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Nos vies liquides, à la Colline

Par Sijetaisdeboutsurmatete
Nos vies liquides, à la Colline

Dans Les Vagues de Virginia Woolf, s'entrelacent les voix de six consciences et les récits de leurs vies épousent les mouvements du soleil en une journée ou celui des vagues s'écrasant sur le sable. La metteuse en scène Marie-Christine Soma réussit à incarner des extraits de ce texte superbe, sensible et aérien, défini par Woolf comme un « poème-jeu » plutôt que comme un roman, tout en préservant sa poésie et sa diaphanéité. Jusqu'au 15 octobre à la Colline (Paris 20e).

Six personnes dans un jardin. On imagine, vu la lumière jaune, que c'est l'aurore... Tour à tour, les trois garçons et les trois filles prêtent la voix à leur jeune conscience et décrivent le flot de sensations, d'émotions et de pensées qui les traversent : admirer la toile d'araignée où des « gouttes d'eau se sont prises, perles de blanche lumière », se sentir tige enfoncée dans le sol, se découvrir amoureuse de ce garçon qui, voyant l'envol d'un pigeon ramier, en fait un poème. Peu à peu, ces voix confuses, qui semblent provenir de la même conscience - faible existence nichée au ras du sol, au niveau purement sensible des brindilles et des insectes-, ces voix se démarquent et se personnifient. Se détachent Louis, l'étranger avide d'aventures et de profondeurs, Suzanne, concrète et jalouse, Bernard, l'homme bon et le poète, Jinny, sensuelle et effrontée, Rhoda rêveuse solitaire prenant des pétales pour des navires, Neville, l'amant des hommes.

Suivant le mouvement du ressac, ces consciences s'élargiront et vieilliront. Sur scène, les six jeunes comédiens laissent alors la place à six autres qui leur ressemblent mais diffèrent par leur âge. L'échange n'est pas brutal, les hommes et femmes mûrs étaient là, en puissance, dans les limbes que représente l'espace entre les coulisses et la scène, tandis que les jeunes adultes se laissaient choisir par des vies intellectuelles, de famille, de plaisir... Quant aux acteurs cadets, ils ne quittent pas le plateau sitôt les jeunesses envolées : en effet, Bernard l'enfant est contenu dans cet homme grisonnant, de même que sont aussi incluses en lui la somme des différents personnages qu'il a joués en société, les phrases qu'il a formulées, les amis qu'il connaît depuis l'enfance : Suzanne, Jenny, Bernard, Neville, Louis, et Perceval, le camarade admiré trop rapidement décédé.

Ce Perceval est un double du frère de Virginia Woolf, Thoby, dont la mort prématurée réunit plus fortement les intellectuels londoniens qui formèrent le groupe de Bloosmbury, rencontre de créateurs originaux, d'intelligences et surtout d'amis. Les Vagues illustrent ce paradoxe : les comédiens soliloquent et errent la plupart du temps seuls mais les personnages révèlent toute leur existence particulière lors de retrouvailles qui sont de symboliques cènes. Pas de nourriture sur la nappe blanche, seulement les flammes des bougies au travers desquelles les consciences se contemplent et se jaugent.

« Tâchons de croire que la vie est un objet solide, un globe que nous pouvons faire tourner sous nos doigts », se persuade Bernard. La mise en scène de Marie-Christine Soma et le jeu de ses acteurs respectent le bergsonisme de l'œuvre de Virginia Woolf (qui décrit une vie constituée de multiples et imperceptibles strates et, pourtant, évanescente) : ils englobent le spectateur en un flux de mots, de visages, d'images et de lumière, loin de tout intellectualisme ou de tout prétention, aussi simplement et naturellement que possible, parce que tels sont nos vies et le mouvement des vagues sur la grève.

Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction de Marguerite Yourcenar)
au théâtre de la Colline (15 rue Malte-Brun, Paris 20e, Métro Gambetta)
Jusqu'au 15 octobre.
Mise en scène : Marie-Christine Soma
Durée : 3h sans entracte


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