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Objets transitionnels

Par Memoiredeurope @echternach

Objets transitionnels

Alain Fleischer fait partie des personnalités multiples. Le fait qu’il ait fréquenté la biologie n’est pas sans me plaire. J’ai l’impression que, il y a quelques années, pour ne pas dire une trentaine, je n’ai pas eu le temps de répondre à la commande d’un texte pour la Galerie Edouard Manet à Gennevilliers où il exposait. Il s’agissait d’un travail à base de graines de pins. Traces ou empreintes. Peut-être même d’inclusions. La connivence était donc encore plus rude puisque je venais de terminer un travail sur l’embryologue du pin sylvestre et que j’ai bien dû examiner pendant une dizaine d’années des milliers de graines à divers stades ; depuis les ovules qui attendent la pollinisation, celles qui enferment les grains de pollen dans une sorte de chambre d’amour où ils passent l’hiver dans l’attente d’une cérémonie d’accouplement, jusqu’au moment sacré où le pollen germe et vient déverser des spermatozoïdes au sein d’un ovule hypertrophié.

Mon observation principale n’intervenait qu’après la fécondation. Mais juste après, lorsque les premières cellules se divisent et que, à la manière d’un parasite, les cellules de tête qui donneront naissance à la future plantule s’enfoncent dans un tissu nourricier où elles sont poussées par un suspensoir formé de cellules géantes. Un peu comme dans le lait et la pulpe de coco où le futur palmier se nourrit et bien entendu, comme pour l’embryon des Mammifères qui est longtemps prisonnier de son placenta, l’embryon du pin bénéficie en quelque sorte d’annexes embryonnaires qui ont fait l’objet de toutes mes attentions.

Mais malheureusement, rien n’indique quand a lieu la fécondation. Selon les années et surtout, selon les conditions climatiques, les quelques jours favorables se situent en mai ou en juin, parfois, mais plus rarement en juillet, du moins dans la région parisienne où je les traquais. Du coup il fallait prélever au hasard et fixer ceux dont j’étudierai plus tard dans l'année les cellules de manière systématique et régulière, et ceci pendant plusieurs semaines. Et surtout, profiter des quelques journées favorables où je pouvais extraire les plus jeunes pour les cultiver in vitro et tester sur eux différents nutrients et comprendre si j’avais le loisir de répliquer hors contexte le déroulement naturel de la morphogenèse.

Las, j’aurais dû pour cela choisir des végétaux que l’on peut élever sous serre et dont on peut déclencher à loisir la floraison en choisissant la photopériode favorable. Mais la tradition de mon laboratoire, depuis mon maître qui avait choisi les Conifères, jusqu’à mes collègues qui se partageaient avec moi les différentes possibilités d’étude de leur reproduction, faisait de nous des prisonniers du bon vouloir d’arbres réunis dans un arboretum dont le seul avantage était d’être situé à proximité du Parc de Versailles, comme une extension moderne des potagers du Roi.

C’est là un bien grand détour pour en arriver à évoquer l’œuvre la plus récente d’un écrivain photographe, directeur d’école d’art et précieux collectionneur d’objets inédits, rassembleur de rencontres techniques improbables, admirateur  fasciné de ces bizarres humains que dévorent des passions maniaques et parfois un peu lubriques.

Nous sommes prisonniers des objets. Alain Fleischer écrit même son titre « Sous la dictée des choses », ce qui constitue déjà en soi un assemblage exceptionnel de mots.

Je me sens il est vrai encore prisonnier des boîtes de Pétri que j’ensemençai d’embryons, du flux laminaire où je tentai de les garder stériles, des béchers, éprouvettes et pipettes de toutes tailles avec lesquels je préparai ce qui devait permettre de les nourrir. Outre que les savants, au cours des siècles les ont affublés de noms prélevés à différents pays et parfois à des chimistes, tous ces objets-là lorsqu’ils sont accumulés dessinent un entourage de savant fou, préparant dans le plus grand secret une planète merveilleuse qui risque bien pourtant de se révéler mortifère.

Les personnages réunis dans une suite de nouvelles de longueurs inégales par l’auteur sont des maniaques et en quelque sorte, des savants fous. Ils cachent leur quête étrange sous le couvert d’histoires plausibles et parfois risibles, mais ce sont de vrais aventuriers. Point n’est besoin de partir vers la forêt amazonienne comme Claude Lévi-Strauss, il suffit de se rendre dans un marché aux voleurs ou encore de chiner dans la capitale autrichienne où viennent s’échouer les trésors de juifs de Hongrie où les sorts jetés par des vieux comtes transylvains, pour transgresser la vie ordinaire.

Alain Fleischer est un virtuose. Et si on s’aventure avec prudence sur les planches qu’il a posées pour nous aider à franchir des gouffres et qu’on y réussit, on peut alors se laisser prendre par les forêts profondes de la démence et parfois du vice. Etant entendu que la plupart des vices évoqués tiennent plus à la déraison qu’à la perversion, même si la sensualité peut parfois conduire au péché.

Alain Fleischer est photographe et sans doute s’est-il le plus amusé avec ceux de ses personnages qui, ici et là, sont pris de la même passion que lui et reviennent vers d’anciennes chambres noires où se superposent le réel et le fantomatique dans un puzzle qu’il ne faut pas vraiment déchiffrer car sa qualité tient à l’étrangeté et non à la solution que l’on pourrait être amené à chercher.

On me racontait récemment que la pomme de Steve Jobs venait de celle qu’une princesse a un jour croquée avant de s’endormir. Au détour des belles histoires qui permettent parfois de dormir debout, est celle d’une pomme intitulée « Une sainte dans le frigo ». Elle est dédiée à tous ceux qui voyagent tellement que leur réfrigérateur est toujours à moitié vide, ou plutôt à moitié plein de nourritures qui ne sont plus consommables. Ainsi en est-il de Fleischer et de quelques-uns de ceux qui peuvent écrire : « Je passe ma vie en voyages. Repérages et pèlerinages me poussent régulièrement loin de chez moi, un lieu vide où depuis bien longtemps je n’ai rien à trouver ni à retrouver… »

Sinon, parfois, une pomme qui reste intacte pour un siècle et dont l’attente inépuisable en fait une sainte.  

Alain Fleischer. Sous la dictée des choses. Roman. La librairie du XXIe siècle. Editions du Seuil. Septembre 2011.


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