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La main (in)visible

Publié le 24 décembre 2007 par Marcaragon
La main (in)visible Northern Rock ! Voilà un label qui avait du souffle, oserait-on dire du coffre ! Hélas, la huitième banque du Royaume-Uni est au tapis : la peste du subprimeCôté cour, des équations, longues comme un jour sans pain, qui s’échinent à décrire des mondes enchantés où l’homme figure à peine, esquissé au crayon et dans la marge ; côté jardin, la haute finance, appliquée, consentante jusqu’au dernier transport, qui excelle dans l’art d'animer les équations qu’on a dites, c’est-à-dire d’y trouver le prétexte à sa quête incessante du gain … l’a prise l'été dernier, sans crier gare, violente d'humeurs qui suppurent encore et nous alarment 1. La Banque d’Angleterre oxygéna l'affaire fin septembre, mit 26 milliards de livres au pot ainsi que quelques milliers de clients dans les rues de Newcastle, subitement inquiets de la tournure des évènements. Rien n’y fit : la descente aux enfers continua, validée par la City qui divisa la valeur de la belle par six. Richard Branson, patron milliardaire de Virgin, homme « providentiel », ambitionna, au comble et sans rire, une Virgin Money ! Cerberus, un fonds américain aux aguets, un temps intéressé, jettera également l'éponge ; d’autres sont à minauder 2. En sorte que Gordon Brown, premier ministre de sa Très Gracieuse Majesté, n’a pas exclu de nationaliser 3. Provisoirement, cela va sans dire.  Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, droit dans ses bottes, avait pourtant fait savoir, le 12 septembre, à qui voulait l’entendre qu’il ne volerait au secours de personne, à commencer par Northern Rock, estimant « qu’un apport de liquidité (…) encourage des prises de risque excessives et sème les graines de crises financières futures » 4. On ne suspecte pas l’orthodoxie de ceux qui font le dogmeQuiconque acheta le Dow Jones ce 3 septembre 1929, fut mal inspiré. L’indice, qui avait pris congé du réel de longue date, culmina ce jour-là en séance à 386,10 points, propulsé par la fascination qu’exerçait déjà la grande opinion financière sur la foule : économistes et experts cautionnaient la hausse, analystes et banquiers rameutaient le ban, et nul n’imaginait qu’un génie si partagé pût faillir … : les naufrageurs de la Barings s’en souviennent encore ! Bah, une semaine plus tard, l'Argentier du Royaume capitulait 5 et cassait sa tirelire sous la pression de ceux qui battaient le pavé. La vanité des théories finit toujours par s’effacer devant la force des réalités : les ménages anglais peuvent s’endetter jusqu’à cinq fois leur revenu brut annuel sur des prêts à long terme à taux variable 6, en attendant la crise, c’est-à-dire la ruine, prêteurs compris. Le Marché ne dicte sa loi que pour le temps où il trouve encore en son sein quelque main secourable, pour ne point dire prédatrice, qui sauvera la mise. Et l’Angleterre n’est pas l’Amérique ni la Suisse ! Citigroup, la première banque américaine, qui déprécie ses actifs par milliards de dollars, a trouvé quelque salut dans un fonds souverain emirati ; Morgan Stanley, fleuron de la banque d’affaires, sera recapitalisée par un fonds chinois, UBS par des fonds singapourien et moyen-oriental 7. L'anglaise quant à elle ne voit rien venir, sinon l’Echiquier britannique.   Car le Marché n’a pas toujours un lapin à sortir de son chapeau, et ses prétendues vertus autorégulatrices n’ont jamais dispensé les autorités politiques de réfléchir au-delà. Ainsi ne trouva-t-on personne, dans les années 1985, qui vînt de Chine ou d’ailleurs, pour secourir les Caisses d’Epargne américaines, emportées dans la déréglementation financièreLe 25 janvier 1948, le gouvernement de Robert Schuman n’y alla pas de main morte : le franc fut dévalué de 80% 1 ! Dix années plus tard, l'adoption du nouveau franc s'accompagnera d'une dévaluation de 17,5%, perpétuant une pratique onze fois répliquée entre 1945 et 1969, qui répondait à la politique inflationniste d’après-guerre : on sacrifia la monnaie aux priorités de la reconstruction …, sinon le contribuable local qu’on allégea de 200 milliards de dollars 8. Et que dire du sauvetage des banques japonaises, à l’automne 1998, après que la débâcle asiatique eut imposé la loi cruelle des grands équilibres perdus et révélé un capitalisme de compères : à l’heure des mécomptes, toute honte bue, le gouvernement de Keizo Obuchi, au mépris de tous les principes libéraux, délestera les contribuables de 400 milliards de dollars – 11% du PIB ! - pour renflouer des institutions ruinées par la spéculation, nationalisant de fait quelques-unes des plus grandes banques du pays 9. Enfin, point de dragons ni de tigres ici en France. Le Crédit Lyonnais suffit à apporter notre pierre hexagonale à l’édifice : une médication de quinze milliards d’euros, levée sur les fonds publics, permettra d’aseptiser le plus grand scandale financier depuis les emprunts russes. On s’en tint aux méfaits de l’économie mixte 10, oubliant que quelques épées du capitalisme fleurdelisé s’enrichirent assez en rachetant à vil prix les participations de la banque dans leurs propres affaires 11.   Retour aux Etats-Unis. Au sortir des années 1970, la crise de la dette du tiers-monde sévit, l’inflation galope, à deux chiffres, et les plus grandes banques vacillent : en particulier la Continental Illinois 12, septième banque américaine de dépôt, acclamée par la presse, qui agonise : l’administration Reagan, mieux connue pour sa dévotion au Marché, sortira de sa Réserve - près de 5 milliards de dollars, et rallongera l’enveloppe pour désengluer une quarantaine d’autres établissements « too big to fail » - trop gros pour chuter. En 1991, dans un scénario à la Northern Rock, on vit les rues de Boston s’emplir d’épargnants craignant pour leurs économies, qui firent le siège de Bank of New England et de quelques banques alentours 6. L’aléa de moralité, sorte de garantie indéfectible qui naît du secours miraculeux de l’Etat, prend ainsi souvent la forme d’injection d’argent public. Une politique monétaire expansionniste est une variante possible pour sortir des crises financières, telle la baisse drastique des taux menée par Alan Greenspan dans les années 1990, qui désamorça l'embarras bancaire. Celle pilotée par son successeur, Benjamin Bernanke, qui a vite ramené le prime rate de 5,25% à 4,25%, tente de limiter l'impact des subprime et le tassement de la croissance. La finance est face à son destin, celui de l’irréparable arrêt des milliards envolés que l’on finira par ne plus retrouver.  Les banques restent la clé de voûte du système ; elles sont le maillon fort de marchés financiers plus vastes encore, nourris de capitaux mondialisés et de risques disséminés jusqu’à l'épargnant final : celui de Northern Rock a eu chaud, qui ne savait rien de ce qui se tramait dans son dos ! Au-delà des discours académiques sur la régulation du capital par le capital ou la primauté des Marchés qui font et « savent tout mieux que tout le monde », nous voyons combien la robustesse présumée de l’édifice tient pour l'essentiel, en dernier ressort, à l’habilité des Etats et des Banques centralesWinston Churchill est moins connu pour le prix Nobel de littérature, qu’il obtint en 1953, que pour la réputation qu’il se forgea en occupant, cinquante ans durant, le devant de la scène politique britannique, s’opposant notamment aux desseins nazis avec le courage que l’on sait. Homme d’Etat de premier plan … à inonder les Marchés d'argent frais, fiscalisé ou régalien. La BCE a récemment alloué 350 milliards d’euros 13 aux banques, incapables de se prêter entre elles, dans un climat de défiance généralisé. Probablement les besoins finiront-ils par submerger les capacités mêmes d'intervention et de contrôle des autorités qui ont à soutenir la bâtisse. Déjà la finance pèse l'équivalent de quatre fois le produit intérieur brut mondial 14. Quelqu’un, quelque part, un jour, finira bien par présenter l'addition. Sans doute pouvons-nous juger ces faits comme inhérents au système et sous-estimer leurs conséquences sur l'Economie, appliqués nous-mêmes à nos propres affaires, satisfaits ou dépités selon que la Bourse qui dit « tout ce qu’il y a à savoir sur la conjoncture économique 15 » aura gagné ou perdu un demi point.  En 1978, le gouvernement Barre commença à nationaliser la sidérurgie, reprenant au compte de la nation tout entière les 22 milliards de francs de dettes de Sacilor. Les banques ne sont pas seules : on les voit mieux, c’est tout. Le Marché dispense ses grâces : on voit bien aussi quelle main dédaignée le secourt quand il faillit.       (1) Northern Rock est (était) le cinquième prêteur immobilier du Royaume-Uni :   Le développement, ces dernières années, des prêts hypothécaires à risque a exposé la banque anglaise aux aléas d'une crise. Néanmoins, contrairement aux banques allemandes IKB et Sachsen, il semble que Northern Rock ait été moins fragilisée par ses engagements dans les secteurs à risque que par sa difficulté à refinancer son activité de prêteur dans le climat de défiance bancaire (Lire Les Echos, le 17/09/2007). Le résultat est égal.   (2) Reuters, le 12/12/2007 - « Plus que deux candidats en lice pour la reprise de Northern Rock » (3) Les Echos, le 06/12/2007 - « Nationalisation possible pour Northern Rock » (4) La Tribune, le 01/10/2007 - « Repenser notre régulation financière … à Londres » (5) Depuis 1997, les rôles financiers se répartissent de la sorte au Royaume-Uni : La Banque d'Angleterre est indépendante et centrée sur la politique monétaire ; la Financial Services Authority (FSA) surveille les banques et régule les Marchés. Les crises financières sont gérées de manière tripartite entre le Ministère des Finances, la Banque d'Angleterre et la FSA. Cette approche est aujourd'hui contestée outre-Manche. (6) Le Monde, le 18/09/2007 - « Le sauvetage de Northern Rock est un acte purement politique » (7) Quelques conséquences de la crise des subprimes débutée à l’été 2007 :   Citigroup a annoncé fin novembre une dépréciation d’actifs de 3 milliards de dollars pour le troisième trimestre 2007, suivi de 8 à 11 milliards supplémentaires pour le quatrième ; l’Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), le plus puissant fonds souverain du monde a accepté d’investir 7,5 milliards dans la banque américaine, soit 4,9% du capital de Citigroup. La crise du subprime a coûté à ce jour quelque 9,4 milliards de dollars à la banque Morgan Stanley, en cours de recapitalisation par le fonds chinois CIC (China Investment Corp) à hauteur de 5 milliards de dollars, soit 9,9% du capital de Morgan Stanley. Enfin, face à ses pertes de quelque 15 milliards de francs suisses, UBS a annoncé le 10 décembre dernier qu'elle allait lever 13 milliards grâce à un emprunt convertible, souscrit à hauteur de 11 milliards - 9% du capital d’UBS - par un fonds d'investissement souverain singapourien GIC (Government of Singapore Investment) et un fonds anonyme moyen-oriental.   (8) Joseph Stiglitz (2004) - « La Grande Désillusion » (9) Le Monde Diplomatique, Novembre 1998 - « Le bateau ivre de la finance » (10) Le Crédit Lyonnais était encore une banque publique au début des années 1990 (11) Le Monde Diplomatique, Décembre 2003 - « Argent public, fortunes privées » (12) Continental Illinois a été rachetée par Bank of America en 1994  (13) Challenges.fr, le 15/12/2007 - « Subprime : la BCE a alloué 350 milliards de liquidité » (14) Alternatives Economiques, Hors Série N° 75 (15) Peter Bernstein citant Charles Dow (1995) - « Des Idées Capitales »     Illustration : Adam Smith (1723-1790), philosophe et économiste écossais des Lumières

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