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Les Unités perdues d'Henri Lefebvre, histoire d'un livre (par Alain Paire)

Par Florence Trocmé

Depuis If jusqu'à Manuella,  
parutions et réception, micro-histoire d'un livre 
Les Unités perdues d’Henri Lefebvre 

Unités perdues
Les unités perdues ont d'ores et déja traversé les premières péripéties d'une histoire qui pourrait devenir mythique. Leur auteur m'a raconté avoir découvert leur concept à la faveur d'une lecture du premier tome de l'autobiographie d'Elias Canetti, La langue sauvée : Histoire d'une jeunesse. Canetti s'était souvenu de la mésaventure d'un sculpteur hongrois qui avait résolu au début de la première guerre mondiale d'enterrer dans un jardin l'une de ses plus belles sculptures : la guerre finie, le sculpteur n'avait jamais retrouvé l'objet qu'il avait cru pouvoir sauvegarder. 
 
Les intempéries, les guerres et les révoltes, l'humidité ou bien le feu, de funestes accidents, toutes sortes de silences, de renoncements, d'étourderies et de négligences ou bien encore les coups très bas de la censure ont détruit des livres, des films, des personnes ou bien des œuvres dont l'évocation nous fait subitement percevoir les trous noirs d'un immense vide. Par exemple; "On ne connaît ni le lieu ni la date de naissance de Jeanne Duval ; où est-elle morte, où est-elle enterrée ?" (page 14). Ou bien, page 54 "On ne connaît pas la véritable identité de Miss-Tic ; l'artiste perd huit ans de travail dans l'incendie de son atelier ; a publié "Je ne fais que passer", livre épuisé". Page 87 "Le Musée archéologique de Bagdad est mis à sac le vendredi 11 avril 2003, disparaissent deux à trois mille objets antiques". Page 105 : "Le 5 août 1944, Julien Green surprend Madame Leo Stein (belle-sœur de Gertrude) occupée à relire, puis à brûler méthodiquement des lettres reçues d'Henri Matisse". 
 
Contrairement aux œuvres qu'il évoque, le tapuscrit des Unités perdues rencontra des supports pertinents et de bonnes conditions de diffusion. Un mois après réception d'une première liasse dans leur boîte aux lettres, Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton qui dirigent depuis Marseille le semestriel If répondirent positivement. Une première parution, trois ou quatre pages, survint dans le n°18 d'If qui parut en 2001. L'intérêt des deux revuistes pour ce travail, les réactions des lecteurs les incitèrent à donner une suite au travail d'Henri Lefebvre : ils imaginèrent qu'en fin de sommaire de leurs numéros puissent paraître régulièrement les pages du feuilleton des "Unités perdues". Depuis le n° 18 jusqu'au n° 25, entre 2001 et 2004, huit livraisons furent publiées. Cette périodicité fut rompue lorsque François Dominique, l'un des responsables des éditions Ulysse fin de siècle qui devinrent plus tard les éditions Virgile, résolut de rassembler les pages déjà parues ainsi que les inédits qui composent le volume qu'on peut lire à présent.  
 
La première édition des Unités perdues s'effectua en 2004. L'ouvrage coûtait douze euros, c'est également le prix de sa seconde édition qui comporte - personne n'est parfait - un peu moins d'erreurs et de fautes d'orthographe. Sa réception critique fut positive, le site des éditions Virgile recense un article d'Eric Loret paru le jeudi 18 novembre 2004 dans Libération qui commence ainsi : "Malgré son titre, Les Unités perdues n'est pas une histoire de téléphone mobile mais une liste d'œuvres égarées, détruites, inachevées ou jamais commencées".   
 
Parmi les autres recensions qui saluèrent la première édition, le site de Virgile donne également à lire un papier de Xavier Person dans Le Matricule des Anges, ainsi que des notules publiées dans Livres-Hebdo ainsi qu'au Figaro Littéraire. Le chroniqueur de Libération n'avait pas manqué de relever l'homonymie que l'auteur entretient avec un grand philosophe mort avec quelques-uns de ses secrets, en 1991 : "On ne sait plus pour quelle raison Henri Lefebvre s'est brouillé avec Guy Debord" . Le second homonyme de notre auteur est l'un des traducteurs de la poésie de Paul Celan. Comme le rappellera plus loin sa courte bio-bibliographie, Henri Lefebvre, auteur des Unités perdues est un troisième homme. 
 
Son texte a par la suite connu une autre version en 2008 sous forme d'émissions de France-Culture ainsi que d'un DVD publié par les éditions Incidences de Giney Ayme qui sont basées à Marseille près de la Vieille Charité. Il m'a été raconté qu'on perçoit dans ce DVD des lumières noires comme dans un film de Fluxus ou bien comme chez Guy Debord : le texte est lu par David Christoffel, le montage est assuré par Frédéric Dumont. Des compte-rendus de cette nouvelle version ont été livrés par Philippe Boisnard dans Libr-critique ainsi que par Jean-Pierre Balpe dans Hyper-fiction. 
 
François Dominique et les éditions Virgile ne voulaient pas rééditer Les unités perdues. Une seconde vie vient d'être donnée à cet ouvrage, grâce aux éditions Manuella qui sont domiciliées rue de Turenne à Paris et qui ont inséré sa parution à l'intérieur d'un catalogue davantage voué à l'architecture et aux arts plastiques. Une nouvelle maquette a vu le jour, réalisée par Sylvia Tournerie, l'achevé d'imprimer remonte à mars 2011. La publication chez Manuella a suscité dans le blog peau neuve un article composé par un écrivain qui réside à Marseille, Guillaume Fayard, par ailleurs animateur de la revue Myopies. Pour Les unités perdues, il est question d'une possibilité de traduction et d'édition à Los Angeles. 
 
Alain Paire 


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