantaisies, que ce n'est qu'en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d'homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie.

La mère en prescrira la lecture à sa fille."

La scène, comme une tragédie grecque, se déroule avec une unité de temps (une journée), de lieu (le boudoir de Madame de Saint Ange) et de personnages puisqu'aux 4 cités plus haut, il ne faut ajouter que Augustin, un jardinier qui apparaît vers le milieu et Madame de Mistival, la mère de Eugénie, qui sera pour son plus grand malheur présente à la fin du récit. Le texte est présenté d'ailleurs comme une pièce de théâtre, les noms des personnages indiquant les dialogues, avec des didascalies donnant quelques indications sur la mise en scène (mise en position serait d'ailleurs un terme plus approprié).

Nous savons dès le départ que Dolmancé est un sacré gredin, puisque le Chevalier le décrit ainsi : "C'est le plus célèbre athée, l'homme le plus immoral... Oh ! c'est bien la corruption la plus complète et la plus entière, l'individu le plus méchant et le plus scélérat qui puisse exister au monde." Et en effet, au fil des pages, cet homme qui sera avec Saint Ange initiateur de la jeune fille fera montre de toutes les turpitudes possibles. Débauché sexuel, sodomite notoire, pédophile accompli, violeur récidiviste, il prône la violence, la douleur et le refus de toute morale ou religion. Il ne veut vivre que pour et par son plaisir et les autres ne sont pour lui que des instruments de sa satisfaction personnelle. Il ne reconnaît pas les liens du sang ou de la famille, ni ceux de l'amitié sauf s'ils servent ses desseins lubriques. Rien ne l'arrête, et même pas l'idée de meurtre. Un sale type, donc ! "Lirréligion, l'impiété, l'inhumanité, le libertinage découlent [de ces] lèvres." Ce qui est vraiment intéressant est qu'il argumente complètement ses idées (enfin, Sade à travers sa bouche) et que même si son raisonnement est totalement dévoyé, il est conforme à sa logique. Sur ses pratiques déviantes, l'explication est toute trouvée : "Si la nature défendait les jouissances sodomites, les jouissances incestueuses, les pollutions, etc., permettrait-elle que nous y trouvassions autant de plaisir ?"...

Le chevalier a déjà "testé" Dolmancé et en fait les éloges à sa soeur qui se pâme rien qu'à imaginer la taille du membre du monsieur et ce qu'elle va pouvoir en faire... Je vous passe les détails... Sachez que tous les orifices offerts par le corps humain, et d'autres endroits aussi auxquels je n'avais jamais songé pour ces usages, servent à satisfaire ce groupe de dépravés, qu'ils aiment bien s'y mettre à plusieurs et à la queue-leu-leu, que si la nature (qui les a très généreusement pourvus) ne suffit pas, ils aiment à user d'accessoires pour satisfaire leurs désirs, qu'ils sont infatigables et leurs envies jamais assouvies. Que ces désirs cependant ne cessent de croître et qu'il viendra bien un moment ou rien n'ira plus...

On y parle de "liqueurs", de "secousses" et de tout un tas d'autres termes que je ne recopierai pas ici de peur de voir arriver tous les obsédés de la toile sur mon joli blog bien pensant !

La jeune Eugénie m'a semblé découvrir plus que rapidement les joies (?) de ces ébats, mais il faut croire qu'elle avait été bien recrutée. Voici le programme prévu par Mme de Saint Ange : "Dolmancé et moi nous placerons dans cette jolie petite tête tous les principes du libertinage le plus effréné, nous l'embraserons de nos feux, nous l'alimenterons de notre philosophie, nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre un peu de pratique à la théorie, comme je veux qu'on démontre à mesure qu'on dissertera, je t'ai destiné, mon frère, à la moisson de myrtes de Cythère, Dolmancé à celui des roses de Sodome. J'aurai deux plaisirs à la fois, celui de jouir moi-même de ces voluptés criminelles et celui d'en donner des leçons, d'en inspirer les goûts à l'aimable innocente que j'attire dans nos filets." Le chevalier connait bien sa soeur puisqu'il lui répond : "Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d'éduquer cette enfant ! quelles délices pour toi de la corrompre, d'étouffer dans ce jeune coeur toutes les semences de vertu et de religion qu'y placèrent ses institutrices !".

L'enfant (qui a 15 ans), n'en n'est plus vraiment une. On lui explique à son arrivée que "la pudeur est une vieille vertu dont [elle doit], avec autant de charmes, savoir [se] passer à merveille" et que la décence est un "autre usage gothique, dont on fait bien peu de cas aujourd'hui. Il contrarie si fort la nature !"

Après quelques explications théoriques où elle apprendra le vocabulaire adéquat (et technique), on commence à lui enseigner le basique, à savoir qu' "une jolie fille ne doit s'occuper que de foutre et jamais d'engendrer." Les autres coquins lui font quelques démonstrations avant qu'elle-même ne demande, que dis-je, supplie qu'on s'occupe enfin d'elle et qu'on mettre en pratique ce savoir si fraîchement acquis dont elle veut tester la valeur et la saveur... Elle est heureuse de devenir une "putain", car comme le lui dit Madame de Saint Ange, "on appelle de cette manière, ma toute belle, ces victimes publiques de la débauche des hommes, toujours prêtes à se livrer à leur tempérament ou à leur intérêt ; heureuses et respectables créatures, que l'opinion flétrit, mais que la volupté couronne, et qui, bien plus nécessaires à la société que les prudes, ont le courage de sacrifier, pour la servir, la considération que cette société ose leur enlever injustement. Vivent celles que ce titre honore à leurs yeux ! Voilà les femmes vraiment aimables, les seules véritablement philosophes !".

On lui explique aussi qu'il est stupide de croire en Dieu puisqu'il n'existe pas (le raisonnement est trop long pour que je le recopie, mais un vrai délice de mauvaise foi et d'arguments pris à revers, que l'on soit d'accord ou pas !) et que les seuls préceptes à suivre sont ceux de la satisfaction immédiate des sens. On lui apprend que "la cruauté n'est pas sans délices", qu'une femme doit manipuler son mari pour en faire ce qu'elle veut sexuellement et surtout ne pas se faire faire d'enfants, qu'il existe d'excellents moyens pour éviter les grossesses, allant des pratiques sexuelles (le groupe prône la sodomie à toute autre pratique, avec des détails si crus que j'ai dû passer un peu rapidement sur certains passages...) à l'éradication du foetus ou même du bébé... En effet, selon Madame de Saint Ange, "la propagation n'est nullement le but de la nature : elle n'en est qu'une tolérance". Elle lui explique également qu'une fois mariée, il ne faudra surtout pas prendre d'amant, qui la lasserait et surtout nuirait à sa réputation, alors qu'elle pourra parfaitement s'entourer de gens qu'elle paiera éventuellement pour la servir et assouvir ses envies : "Je ne pris point d'amant : j'aimais trop le plaisir pour cela. Malheur à la femme qui s'attache ! il ne faut qu'un amant pour la perdre, tandis que dix scènes de libertinage, répétées chaque jour, si elle le veut, s'évanouiront dans la nuit du silence aussitôt qu'elles seront consommées. J'étais riche : je payais des jeunes gens qui me foutaient sans me connaître ; je m'entourais de valets charmants, sûrs de goûter les plus doux plaisirs avec moi s'ils étaient discrets, certains d'être renvoyés s'ils disaient un mot. Tu n'as pas idée, cher ange, du torrent de délices dans lequel je me suis plongée de cette manière. Voilà la conduite que je prescrirai toujours à toutes les femmes qui voudront m'imiter."

Et elle ajoute, tenez-vous bien : "Depuis 12 ans que je suis mariée, j'ai peut-être été foutue par plus de dix ou douze mille individus... et on me croit sage dans mes sociétés !". Et un peu plus loin :"J'ai fait la chouette à quinze homme ; je fus foutue quatre-vingt-dix fois en vingt-quatre heures, tant par-devant que par-derrière." Quand je vous dis qu'ils ont la santé...

Le trio éducateur explique également à la jeune fille peu farouche que "l'imagination est l'aiguillon des plaisirs", mais que "l'imagination ne nous sert que quand notre esprit est absolument dégagé de préjugés : un seul suffit à la refroidir. Cette capricieuse portion de notre esprit est d'un libertinage que rien ne peut contenir ; son plus grand triomphe, ses délices les plus éminentes consistent à briser tous les freins qu'on lui oppose ; elle est ennemie de la règle, idolâtre du désordre et de tout ce qui porte les couleurs du crime." Eugénie apprendra également à jurer et blasphémer, ce que préconise fortement Dolmancé : "ne vous étonnez point de mes blasphèmes : un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande. Il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère ; je voudrais trouver une façon ou de la mieux invectiver, ou de l'outrager d'avantage." En effet, "il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales, dans l'ivresse du plaisir, et que ceux du blasphème servent bien l'imagination".

On y fait également l'apologie de la cruauté, de la polygamie, de toutes les déviances imaginables, de l'égoïsme, de la servitude d'autrui, du mensonge... bref la dernière partie de l'ouvrage ne connaît plus de limites à la décence et aucune barrière morale que les quatre compères ne puissent franchir. Tout cela jusqu'au dénouement tragique, d'une violence inouïe, et à la conclusion de l'affreux Dolmancé : "Voilà une bonne journée ! Je ne mange jamais mieux, je ne dors jamais plus en paix que quand je me suis suffisamment souillé dans le jour de ce que les sots appellent des crimes".

Alors voilà, je peux dire maintenant que j'ai enfin lu Sade, et ne suis guère étonnée de savoir que le Marquis a passé la moitié de sa vie en prison, tant ses propos, les dialogues, situations et longues explications "philosophiques" sont scandaleuses et choquantes. Je ne suis pas certaine de le relire un jour, mais j'ai apprécié cette lecture, non pour les passages cochons, parce que là, c'est vraiment trop pour moi, mais pour le descriptif de cette "philosophie" qui, bien que totalement folle et hors norme, est parfaitement expliquée et étayée d'arguments, spécieux certes, mais passionnants.

Une lecture pour les curieux !

Et une lecture tout indiquée pour participer enfin à "Le premier mardi, c'est permis" chez Stéphie !

Le_premier_mardi__c_est_permis_Stephie


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Liliba 2705 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossiers Paperblog

Magazines