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Rencontre avec Pascal Quignard (par Alain Paire)

Par Florence Trocmé

Pascal Quignard, une petite table et une lampe, aux côtés de Carlotta Ikeda. 

Quignard
Jeudi 24 novembre en soirée, grâce à l'invitation d'Annie Terrier et des "Ecritures croisées" d'Aix-en-Provence, Pascal Quignard conversait en public avec Catherine Pont-Humbert. Le grand amphithéâtre de la Bibliothèque Méjanes était comble, attentif et silencieux. Quignard apercevait au-dessus des gradins des personnes qui n'avaient pas trouvé place pour s'asseoir : il les salua et se remit en mémoire l'emplacement à partir duquel il lui arriva de rester longuement debout, avec des amis, pour venir autrefois écouter Georges Brassens en tarif réduit, au Bobino. 
 
Bien entendu, l'entrée de la Méjanes était libre et gratuite. Pascal Quignard fut élégant et réfléchi, distance courtoise fut prise pendant l'exercice des questions et des réponses. "Les solidarités mystérieuses", son dernier livre furent brièvement évoquées, les centres d'intérêt se focalisaient du côté des Petits traités et du Dernier Royaume. Quignard expliqua à propos de son récent roman qu'il s'agissait aussi de l'évocation d'une personne qu'il n'avait pas encore fait entrer dans ses écrits : sa sœur plus âgée que lui, l'une des personnes qui le protégea pendant son enfance alors qu'il souffrait d'anorexie. L'intense complicité, la solidarité silencieuse qu'il entretient avec elle relève "de l'absolu". Elle aura partagé un nombre considérable de "premières fois" en sa compagnie : "première neige", "premier océan", "première framboise", "première guêpe". 
 
Il fut question de ce que Quignard ressent vis à vis de la tradition philosophique qu'il admire mais dont il s'écarte invinciblement : elle n'inclut pas "le désir fou", "l'hallucination", "l'extrême enfance" ou bien encore "le monde fatal". Silence fut un mot qui revint souvent, écrire peut revenir à "déposer de soi des choses qui vous serrent la gorge". Un autre leit-motiv est ce désir qui l'habite, "ne jamais ressembler à un rôle ou à une fonction", "lâcher prise", ne pas "être soumis au regard d'autrui". "Perdre contact avec soi-même", se rapprocher d'une figure que Quignard évoque fortement : la première image humaine, on la découvre dans la grotte de Lascaux près de Montignac, une silhouette proche de la transe qui "tombe à la renverse". 
 
Lors d'un embranchement soudain de cet entretien, Michel de Montaigne fut évoqué. Quignard admire ses écrits "plurilingues" : "il n'était pas prévisible qu'ils surgissent". Il se souvient d'un objet mythique de la Bibliothèque de Bordeaux, la chronologie que le père de Montaigne avait offerte à son fils. Montaigne utilisait dans cette manière de calendrier trois langues et trois computs, en hébreu, en latin et en français. Il déchira la page qui correspondait à la journée du Massacre de la Saint Barthelemy. 
 
Quignard évoqua la situation des compositeurs d'aujourd'hui, le travail qu'il effectue avec des artistes comme Suzanne Giraud et Michel Reverdy : "la musique est aujourd'hui l'art le plus maudit qui soit". Cette conversation était prioritairement l'occasion d'évoquer la danse, l'accompagnement que Quignard élabore dans la proximité de Carlotta Ikeda. Il a composé un livret pour elle, à propos de "la joie invraissemblable" de Médée qui hésita et puis résolut de faire souffrir Jason, l'homme qu'elle aime, en commettant l'infanticide. Il s'est souvenu des fresques d'Herculaneum et de Pompéi où l'on aperçoit en arrière-plan les deux enfants de Médée qui jouent aux dés. Elle est debout et droite ; Médée est belle et tient un glaive par la poignée. Derrière sa silhouette, le percepteur de ses enfants porte le nom du Bouc "Tragos" : la tragédie se déchaînera. 
 
Depuis plusieurs soirs, c'est le cas vendredi 25 novembre au Grand Théâtre d'Aix-en-Provence, Quignard rejoint une équipe de cinq personnes. Un ami le pousse dans le noir : il vient s'installer sur une table, allume une petite lampe pour lire son texte tandis que Carlotta Ikeda danse. Carlotta est aujourd'hui une personne de soixante-dix ans. Certains soirs, elle tombe à la renverse, d'autres fois elle est en transe. Pascal Quignard n'avait jamais songé à monter sur scène, il s'y serait normalement refusé. Dans cette occurrence, il accepte volontiers, il éprouve la joie de pouvoir "servir". Médée est à ses yeux à l'origine de trois mots de notre langue : Méditer, Midi et Médecine
 
Une auditrice sut rappeler cette phrase de Quignard qui écrivit : "je n'aime que les pensées qui tremblent". Quelqu'un demanda quel était le livre qu'il préférait parmi tous les ouvrages qu'il avait publiés. Quignard se souvint tout d'abord de la cruauté d'un conte védique, un écrit qui procède de "la brutalité du monde sanskrit". Ce conte rapporte qu'on avait demandé à une femme qu'elle était la personne qui lui était la plus chère : son époux, son frère ou bien son enfant. Elle avait réfléchi et puis répondu qu'on peut trouver un autre époux et qu'on pouvait avoir d'autres enfants : en revanche, un frère est un être unique. Tout ceci pour redire que Pascal Quignard ne saurait préférer un seul de ses livres. Écrire est manière de vivre et de frayer voie : façonner "une yourte" au cœur de l'existence, en aucun cas des objets distincts de lui. 
 
[Alain Paire] 
 
Les Ecritures croisées d'Annie Terrier programment régulièrement, depuis trente années, des rencontres avec des écrivains. J'ai souvenir d'un dialogue magnifiquement éclairant entre Valerio Adami et Antonio Tabucchi, je me rappelle de Georges-Arthur Goldschmidt venu découvrir l'atelier des Lauves de Cézanne ; voici quelques saisons, je suis venu écouter Jacques Lacarrière, Mahmoud Darwich, Pierre Michon, Stephan Hessel et Yves Bonnefoy. Un livre Dvd avec un film d'1 h 53 vient de paraître aux éditions Rouge Profond à partir des archives des Ecritures croisées, avec les participations d'écrivains venus à Aix comme Edouard Glissant, Jorge Semprun, Toni Morrison, Gao Xingjian et Naipaul. 
 
 
Pascal Quignard (photo Alain Paire). 
 
sur ce lien, une vidéo avec Quignard lisant le texte de Médée. 


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