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Toi aussi, tu as des armes (par Jean-Pascal Dubost)

Par Florence Trocmé

Arton620Le titre est la dernière phrase, mystérieuse, du Journal de Franz Kafka (12 juin 1923), reprise en tête de leur contribution par deux des auteurs de ce livre collectif, et que l’un d’eux (Jacques-Henri Michot) questionne ; une phrase que ledit Journal considéré dans son ensemble éclairerait sous l’humeur de la mélancolie face au combat titanesque et intime contre la vie avec les moyens de la littérature. 
Les auteurs invités, au nombre de neuf (ce qui ressemble à un acte manqué… lire la suite…), dit l’éditeur en sa présentation, « ont en commun de ne pas trop aimer qu’on les traite de poète. Elles et ils ne tiennent pas non plus à ce que leur travail d’écriture soit qualifié de poésie », du moins par ce qu’on entend habituellement, conventionnellement et paresseusement par « poésie ». Inventeurs de formes verbales, ou écrivains polymorphes, ou romanciers, leurs œuvres sont habitées par un questionnement politique1, un refus du renoncement politique ou de l’aquoibonisme. (Il semblerait néanmoins que l’éditeur s’avance un peu, voire se contredit : car J.-C. Bailly titre son texte « L’action solitaire du poème », et pense que le poème importe avant le poète, sans pour autant repousser l’existence et la pertinence du poète, il pense « le poème, plutôt comme genre, il faudrait l’aborder, en tant qu’il perdure, comme une situation de langage sans rien d’autre que lui, sans ces embrayeurs que sont la narration ou l’argumentation, le dialogue ou l’adresse – c’est-à-dire dans l’absolu du langage, dans l’absolu de la possibilité des sens », le poème comme haut lieu du langage dans la rumeur assourdissante du monde ; car J.-M. Gleize, lui, évoque l’action poétique ou « une poésie critique » ; car, last but not in least, en fin du livre, dans les présentations des contributeurs, « Manuel Joseph est poète » ; disons que ces écrivains ont en commun le rejet du poétisme et pour souci de renouveler les référents des mots « poésie », « poète » et « poème », de les désacraliser et de leur mettre les « p » sur terre, pour souci encore de déprintaniaiser la poésie ; le mot « poète » n’est pas une injure2 – « …qu’on les traite de poètes ») 
 
Il y a deux manières, pour ce faire, dans ce collectif, pour dire son rapport au politique dans l’écriture : il y a ceux qui comme Bailly, Gleize, Hanna, Michot ou Pittolo développent leur pensée sous la forme d’un court essai, et qui affrontent directement le lien difficile entre poésie et politique (sinon conflictuel parfois entre poètes eux-mêmes, afférent souvent au mépris idéologique), et ceux qui la développent dans leur faire habituel, une fiction de langue, par contournements, par implicites (si ce n’est par incapacité non avouée et ennuyeuse d’affronter le sujet, comme H. Jallon ou Y. Pagès). De façon éclairante, Jean-Marie Gleize pose le politique dans la défiance du politique et considère qu’il y a action politique sur le langage lorsque s’opère une appropriation de « la langue de l’ennemi pour mieux s’insinuer dans ses réseaux de communication, pervertir ou détourner ses messages, ses systèmes de figuration etc. », et par conséquence, voit dans la nouvelle génération de poètes une distance ironique dans l’expérimentation formelle de ces réseaux. La langue-sujet est l’essentiel objet de réflexion des écrivains présents dans cette petite somme, la langue travaillée poétiquement (c’est-à-dire à « l’exact opposé de tout ce qui se contente de peu, de tout ce qui comprime le sens dans des séquences de signification quasi interchangeables : la communication, l’idéologie, la lange de bois, les chevilles de toutes sortes – tout ce qui est voué corps et âme (car il s’agit d’une action de destruction concertée, entretenue) à l’amenuisement des conditions d’intelligibilité du monde », J.-C. Bailly), travaillée comme arme de destruction-reconstruction minime, comme arme non conventionnelle, que craindraient les pouvoirs en place. Sans illusions ; car hélas, force est de le constater, la pointe poétique est émoussée ; ce qui n’empêche évidemment pas d’employer la langue comme avertisseur ou comme « action writing » (J.-H. Michot citant Hubert Lucot). Dans cet ensemble, on remarquera que les auteurs demeurent néanmoins dans l’intra-littéraire, dans l’engagement poético-verbal, et on eût apprécié quelques contributions de poètes du terrain, tels Charles Pennequin ou Sébastien Lespinasse, avoir leur avis sur l’action poétique. Même s’il suffit de s’intéresser à leurs travaux pour s’en faire une idée. 
 
[Jean-Pascal Dubost] 
 
« Toi aussi, tu as des armes » 
Poésie & politique 
J.-C. Bailly, J.-M. Gleize, C. Hanna 
H. Jallon, M. Joseph, J.-H. Michot, 
Y. Pagès, V. Pittolo, N. Quintane 
La Fabrique, 208 p., 12 € 


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