Après le cinéma, ses essais au théâtre, à la radio et « tout le reste », aujourd’hui, Barrack Rima a choisi la BD. Comme il a choisi de quitter le Liban à 18 ans, pour étudier et vivre à Bruxelles. Quitter Beyrouth : un « exil nécessaire » pour cet illustrateur atypique, qui ne cesse tout de même d’y revenir. Entre répulsion et attachement, Beyrouth résonne toujours au cœur de son travail.
Et puis, il y a le doute, l’imprévu et l’accident qui, assumés, façonnent et déforment ses dessins. Une « écriture directe », où la réalité est saisie sur le vif et qui nous invite à rencontrer l’intime. Là où l’auteur n’est pas loin. C’est avec une grande finesse et un regard acéré que Barrack raconte ses rêves, ses incertitudes et ses révoltes.
Rencontre avec cet illustrateur qui cultive sa liberté de ton pour se saisir du contemporain et de l’universel tout en se frottant à ce qu’il y a de plus intime.
Peux-tu nous parler des premiers travaux qui ont jalonné les débuts de ton parcours d’artiste ?
C’est 1995 qui a été pour moi l’année de démarrage : en dernière année aux Beaux-Arts, j’ai réalisé et autoproduit une série de livres. Parmi ces livres, deux BD de 20 pages chacune, très différentes mais ayant le même titre : Beyrouth.
Au-delà du titre, ce qui les unissait était le sujet : Le fantasme que j’avais de cette ville et le sentiment de révolte. Mais la différence était fondamentale. Le premier album était réalisé à partir d’un scénario écrit au préalable (et il sera le seul). Le deuxième allait m’ouvrir la voie sur la méthode que j’utilise encore aujourd’hui. Cette méthode est une sorte d’écriture directe, où il n’y a pas de priorité, de hiérarchie ou de chronologie entre le dessin et le texte, entre la case et la page… Le dessin appelle le scénario et le scénario appelle le dessin. Autrement dit, le scénario s’invente en même temps que le dessin. Il se frotte à l’imprévu, à l’accident et aux limites du dessin… De même pour les cases, les pages et les chapitres… Ces deux albums sont quasi inconnus au Liban. Il est prévu de re-publier le deuxième dans les mois qui viennent à Beyrouth.
Aujourd’hui, tu as décidé de te consacrer totalement à la BD, pourquoi ce choix ?
Pendant une bonne quinzaine d’années, j’ai entretenu mon indécision entre la BD et le cinéma. Je faisais les deux, en passant de l’un à l’autre, avec des périodes plus BD ou plus cinéma… Je me suis laissé aller à essayer plein d’autres choses : j’ai travaillé dans le théâtre, j’ai tenté la radio, l’installation… Je me suis pas mal éparpillé. Ajoutez à cela une indécision aiguë dans d’autres domaines comme la sexualité ou le lieu de résidence… Ça devenait trop, j’ai décidé de faire des choix, sans me fermer aucune porte pour l’avenir. En cinéma, j’étais arrivé à un langage très particulier (un producteur « alternatif » a vu mon film l’étude du chercheur ambulant et m’a dit un jour : ça va être très difficile à défendre)1. La BD, c’est un peu mes premières amours, et c’est plus facile à faire que le cinéma quand on est un artiste marginal.
En quoi te considères-tu comme un artiste marginal ?
Je ne suis pas beaucoup soutenu, ni publié, ni produit… Mes livres et films sont visibles dans des cercles très restreints. (C’est sans doute beaucoup de ma propre responsabilité : pendant des années, j’ai fui toute forme de soutien et rejeté quelques propositions juteuses, pour être entièrement libre). Aujourd’hui, j’ai une autre vision et je me sens prêt à défendre mon point de vue face à un éditeur ou un producteur, et le considérer comme partenaire, non pas un ennemi… Mais, pour expliquer cela il faut une autre interview…
Tu travailles entre Bruxelles et Beyrouth, peux-tu nous dire en quoi ces deux villes nourrissent-elles ton travail et quelle est leur résonance dans tes dessins ?
Ça, ce n’est pas facile comme question… Je ne suis pas sûr de pouvoir y répondre… Il faut d’abord savoir que je n’ai vécu à Beyrouth que bien après Bruxelles, et de manière beaucoup plus irrégulière. Je suis né et j’ai vécu jusqu’à l’âge de 18 ans à Tripoli, avant de partir faire mes études à Bruxelles. Pendant longtemps j’ai fantasmé sur la ville de Beyrouth. Je rêvais d’y travailler et de m’y installer. Et quand j’ai réalisé ce rêve, très vite j’ai commencé à la détester.
Beyrouth représentait pour moi une sorte d’idéal de la ville arabe, fière de son passé, laïque, rebelle et avant-gardiste, lieu de tous les possibles. Et sans doute que ce n’était pas faux. Elle représentait pour moi un bon équilibre entre mon exil nécessaire (c’était juste impossible de rester à Tripoli) et un attachement à une terre natale ; de même qu’elle était en équilibre entre quelques doses d’Orient et quelques doses d’Occident. Je dis que je l’ai fantasmé, car je projetais sur cette ville mes désirs et mes hallucinations. Et je l’ai détestée, quand j’y ai vécu, et que tout commençait à s’écrouler. J’étais très seul, je ne supportais pas le regard agressif de la plupart de ses habitants, sa pollution sonore, son air épouvantable, sa mer sale, et au-dessus de tout : sa prétention, sa violence et le capitalisme qui la ravage. Après le fantasme puis la haine, j’ai aujourd’hui un sentiment plus nuancé. J’aime y être et y travailler parce qu’il y a une belle énergie parmi les gens, mais elle m’étouffe quand même au bout de quelques mois…
J’ai cru être indifférent à Bruxelles, j’ai cru que j’y étais de passage. Mais en fait, dès que je m’en éloigne, elle me manque. Par rapport au travail, si Beyrouth est au centre de mes premiers livres et films (série de livres dont les deux Beyrouth ; et le film Souvenir de Beyrouth), Bruxelles est le « personnage » principal de la BD De Brusselmansen publiée sous forme de strip hebdomadaire dans le journal Brussel Deze Week (en néerlandais). Pour essayer de répondre à la question, je dirais que dans les deux cas, la ville est matière (très subjective) au récit.
Dans ton projet actuel La sieste du matin, tu te mets en scène dans une « auto-fiction » consacrée aux rêves. Pourquoi avoir choisi la forme de l’auto-fiction ? Quels liens peut-on y trouver avec ta propre histoire?
C’est important d’être clair sur ce point : absolument tout ce que je fais depuis le début est en lien très fort avec ma propre histoire. Même dans le film La Terre de 48, un documentaire très sérieux sur les réfugiés palestiniens, je raconte mon histoire : celle de ma mère emportée par le rêve d’émancipation des années 60 et celle de mon propre exil… On ne peut voir le monde qu’à travers ses propres yeux et on ne peut le dessiner qu’avec ses propres doigts. Et c’est seulement ainsi que l’on peut, à travers un regard singulier, offrir au public un récit singulier.
Depuis les deux Beyrouth le narrateur me ressemble plus ou moins, porte ma voix et me cache en même temps. Dans Le Conteur du Caire, il n’apparaît pas clairement dans l’image mais c’est son récit qui fait le fil conducteur de cette BD à la narration très décousue. Jusque-là, le narrateur remplit la fonction de porte-parole. Dans les travaux qui ont précédé La sieste du matin (notamment Dans le Taxi ou La Vengeance), je me suis laissé aller à un jeu sur le langage qui a atteint sa limite : le narrateur ne raconte rien, oublie le récit, digresse, s’endort… etc. Le narrateur qui tourne en rond et ne veut pas se révéler n’assume plus sa fonction. En fait, je n’étais pas prêt à partager l’expérience de vie de ce moment-là…
(Traduction du dessin, voir note 2)
Et c’est effectivement avec La sieste du matin que j’ai franchi cette étape : si le narrateur est mon porte-parole, il doit être capable de dire tout ce que j’ai envie de dire, et qui vaille la peine d’être partagé, sans auto-censure… C’est là qu’on peut parler d’ « auto-fiction ». C’est là-dedans que se situe l’équilibre subtil entre ce qui relève de ta vie privée et qui n’intéresse personne, et ce qui, transformé par la fiction, devient un récit. Le narrateur n’est pourtant pas l’auteur… Et je voudrais insister sur ce point. Il n’est jamais l’auteur. Il est un personnage de fiction à qui l’on peut faire dire ou faire tout ce que l’on veut, sans aucun scrupule et sans aucune obligation de vérité. C’est un paravent, en quelque sorte… une protection.
Deux mots sur le rêve : c’est une source inépuisable de sens. Il est à la fois l’expression la plus intime et la plus universelle de l’inconscient. Je puise la matière du récit dans mes propres rêves. Et je crois que nous avons un inconscient collectif (C.G. Jung).
Tu travailles actuellement sur un projet de BD ayant pour thème la révolution. De quelle manière et selon quel axe de réflexion as-tu décidé de le traiter ?
La « révolution » s’est pointée à travers nos écrans d’ordinateurs en février dernier. Je suis à Bruxelles, et je vois sur Internet des Ben Ali et Moubarak s’enfuir suite à des soulèvements populaires… Le souffle de l’espoir s’est mis à vibrer dans mes veines. J’ai voulu y croire et j’ai été fasciné.
Mais il ne suffit pas de vivre ce souffle de liberté sur un mode affectif. Il faut réfléchir, construire, éduquer… Il y a eu – et il y a encore – une euphorie révolutionnaire qui m’agace. Le régime change, mais est-ce que la société est prête à changer ? En ce qui concerne les régimes arabes, je pense que le problème ne vient pas seulement des régimes. Le manque de liberté est un élément qu’on cultive dans les sociétés arabes et, le pire c’est qu’on l’attribue à la tradition. Il se transmet dans l’éducation, dans la famille etc… Comment alors faire une révolution, si on perpétue soi-même la non-liberté.
C’est en lisant la lettre ouverte du poète Adonis à l’opposition syrienne que j’ai compris et réussi à mettre des mots sur mon malaise face au « printemps arabe ». Dans sa lettre, Adonis fait un retour en arrière : dans les années 50-60, des « révolutions » ont également traversé le monde arabe et ont également réussi à déboulonner les monarchies et autres régimes totalitaires. Elles ont amené Nasser au pouvoir, mais aussi Kaddhafi, Saddam Hussein, Hâfez El Assad… etc. Ce qui s’est passé c’est un changement de régime, ni plus ni moins. Et c’est très vraisemblablement ce qui se passe aujourd‘hui.
Ce projet est un retour sur mon premier album de BD Beyrouth où je raconte le récit de ma mère dans ce « printemps arabe » des années 60 : cette période où on a rêvé d’émancipation et de liberté. Ce que j’ai retenu de son récit c’est sa désillusion.
Tu as participé récemment au projet Doppio Senso, peux-tu nous raconter cette rencontre entre artistes libanais et italiens ? Sur quels thèmes as-tu travaillé ?
C’était chouette. De manière générale, j’aime bien les énergies de groupe. Nous étions 4 libanais et 4 italiens. Et nous avons travaillé en 4 couples sur 4 thèmes donnant lieu à 4 livres : le Paysage, le Portrait, le Quartier, et l’Intérieur. Chacun de nous faisait 10 dessins, ensuite, à deux, on faisait un dessin commun.
Moi, j’ai travaillé avec Gianluca Costantini sur le thème du Paysage. Gianluca et moi, nous ne parlions pas de langues communes, alors on n’a pas beaucoup parlé. Il a proposé que nous dessinions ensemble sur le même papier, sans préparation, sans définir au préalable qui dessine quoi… Et moi, j’ai proposé de le faire dehors, dans la ville. On a donc sillonné les rues de Achrafieh et on s’est arrêté à plusieurs endroits pour faire des dessins d’observation. On se collait l’un à l’autre et on dessinait sur le même papier. Sur les dessins, on ne voit effectivement pas qu’il y a deux dessinateurs… J’ai adoré cette expérience, et cette façon de communiquer.







