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Entretien avec Eric Bonnargent

Par Eric Bonnargent
Propos recueillis par Joseph VebretEntretien paru dans LE MAGAZINE DES LIVRES, n° 32, septembre 2011 
Entretien avec Eric BonnargentQu’est-ce qui vous a amené à la lecture en général et à la littérature en particulier ?
Enfant, je lisais beaucoup : j’ai dû lire tous les Oui-Oui dans la bibliothèque rose et tous Les Six compagnons dans la bibliothèque verte. Je lisais aussi beaucoup de bandes-dessinées. J’ai cessé de lire en entrant au collège. Sans doute étais-je réfractaire à la manière très technique dont cette discipline était enseignée ou m’a été enseignée et j’ai été dégoûté de la lecture. Tout cela paraissait si étranger à mes préoccupations quotidiennes… Il y avait d’une part la vie, d’autre part la littérature. Et puis, au lycée, en classe de première : la révélation ! C’était la dernière heure de cours avant les vacances de Noël. Juste avant la sonnerie, le professeur avait distribué un poème en vue d’un commentaire composé : Le Dormeur du val d’Arthur Rimbaud. Je l’ai lu rapidement, comme une nouvelle corvée et j’ai été littéralement abasourdi par le : « Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. » Je revois encore la scène : j’étais déjà debout prêt à m'enfuir et je me suis rassis pour le relire… Je crois que ce fut ma première expérience esthétique. Pendant les vacances, j’ai lu, émerveillé, toutes les poésies de Rimbaud. J’étais un jeune homme un peu paumé qui ne voyait guère d’intérêt aux choses et qui faisait pas mal de bêtises, mais en terminant Une saison en enfer, j’ai compris que seule la lecture pourrait donner du sens à mon existence. J’ai fait mon commentaire et, pour la première fois, j’ai obtenu la moyenne. Mon prof m’a ensuite orienté vers Baudelaire et m’a fait découvrir Céline, Kafka, Hesse… Je suis tout de suite devenu bibliophage.
Quels sont aujourd’hui vos critères pour le choix d’un livre ?
Je n’ai pas de critères. D’ailleurs, je ne crois pas qu’il existe de critères. J’ai plutôt des guides, divers et variés. Il y a d’abord le hasard : une intuition, une quatrième de couverture attirante, etc. Je lis aussi certains blogs littéraires et je suis attentivement les publications d’éditeurs exigeants comme Christian Bourgois, Quidam ou Les Allusifs. Je me fie au travail « critique » de certains écrivains, comme Mario Vargas Llosa ou Enrique Vila-Matas. Bartleby et cie, par exemple, a été une bible pour moi.
Comment avez-vous choisi les trente œuvres que vous abordez dans Atopia ?
Plusieurs critères ont été à l’origine des choix opérés. Le principal a été celui de la cohérence. J’aborde dans mon livre un problème particulier : celui de l’atopia, c’est-à-dire ce sentiment d’étrangeté que l’on peut ressentir face aux autres et au monde. L’atopia est comparable à l’impression d’étrangeté que l’on ressent lorsque l’on a une sensation de « déjà-vu ». Mais, au lieu d’être éphémère, l’atopia est permanente, elle est même constitutive de notre être et de notre rapport au monde. L’atopia est une arythmie : ce qui paraissait évident (et l’est encore pour les autres) ne l’est plus. Celui qui ressent cela se tient alors en retrait des choses et, au lieu de continuer à être un acteur du quotidien, il s’en fait spectateur. L’atopia, c’est finalement la douloureuse prise de conscience de son individualité et du fait que rien ne va de soi. Je sais bien que tout le monde prétend être un individu, mais, en réalité, nous cherchons la plupart du temps à nous fondre dans la masse car être un individu crée un malaise, un malaise qui peut être tel que nous cherchons à nier notre propre individualité. Cette volonté d’être comme tout le monde, cette angoisse de la singularité sont au cœur du premier roman dont je parle dans Atopia : Le Conformiste d’Alberto Moravia.Pour en revenir à votre question, j’ai choisi dix manières dont ce sentiment d’étrangeté pouvait se manifester. Ces dix symptômes constituent les chapitres centraux du livre (La misanthropie, la marginalité, le désespoir et la mélancolie, le suicide, l’art de disparaître, la perte de contrôle, etc.) et j’ai donc choisi, dans la littérature moderne, des livres permettant d’illustrer ces thématiques. Les possibilités étaient cependant encore si nombreuses que j’ai utilisé d’autres critères de sélection : j’ai voulu que ces livres soient eux-mêmes « décalés » au sens où il s’agit la plupart du temps d’auteurs presque inconnus (Dominic Cooper, Venedict Erofeiev, Antonio Caballero), oubliés (Albert Cossery ou Drieu le Rochelle), d’auteurs en passe de devenir des classiques (Roberto Bolaño ou Cormac McCarthy), de livres méconnus d’auteurs reconnus (Le Grincheux de Gide ou L’Éducation du Stoïcien de Pessoa) ou de livres eux-mêmes étranges en tant qu’objet (comme Les Malchanceux, le livre-boîte de B.S. Johnson ou l’insolite journal de voyage de R.D. Brinkmann, Rome, regards). J’ai également voulu accorder une place privilégiée à la littérature étrangère en choisissant des auteurs venant aussi bien des États-Unis que du Salvador, de Norvège ou du Zimbabwe. En tout, vingt nationalités sont représentées. Bref, tout cela m’a contraint à opérer des choix, à ne pas parler de classiques comme Kafka, Beckett ou Sabato ou d’auteurs pour lesquels j’ai pourtant une grande admiration, comme William Gass ou William Vollmann.
Comment définissez-vous la littérature ? Qu’est-ce qui est littéraire, qu’est-ce qui ne l’est pas ?
J’essaie de répondre à ces questions dans la conclusion d’Atopia. Ce sont des questions aussi difficiles que périlleuses… Pour répondre rapidement, je dirais qu’un texte littéraire est d’abord un texte bien écrit, ce qui n’est pas forcément le cas de bien des livres qui figurent dans les palmarès des meilleures ventes en librairie. Mais un livre bien écrit n’est pas forcément un grand livre. Il faut aussi qu’il y ait un style au service d’une certaine vision du monde. La littérature est exigeante et le grand écrivain l’est d’abord avec lui-même, ce qui explique d’ailleurs que de nombreux auteurs ont renoncé à publier et/ou n’ont pas pu mettre un terme à leurs textes ou que d’autres ont brusquement renoncé à l’écriture ; c’est ce qu’on appelle « le syndrome Bartleby ». Il y a des cas célèbres, comme Franz Kafka ou Robert Walser, mais il y en a d’autres comme Carlos Liscano ou Alain-Paul Mallard dont je parle dans Atopia.
Doit-on pour autant rejeter les livres dits grands publics ? 
Pas le moins du monde ! Du moment que ces livres dont vous parlez sont correctement écrits, il n’y a aucune raison de les rejeter. Cela ne doit cependant pas empêcher d’opérer des distinctions qualitatives. Je crois qu’il en est de la littérature comme du cinéma. Robert Zemeckis n’est pas Francis Ford Coppola, mais tout cinéphile peut prendre plaisir à visionner Retour vers le futur.
N’avez-vous pas parfois une approche élitiste ou trop érudite de la littérature ? Certes, elle doit édifier, mais ne doit-elle pas aussi distraire ?
L’élitisme n’est pas un gros mot… Encore une fois, ce qui dérange, c’est qu’on établisse, en littérature comme ailleurs, des distinctions. Vous remarquerez d’ailleurs que le verbe « discriminer » est aujourd’hui chargé d’une valeur négative, alors qu’il signifie simplement « distinguer ». Tout ne se vaut pas, il y a des échelles de valeurs et distinguer ne signifie pas condamner. Je viens de vous le dire : je n’ai rien contre les livres purement distrayants, du moment qu’ils respectent la langue. Mais si un grand livre peut être distrayant, cela ne peut en aucun cas être sa seule qualité. La grande littérature peut distraire, mais telle n’est pas sa fonction. Madame Bovary n’a aucune fonction à distraire le lecteur. Par contre, si Fred Vargas ne parvient pas à nous distraire, alors elle a raté son but. Et, quand je veux me distraire, je lis bien volontiers un Fred Vargas !
Comment distinguer un bon d’un mauvais livre ?
Pour le peu que j’en sais, je crois que je vous ai déjà répondu. Mais, si à coup sûr, je le savais, j’en écrirais !
Par contre, l’éclosion des blogs vient incontestablement d’un mécontentement envers la critique traditionnelle.
Tout dépend de quels blogs on parle… Là aussi, des distinctions sont nécessaires. Il y a d’une part, ce que j’appellerais des blogs de lecture et, d’autre part, les blogs littéraires. Les premiers, très souvent tenus par des femmes au foyer, sont extrêmement nombreux. Pour leurs auteurs, il s’agit de résumer un livre, de dire en quelques lignes pourquoi ils l’ont aimé ou non et, dans le pire des cas, de le noter. Harold Cobert peut alors se retrouver avec autant d’étoiles dorées ou de petits cœurs que Gustave Flaubert ! L’éclosion de ces blogs ne manifeste évidemment aucun mécontentement envers la critique traditionnelle.Les seconds, eux, comme le Fric-Frac club, De Seuil en seuil, Stalker, La Marcheaux pages ou La Taverne du doge Loredan, sont, je crois, nés de ce mécontentement. Il y a plusieurs choses que l’on peut reprocher à la critique traditionnelle telle qu’on la trouve dans la presse. Il y a d’abord le problème du format : si dans Le Magazine des Livres, Chronicart ou Le Matricule des Anges, on trouve encore des articles fouillés, la plupart des revues, des magazines et des journaux exigent des textes courts, si courts qu’ils ne disent finalement pas grand-chose. Il arrive même souvent que ces articles aient une portée si générale qu’en changeant quelques mots liés à l’intrigue du livre dont ils sont sensés parler, ils pourraient être utilisés pour n’importe quel autre livre. De plus, la critique traditionnelle est souvent, consciemment ou non, subordonnée aux grandes maisons d’édition. On entendra ainsi toujours parler de tel ou tel auteur sans grand intérêt parce qu’il est publié par Gallimard ou Grasset et que son nom est connu alors que des chefs-d’œuvre sont passés sous silence parce que l’éditeur a moins d’influence ou parce que l’auteur est inconnu. Il a fallu attendre par exemple des années pour lire dans la presse française des articles sur Roberto Bolaño alors que des blogs littéraires s’y intéressaient déjà depuis longtemps. Le phénomène est d’autant plus important que les journaux perdent tellement de lecteurs qu’ils veulent les ménager avant toute chose. Une petite anecdote : j’ai appris qu’un critique d’un grand quotidien national a voulu publier une chronique d’Atopia (dont je ne connais pas le contenu ; elle était peut-être très négative). Le rédacteur en chef a refusé sous prétexte que l’auteur et l’éditeur étaient totalement inconnus et que, par conséquent, ses lecteurs ne pouvaient pas s’y intéresser…Les critiques littéraires qui oeuvrent sur le net le font par passion. Ils y dépensent du temps et de l'argent. Les éditeurs ont pris maintenant conscience du phénomène et commencent à inonder les blogs littéraire de livres en service de presse, mais il n’y a aucune compromission. Les blogueurs ne sont assujettis à aucune obligation de format et il n’est pas rare de lire des articles très longs et très détaillés mettant en valeur les intérêts littéraires, conceptuels d’un livre tout en le resituant dans le corpus de son auteur et dans l’histoire de la littérature. Je ne pense pas que l'on puisse critiquer sérieusement un livre en quelques centaines de signes.
Pourquoi avez-vous commencé à écrire ?
Par nécessité. En avril 2007, en refermant Auto-da-fé d’Elias Canetti, je me suis rendu compte que j’avais quelque chose à dire sur ce livre et que, de manière plus générale, il était dommage d’en rester toujours à des impressions de lecture. J’ai eu besoin d’objectiver ce que je pensais de ce roman et seule l’écriture pouvait permettre cela. J’avais aussi envie de partager mes lectures. J’ai alors navigué sur le net pour voir ce qui s’y passait et j’ai tenté l’aventure. J’ai alors créé « Bartleby les yeux ouverts », fermé en janvier 2011 pour ouvrir avec Marc Villemain un nouveau blog, « l’Anagnoste ».
Que vous a apporté la tenue d’un blog ? Plus précisément, qu’en est-il de la relation Internet/Littérature ?
La tenue d’un blog m’a apporté une certaine exigence et une certaine discipline dans mon travail. En commençant à écrire, je n’avais d’exigence que vis-à-vis de moi, mais avec le nombre croissant des lecteurs (et de leurs réactions), j’ai commencé à avoir des devoirs envers eux, à la fois dans l’écriture elle-même et dans la teneur de mes propos. Mes lecteurs étant souvent des amateurs, des gens qui, sans être des étudiants ou des universitaires, connaissent très bien la littérature cela m’a contraint à être beaucoup plus rigoureux. L’attente de ces mêmes lecteurs m’a conduit aussi à écrire plus régulièrement. Je crois qu’aujourd’hui il est devenu indispensable de se renseigner sur le net pour faire des découvertes ou pour approfondir ses connaissances sur tel ou tel écrivain, surtout dans le domaine de la littérature contemporaine.
Vous considérez que la littérature ne se porte pas très bien ? Quels sont les symptômes et les causes de ce malaise ?
Dire que la littérature se porte mal est l’apanage de toutes les époques et je ne veux pas trop faire écho à cela. Les choses sont peut-être un peu plus compliquées. Les littératures latino-américaines, serbes ou germanophones font pourtant preuve d’une extraordinaire créativité et, aux États-Unis, un Cormac McCarthy ou un William Vollmann n’ont rien à envier à un Faulkner ou à un Steinbeck. Si malaise il y a, il ne concerne peut-être que la littérature française. La politique éditoriale des grands groupes est l’une des responsables : beaucoup de livres ne sont publiés que parce qu’ils sont susceptibles de bien se vendre. L’édition est un commerce comme un autre. Mais il en a peut-être toujours été plus ou moins ainsi et ce qui est vrai en France l’est certainement aussi ailleurs. On peut alors émettre l’hypothèse du poids de notre si riche histoire littéraire. Écrire, c’est se situer par rapport à Rabelais, à Stendhal, à Proust, etc. Cela explique peut-être le seul défaut que je trouve souvent à la littérature française : son manque de souffle. Il y a d’excellents écrivains, des stylistes hors-pair ayant des univers singuliers (par exemple, Romain Verger ou Sébastien Doubinsky), mais ils sont très souvent les auteurs de textes courts, voire très courts, comme s’ils n’osaient pas aller au-delà de cent ou deux-cents pages. Il y a aussi des auteurs français très originaux (comme Volodine) et des romans novateurs (Ward de Frédéric Werst). Mais, qu’il s’agisse des uns ou des autres, ils ne trouvent que peu d’écho dans la presse traditionnelle ou du moins sont-ils noyés dans la masse sans que les journalistes osent la discrimination. La presse est peut-être donc à l’origine de ce qui n’est peut-être qu’une impression. Encore, une fois, la critique littéraire sur le net est une source d’information nécessaire. Quant à Atopia, il s’agit d’un livre pouvant permettre à ses lecteurs de découvrir des livres et des auteurs auxquels on n’accorde généralement pas assez d’attention.

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