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Notes sur la poésie : Bernard Noël

Par Florence Trocmé

Quiconque s’engage dans l’écriture sent bien que le langage n’est pas toujours la mémoire des choses, mais plus souvent la rumeur d’un monde antélangagier, que nous sommes incapables d’articuler et dont nous traduisons seulement, ici et là, quelques images. Peut-être ce monde-là est-il trop entier et le nôtre trop fragmenté par le présent pour en refléter autre chose que des éclats. Peut-être n’est-il si entier que d’être le pays des morts. D’où notre angoisse au bord d’écrire, puis l’allégresse de le faire parce que, un instant, nous avons traversé le temps.
Si toute œuvre écrite, en effet, est une machine de langage, cette machine ne serait-elle pas une sorte de corps extérieur construit pour sortir du nôtre, afin de mettre hors de nous la rumeur de la mortalité et les hantises d’avant la langue ?
Une arche de souffle…
L’écriture chasse les dieux qui, de temps à autre, prenaient notre corps pour monture. Peut-être veut-elle tout ce corps ? Peut-être le veut-elle pour capter toute l’énergie des dieux qu’elle tue et leur sang noir…
Mais le langage est aussi la monture du sens…
À moins que, par le langage, le corps n’ait trouvé le moyen de se monter lui-même et de porter le sens. Et s’il ne peut tenir la course, alors il s’affole jusqu’à perdre le souffle et la raison…

Bernard Noël, Qu’est-ce qu’écrire ?, éditions Paupières de terre, p. 12-13.

contribution de Tristan Hordé


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