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Communisme, croissance, aliénation

Par Alaindependant

 Le communisme ne peut en aucun cas se ramener ni à la lutte des classes ni à la suppression de la propriété privée des moyens de production. La question du type de croissance est déterminante aussi; c'est entre autres causes pour l'avoir oublié et avoir choisi le même type que le capitalisme (qu'il fallait "rattraper et dépasser" !) que le "socialisme réel" a tragiquement échoué. Si le terme "décroissance" peut prêter à confusion, les "décroissants" sérieux (cf Paul Ariès, Serge Latouche, par exemple) précisent suffisamment les choses pour qu'il n'y ait aucune confusion possible avec le capitalisme, fût-il "vert". Ce que la décroissance met en évidence: le fait que peu de personnes dans les dirigeants politiques de gauche (dans les syndicats, idem) ou à la base mettent en cause le dogme de la croissance. Et ça, ça pose un vrai problème en termes d'objectifs de politique économique et sociale. Et aussi en termes de stratégie des luttes. Car si "la croissance pour la croissance" (autre nom du productivisme) ne peut résoudre les problèmes, qu'est-ce qui peut lui être substitué ?
 Quant à "l'aliénation", contrairement à ce que disent d'éminents professeurs, Marx n'oublia jamais cette notion, mais les "marxistes" oui ! Faisant du marxisme un "déterminisme économique" , ils firent oublier tout un pan de l'oeuvre de Marx que nous redécouvrons aujourd'hui. "Méthodologie de l'initiative historique" (la formule est de Roger Garaudy), le marxisme, comme le socialisme, comme le communisme, ne se réduit pas à une apologie de la lutte des classes et de la propriété collective des moyens de production et d'échange...L'histoire fait les hommes, mais les hommes font l'histoire. Le matérialiste Marx ne méprisait pas - loin de là - l'idéalisme. "Le sens de la vie", ça a un sens ! On peut en parler justement à propos de l'aliénation.

 Quelques réflexions en vrac sur le thème de l'aliénation.
 C'est vrai que l'aliénation (au sens marxiste du terme) n'est pas l'exclusivité du capitalisme mais découle de la propriété privée des moyens de production en général. Mais l'exploitation également n'est pas l'exclusivité du capitalisme. Le maître d'esclaves exploitait bien son esclave, c'est-à-dire gagnait par le travail de son esclave plus que ne lui coûtait l'entretien de celui-ci. Idem pour le seigneur et son serf.
 L'originalité de l'exploitation capitaliste est qu'elle est masquée par le pseudo contrat de travail, contrairement à l'exploitation dans les systèmes précédents. L'ouvrier n'a aucune obligation légale de rester attaché à tel ou tel patron, mais une nécessité purement économique l'oblige de fait à en avoir un. Aliénation !
 Le choix des fins (individuelles et collectives), caractéristique principale de l'être humain bien vue par Marx (voir la comparaison entre l'homme et l'abeille) et confirmée par l'anthropologie moderne, échappe totalement au prolétaire. Il est aux mains du propriétaire des moyens de production, alors que la société globale lui fait croire qu'il en est le responsable. Aliénation !
 A notre époque (il faut aller à un marxisme du XXIe siècle), l'exploitation ne se réduit pas à la formation de la plus-value. L'ouvrier (pour que les choses soient claires, j'en suis un !) des pays capitalistes développés n'est plus réduit à la famine et à l'épuisement physique comme au temps de Marx, mais il est doublement aliéné: non seulement comme producteur mais aussi comme consommateur. C'est le même système, qui du même mouvement logique, cohérent, rationnel, l'aliène/ le manipule/ le conditionne/ dans son travail et dans sa consommation. L'exploitation n'est plus alors uniquement ce qu'on lui vole comme argent pour réaliser la plus-value, c'est aussi ce qu'on lui vole comme qualité de vie en dehors du travail. Aliénation !
 Le système capitaliste est ainsi le sommet de l'organisation sociale fondée sur la propriété privée des moyens de production et d'échange, le plus perfectionné, le plus efficace. A partir de lui peut se concevoir et s'organiser un autre système de non-domination, d'émancipation, permettant à TOUS les hommes de reconquérir leur caractère humain fondamental: la détermination des fins indivisiblement personnelles et collectives. C'est ce qu'a commencé Marx.
 Opposer exploitation et aliénation c'est dresser un obstacle théorique à une pleine compréhension de formes particulièrement actuelles de misère au travail et hors du travail. L'aliénation du travail telle que décrite par Marx (et non comprise dans une signification pré-marxiste), dépossession du fruit du travail, dépossession du but du travail, dépossession des méthodes et des moyens du travail, est bel et bien une caractéristique du capitalisme. De cette aliénation du travail découle toutes les autres formes de l'aliénation: fétichisme de la marchandise sur le plan économique - le fétichisme de la marchandise est à la source de la formation de la plus-value donc de l'exploitation capitaliste -, mystification de l'Etat et de la liberté sur le plan politique, "monde des hommes doubles" (pour reprendre une phrase d'un personnage d'Aragon) sur le plan spirituel. Marx souligne à de nombreuses reprises que l'aliénation est née avec la propriété privée des moyens de production. Et disparaîtra avec elle sous l'effet de la lutte de classe du prolétariat. De ce point de vue le communisme ne se présente pas comme une sorte de "généralisation de "l'avoir" - ça c'est sainte Croissance ! - au sein du système général aliénant du capitalisme - mais comme une réalisation de l'être véritable de l'homme, le prolétaire mais aussi le bourgeois, cessant d'être double pour être rendu à lui-même, pour être désaliéné.
 Le centre du marxisme, c'est donc pour moi (et je conçois évidemment qu'il y ait d'autres points de vue) la conception de l'homme comme créateur de son avenir. L'analyse de l'exploitation capitaliste renforce, justifie, argumente, fonde scientifiquemment cette conception où l'aliénation a une place fondamentale, faisant de Marx un penseur toujours actuel. L'homme de science du "Capital" enrichit mais ne contrarie jamais le philosophe des "Manuscrits". Althusser et ses épigones n'ont jamais pu prouver le contraire.
 Bien sûr se pose le problème de la conscience. C'est là qu'interviennent les questions de l'engagement social et politique, de l'éducation populaire et du type d'organisation, au centre des débats, et des disputes et des ruptures (c'est normal !) dans tous les milieux où l'on cherche d'une manière ou d'une autre, clairement ou confusément, à construire un avenir à visage humain ("socialisme","communisme", la bataille des mots...) en sachant bien qu'il y faudra quelque chose comme une révolution ou une mutation et non un simple aménagement du système. 


Extraits et réécriture de trois messages postés par Alaindépendant sur le forum ami "Sans se prendre le chou"


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