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Banquet d'automne à Lagrasse (par Alain Paire)

Par Florence Trocmé

Bousquet, Nelli et Reverdy : le Banquet d'automne de Lagrasse.

Deux cités de l'Aude, Carcassonne où vécurent dans une étroite amitié René Nelli et Joë Bousquet, et puis Narbonne où naquit Reverdy. À distance égale de ces lieux, on découvre au cœur des Corbières, de part et d'autre des rives de l'Orbieu, l'un des plus merveilleux espaces de l'hexagone, le village et l'abbaye de Lagrasse où le Banquet d'automne se déroulait du 11 au 13 novembre 2011. Son programme fut le résultat d'une intelligente coproduction : il était composé par René Piniès et Serge Bonnery, responsables du Centre Joë Bousquet de Carcassonne ainsi que par Dominique Bondu et Jean-Michel Mariou qui dirigent depuis Lagrasse, en très fine entente avec les éditions Verdier, l'association "Marque-Page".  
 

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Le souvenir de René Nelli fut évoqué par Yves Rouquette. Une majorité d'intervenants traitaient de l'œuvre et de la vie de Joë Bousquet,  Jacques Réda, Etienne Alain-Hubert et Marc Blanchet planchaient pour silhouetter Pierre Reverdy : à propos de ce dernier, le public découvrit dans la série autrefois produite par Bernard Rapp, un film très éclairant de Pierre Dumayet et Robert Bober dont le dernier livre paru chez P.O.L. est justement une citation de l'auteur du Voleur de Talan, "On ne peut dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux". En automne, il n'y a pas, comme c'est le cas pendant les étés de Lagrasse pour ceux qui le désirent, d'atelier ou de séminaire connexes aux rencontres, pas plus pour la marche à pied que pour la philosophie. En revanche, il y eut évidemment des exposés de belle densité, des débats, des lectures ainsi qu'une soirée musicale composée le samedi soir par un groupe d'instrumentistes réunis autour du chanteur-chercheur Gérard Zuchetto et du danseur Abdeslam Raji. 
 
Sans hiérarchie ni préférence pour tel ou tel interlocuteur de ces rencontres, je veux me souvenir des bonheurs d'expression de quelques-uns des intervenants. Jérôme Thelot évoqua, principalement à partir de Traduit du silence, la très nécessaire "suspension du savoir", la  résistance dont la poésie est capable lorsqu'elle se sépare de la littérature. Alain Freixe souligna ce que fut la seconde blessure et simultanément la seconde naissance du poète, la "Tourne" de Joë Bousquet survenue au début de la seconde guerre mondiale. Il redit ce que soulignèrent d'autres communications, le fait que cet écrivain se définissait ainsi : "je suis un miracle de l'amitié". Dans sa brève intervention, Nicolas Brimo dont la mère, Jacqueline Gourbeyre, fut la destinatrice au lendemain de la Libération des "Lettres à une jeune fille" (éd. Grasset 2008), souligna le fait qu'il n'existe pas encore d'étude sérieuse à propos du rôle capital de Joë Bousquet en tant que "transmetteur". Cet homme qui vivait immobile dans une chambre et ne disposait pas de téléphone, ce passeur qui ne s'est jamais endormi, n'a pas cessé d'être à l'écoute des événements culturels de son temps : il proposait à des connaissances les tableaux de ceux qu'il aimait, il vendait des terres pour acheter des toiles ou des dessins à des artistes que personne n'achetait, des artistes qui s'appelaient Soutine, Max Ernst, Magritte ou Bellmer. "Il n'y a pas d'œuvre de l'homme seul" écrivait aussi Bousquet : de même, Nicolas Brimo s'étonna qu'alors que des archives existent à ce propos, qu'aucune étude précise n'ait été entamée pour ce qui concerne le rôle de Joë Bousquet auprès des Républicains espagnols ainsi que pendant la Résistance.  
 
Au lendemain du Banquet de Lagrasse, le lundi 14 novembre 2011, il faut aussi ajouter qu'une vente aux enchères se déroulait à Paris chez Art-Curial : je ne suis pas foncièrement hostile aux ventes aux enchères, il peut m'arriver d'y participer, j'affectionne et j'utilise volontiers leurs catalogues, je m'attriste tout de même lorsque je pense qu'une correspondance extrêmement éclairante, soixante-sept lettres de Jean Paulhan à Joë Bousquet, ne puissent pas rejoindre le merveilleux fonds Paulhan de l'Imec. 
 
Simple et parfaitement énigmatique comme ce qu'il peut y avoir de meilleur dans son œuvre poétique, une émouvante citation de René Nelli fut l'un des incipit de la prise de parole d'Yves Rouquette, je me suis efforcé de la transcrire, on l'écoute sur l'enregistrement du site du Banquet : "Les mortels ont sur leur visage un masque invisible auquel ils tiennent plus que leur vie. Ils ne sont qu'illusion. Mais les dieux éternels, ce sont ceux qui barbouillent leurs faces, qui les changent en ce qu'ils sont".  Présenté par Jean-Michel Mariou qui lui dit sa reconnaissance parce qu'il avait grâce à son intermédiaire enregistré pour la TV régionale des entretiens avec Nelli, Yves Rouquette fut souvent émouvant tout au long de sa communication dont on peut retrouver le canevas dans le n° 6 de la revue Septimanie que dirigeait voici dix ans Gil Jouanard. Pour René Nelli à Lagrasse, sa mémoire fut également bien servie lors des compositions musicales offertes par Gérard Zuchetto. Cependant, manquait à l'appel la contribution précise du meilleur de ses connaisseurs, Philippe Gardy dont il faut lire le superbe livre récemment édité par le Garae Hesiode, "René Nelli, la recherche du poème parfait". 
 
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Pour Pierre Reverdy, il y eut une communication de Jacques Réda qui est un familier de Lagrasse puisque l'une de ses premières interventions dans le cloître de l'abbaye s'était déroulée en 1996 à propos des "Plaisirs du tabac". Etienne Alain-Hubert, responsable de l'édition de deux "pierres levées", les  Œuvres complètes de Reverdy fut de bout en bout remarquable dans son exposé qu'il faut également écouter sur le site du Banquet. A un moment précis, Etienne-Alain Hubert s'est souvenu d'une manière de définition de la condition humaine proposée par la poésie de Reverdy, "grand battement de la feuille qui bat au vent" : l'homme, pour Reverdy, c'est un peu le cerf-volant qui ne peut pas s'élever dans le ciel "s'il n'a pas d'attache sur la terre". 
 
En permanence, il y avait pendant les intervalles "Le nom de l'homme", le café et la passionnante librairie du Banquet qui réunissait dans le prolongement de son stock de 5.000 livres des tables consacrées aux trois poètes de l'Aude ainsi qu'aux intervenants. Elles furent nombreuses, les personnes qui s'attardèrent, feuilletèrent et choisirent des livres dans cet espace : j'ai été heureux de pouvoir ramener depuis là-bas deux recueils difficiles à rencontrer, "La lettre", des poèmes d'Iliazd traduits par André Markowicz, publiés par Clémence Hiver ainsi que l'étonnante correspondance de Pierre Reverdy avec Jean Rousselot éditée par Rougerie. Marie-Françoise Bondu, la responsable bénévole de cette librairie s'est déclarée particulièrement heureuse lorsqu'elle esquissa sur le plan des ventes le bilan de la manifestation. Le samedi 12 novembre, un pic avait été atteint : plus de 350 ouvrages avaient trouvé acquéreurs, un chiffre légèrement inférieur était recensé en fin de journée, le dimanche. Pour 70 %, les ventes avaient été fournies par la thématique et par les intervenants de ces rencontres. Par exemple, il ne restait plus un seul exemplaire des 3.000 pages des deux tomes un tantinet onéreux de l'oeuvre complète de Reverdy, récemment rééditée par Flammarion. 
 
Impossible de résumer en quelques lignes les échanges et les idées qui circulèrent pendant ces trois journées à la fois souples et intenses. Plusieurs extraits des communications ont été enregistrés sous forme de vidéo par l'équipe de Jean-Michel Mariou qui les a immédiatement mis en ligne sur le site de la Maison du Banquet et des Générations : en cliquant sur ce lien, on peut voir et écouter dix retransmissions d'une dizaine de minutes chacune ainsi qu'un exposé inaugural proposé par Jérôme Thelot. Dans quelques mois, si des aides publiques lui sont accordées, le site internet de l'association Marque-Page se transformera profondément. Il s'étoffera considérablement  afin de diffuser ses très riches archives : les internautes assisteront en différé à l'intégralité des journées du Banquet du Livre. En attendant, on peut d'ores et déjà consulter la très riche donne fournie sur ce lien par les éditions Verdier : on y retrouve des éléments de synthèse à propos des éditions antérieures des Banquets d'été ainsi que pour les années 1997 et 1998,  les pages de Corbières-Matin, un quotidien d'une vingtaine de pages remarquablement imaginé et produit par une poignée de participants des Rencontres. 
 
A Lagrasse, Colette Olive et Michelle Planel des éditions Verdier m'annoncèrent la parution prochaine d'un recueil de lettres de Bram Van Velde. Jérôme Thelot qui prépare un livre autour de Géricault, de Delacroix et du Radeau de la Méduse, me présenta Cédric Demangeot, le poète-éditeur de Fissile. Thelot m'a aussi fait parvenir le texte d'un article qui figure dans les actes d'un colloque Simone Weil publié dans les Cahiers de Marge des éditions Kimé, une contribution de Jean-Marc Sourdillon qui relate la rencontre en mars 1942 de Simone Weil et Joë Bousquet, événement majeur qui fut provoqué par Jean Ballard. J'ai conversé avec l'un des responsables du Banquet, je ne citerai pas son nom mais tous le reconnaîtront, qui avait autrefois travaillé en Franche-Comté en tant qu'établi, pendant que luttaient les Lip et Charles Piaget. J'ai pu relire lors de la soirée du vendredi la transcription d'un entretien de Louis Pons qui me parlait de Joë Bousquet et de Gérald Neveu, un témoignage de première vigueur que l'on retrouve aussi sur ce lien. Marie-Françoise Bondu, la libraire de Lagrasse m'a également dit que dans l'une de ses vies antérieures, elle avait eu la joie de suivre à Poitiers des cours d'Emmanuel Lévinas.  
 
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On souhaite à toute personne passionnée par la littérature de venir séjourner à Lagrasse, les maisons d'hôtes sont accueillantes, les trois ponts qui franchissent la rivière permettent de rejoindre avec allégresse les ruelles pavées du vieux village. Dans cet espace de Lagrasse  où sont venus au fil des ans Maurice Nadeau, Jean-Claude Milner, Carlo Ginzburg, Pierre Michon, Pascal Quignard et beaucoup d'autres, demeure vivement prégnant le souvenir de Gérard Bobilier qui fut le grand inspirateur / inventeur des Banquets, dans la lignée des cercles socratiques autrefois inaugurés par Benny Levy. À propos de Bob, il faut méditer l'hommage qui lui est consacré sur le site du Banquet. La sobriété et la justesse de l'engagement de cet éditeur sont infiniment précieuses. Une citation qui résume magnifiquement l'action de tous les compagnons du Banquet se trouve dans un article de Patrick Kechichian à l'intérieur duquel Gérard Bobilier rappelle - j'ai souvent questionné cette formule - que lorsqu'on réfléchit à propos de la transmission, "c'est la cassure qui importe, pas le fil". 
 
[Alain Paire] 
 
Association "Le Marque-Page", Abbaye publique, BP 5, 11220 Lagrasse. Tél 04.68.32.63.89. lamaisondubanquet@orange.fr
 
Un autre souvenir, celui-là parfaitement funeste, hante quelquefois la librairie "Le nom de l'homme". En août 2007, des individus avaient aspergé de gas-oil et d'huile de vidange et puis incendié les 12.000 volumes que Christian Thorel et Ombres blanches de Toulouse avaient confiés à Lagrasse.  
 
Légendes photographies (copyright Chris Chappey et Alain Paire). 
1. Yves Rouquette 
2. Etienne-Alain Hubert. 
3. Jacques Réda. 
 


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