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Matin de silence, de Claude Margat (par Sylvie Fabre G.)

Par Florence Trocmé

MargatMatin de silence, le dernier livre de Claude Margat, préfacé par Bernard Noël, et publié aux Editions de L’Escampette, est non seulement l’œuvre d’un poète mais aussi celle d’un peintre-calligraphe qui ouvre un espace d’échange et de réciprocité entre le regard et les mots, le corps et l’esprit, le paysage et le cœur, établissant ainsi une circulation des souffles dans un processus de lumière et de transformation. Ce recueil nous plonge dans le dedans du réel pour mieux nous rendre visible ce qui est invisible et manifester l’infini dans le champ de nos expériences les plus familières et les plus intérieures. Son écriture a pour source une sagesse née d’une longue fréquentation des grands textes taoïstes et d’une pratique artistique vécue au contact de maîtres chinois, poètes et peintres, et du passeur entre l’Orient et l’Occident, François Cheng, dont Claude Margat a d’ailleurs souligné l’importance dans son parcours. 
 
Le premier poème prend la forme d’une invite de l’auteur à lui-même, et peut-être au lecteur, qui sonne comme une injonction et un avertissement : « Avant tout sac à pensées/ ta tête jeter/ chair en l’air/disperser/ laisser venir/ un peu d’oubli// l’horizon de l’accord est derrière/ invisible mais là ». Pour créer, ou plus simplement pour vivre, passer et mourir dans la promesse tenue d’une harmonie et la chance d’un sens, il est nécessaire de se délester de la charge d’un moi trop envahissant, d’une pensée trop abstraite, d’entrer dans un autre espace-temps, loin de toute agitation, physique ou mentale, d’atteindre cette vacuité dont parlent les spiritualités orientales pour se fondre dans le devenir universel. En ce début de recueil, les vers courts, l’emploi des infinitifs, les métaphores et la disposition des blancs donnent le registre, la tonalité et le rythme entier du recueil, en faisant se confondre l’air et les mots sur la page, et en renforçant l’idée d’un retournement de l’être. Une quête, active et méditative, nous est proposée dans l’instant vécu du poème : « Au loin/ la rivière chantait/ un autre sur l’air apprenait à marcher// et puis cela devint parole/ et puis cela devint vision/ d’un paysage instantané ».  
 
Pour entendre ce chant essentiel, dont parlait déjà Lao-Tseu,  « chant des heures »  qui « parfois se pose/ et devient fruit »,  dit l’auteur, pour accueillir le don du vivant et atteindre une forme d’unité, on doit épouser un vide initial, lié au k’i, le Souffle-Esprit dans la philosophie chinoise, et se tenir dans un être-là où attention, silence et réceptivité permettent tout à la fois une simplification et une expansion. Grâce à cette ascèse du corps et de l’esprit, on peut renouer avec une existence plus légère où les sens en éveil laissent éprouver « le songe de l’espace » et « le poids d’une main frôlant/ le dos du temps ». Emerge alors « la juvénile et vieille mémoire » de la pensée et de la langue qui pose l’homme au cœur d’ « un nouveau paysage/… qui dès son premier jour/ attend d’être relié ». Car il s’agit bien, pour le poète, dans un « savoir d’ignorance » et la gratuité d’un autre regard mais aussi dans la transparence retrouvée des mots, d’établir le lien avec l’univers en faisant advenir choses et êtres à la présence, miraculeusement neufs : « ce n’est d’ailleurs pas une rivière/ mais à peine un mystère d’amour/ comme regarder/ ou respirer/ c’est seulement comme la berge ou le lit de l’eau ». La métamorphose née de deux ombres séparées, comme le souligne Bernard Noël dans sa préface, s’effectue.  
 
Face au mystère impénétrable du réel, la poésie de Claude Margat, à l’instar de sa peinture, témoigne d’une expérience qui traverse la vision et engendre une parole qui met le dehors dedans et l’inverse réciproquement. Observer, contempler le paysage dans sa réalité concrète, « son étrange ordinaire » et sa part de silence, c’est aller, pour le poète ou le peintre, « du côté sans chemin », c’est accepter de perdre et de se perdre en « arpentant sa propre nuit », c’est considérer le vide «  pour finir par en voir la lumière ». Car Matin de silence est un recueil initiatique, il fraye une voie de connaissance en nous réapprenant comment l’arbre et l’oiseau, la pierre et la rivière, la feuille et le vent, la montagne et le nuage appartiennent en même temps à l’espace intérieur du monde  et à  l’espace infini de l’intérieur. Comment aussi chacun d’eux trouve sa place et son rôle dans l’univers en alliant le yin et le yang, le plein et le vide. La nature, miroir du monde, reflet de l’âme, nous révèle la beauté et la faille en incarnant l’impermanence, la fragilité et la finitude qui sont aussi les nôtres. Epousant « l’élan qui fait du bras une aile/et d’un simple brin d’herbe une pensée », le poète-peintre trouve « les mots capables de franchir la muraille du temps » et de demeurer « face à l’extrême frontière », douleur et mort. Avec « un vieux regard pétri d’obscurité », il fait « pensée plus vive que toute pensée », pensée « où tout/ hormis l’inexplicable/ devient secret scellé » car « tout art est bien/ revoir du jamais vu ». Les oxymores, les paradoxes, les litotes sont nombreuses dans sa poésie, comme dans toute la poésie chinoise, car, dit le Tao-Tö King, obscurcir cette obscurité/ telle est la porte de toutes les subtilités. L’auteur y use parfois aussi de cet humour sans complaisance, propre au moine taoïste ou bouddhiste : « une pensée sans fond/ pèse moins qu’une avec fond// un fond face à un autre font deux fonds/ et deux fonds fesse à fesse/ un seul fond ». Mais l’ensemble des poèmes du recueil, dans leur avancée, éclaire une voie suivie, dès le XI° siècle, par les maîtres Song : voir, ne plus voir, et revoir c’est-à-dire accéder à la Vraie-existence et à la Vraie-voyance, tel que l’explique François Cheng et tel que l’éclaire aussi Margat : « ici/ en ne regardant rien que l’air/ on change aussi le ciel/…/en changeant de ciel/ on change de vue/…/ en changeant de vue/ on change de pensée/…/ en changeant de pensée/ on change tout naturellement de vie ». 
 
Comment changer de vie, renouer avec une vie  qui s’éloigne d’elle-même, entamer le dialogue à partir de « l’accord infini » de l’homme et de la nature, du temps et de l’éternel, du regard et de la main, des mots et de la pensée ? Semblable au buisson, au rocher, au nuage ou à la rivière, amant comme l’est l’abeille à la fleur ou l’oiseau au roseau,  le poète en son chant, s’il prolonge le questionnement, nous donne des réponses salutaires. Il emprunte la posture du contemplatif, de l’ignorant, du solitaire immobile et du méditant et habite l’entre-deux. Dans le monde bassement matérialiste et inutilement agité qui est le nôtre, où la langue s’assassine, où s’oublient l’amour et le silence, il nous rappelle le « souvenir d’une ancienne union » et nous convie à «  l’heure de l’écoute profonde » et « des regards désenchaînés ». Nommant la vie, source, terme et recommencement, son long Poème nous ramène vers la rive où le simple, qui n’est que l’immense, à nouveau s’accomplit. 
 
Les citations en italiques sont de François Cheng et de R.M. Rilke 
 
[Sylvie Fabre G.] 
 
Claude Margat, Matin de silence, préface de Bernard Noël, l’Escampette, 2011, 13 €


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