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"A"9, de Louis Zukofsky, traduction Anne-Marie Albiach (par René Noël)

Par Florence Trocmé

Imiter, créer, traduire 
 
 

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Ni William Carlos Williams, ni Georges Oppen, ni Louis Zukofsky, ne sont des poètes objectivistes. Et Louis Zukofsky plus encore et moins que tout autre. Il suffit d'avoir à l'esprit ce fait commun à la plupart des groupements d'artistes, peintres cubistes, architectes du Bauhaus, ou poètes dadaïstes, littéralistes..., observés à la source, au moment de leur naissance, pour sentir combien leurs postérités dépendent des singularités presque irréductibles de leurs membres. Vitalité qui devrait incarner une non-surprise, mais qui advenue, pourtant nous surprend toujours. 
 
Ainsi, si les poètes objectivistes partagent le but de rendre à la langue et au langage leurs clartés, évidences, une forme d'innocence permettant de l'entendre à nouveau, chacun d'entre eux l'écrit à sa façon. Williams par exemple, part quant à lui du mot vers la constitution et la découpe des vers jusqu'à leurs groupements en poèmes, en livre, de la même façon que le grec Zeuxis peignait des grappes de raisin qui trompaient les oiseaux qui tentaient de  picorer ses toiles peintes. Zukofsky de son côté, élabore "A" de 1928 à 1975, poème épique composé de vingt-quatre parties, du point de vue de l'histoire rapportée à ses géographies. "A" figure du langage, devient une matière organique où l'autobiographie, l'époque à laquelle Zukofsky vit aux Etats-Unis, s'agrègent.  
 
Le poète, nouvel orpailleur, rend visibles les constances du langage éclairées par leurs traductions, les usages des mots que les sociétés humaines successives inventent tour à tour. Ainsi "A" 9 (première partie) publiée par Zukofsky en 1940, adopte la forme métrique de "la structure doctrinale" de Guido Cavalcanti, aîné et inspirateur de Dante, afin d'y inscrire les théories de la valeur du "Capital" de Karl Marx. Zukofsky vit ainsi la modernité sur le mode de l'étendue, fidèle à Spinoza. Un objectif - rayons de l'objet ramenés à un foyer, / Un objectif - la nature comme créateur - / désir de ce qui est objectivement parfait, / Inextricablement l'orientation des singularités / historiques et contemporaines. (1) où nous pouvons entendre la nature naturante du philosophe. Zukofsky fait entendre qu'à travers la théorie de la valeur indexée sur le travail et l'échange, auxquels aucune réalité humaine n'échappe plus, nos rapports aux données naturelles, à nos propres sensations et perceptions, s'en voient altérés. Le désir impulsant le mouvement qui unit, prolonge, relie, donne leurs cohérences à des réalités hétérogènes qui ne cessent de se transformer, dans la poésie et la société de Cavalcanti, se déplace, absorbé entièrement et radicalement dans la société américaine de Zukofsky, par la seule fonction d'échanger toutes les réalités matérielles et abstraites, échange qui monopolise le mouvement et n'épargne pas la pensée. Si bien que nos perceptions oublient les qualités particulières, les usages singuliers, les rythmes des évolutions, des transformations de toutes choses, au point qu'elles nous semblent figées. Arrêtées et indifférentes entre elles. 
 
Placé sous le signe de la musique de Bach, de la passion selon Saint-Matthieu (son fils Paul, devenu lui-même violoniste), Zukofsky penché sur les traductions réciproques entre nombres et  lettres, exercice commun à la tradition juive et à Pythagore, fait vivre avec éclat, harmonie et beauté, à nouveau les états progressifs de nos mémoires créatrices. Il écrit donnant à entendre dans sa forme et l'organisation syntaxique et sonore des vers, l'écho du langage, dédoublé. De la même façon qu'un lagon rend contemporain le fond et la surface de l'eau, la structure formelle venue de Cavalcanti fait se rencontrer en "A" 9 le sens ancien et nouveau, contemporain à Zukofsky, qui vient à nous et va vers notre avenir. Ce que fait entendre la traduction d'Anne-Marie Albiach.  
 
Traduction indiquant combien la poésie d'Albiach, comparée à celles d'autres poètes réunis informellement autour du courant littéraliste, est singulière. Elle poursuit l'image de la forme, au plus près d'une fidélité à l'original du poète américain, en restituant les mots et les mélodies sonores permettant d'entendre une superposition des intentions et des trajets du désir créés par Cavalcanti, tantôt précédant, tantôt accompagnant les continuités de toutes les réalités dissemblables, et de ses modifications, altérations créées par Zukosky dont le poème commence par An impulseto action sings of a semblance / Of things related as aquated values, / The measure all use is time congeled labor. In witch abstraction things keep no ressemblance qu'Albiach traduit par Un élan vers l'action propose une semblance / De choses données en équité de dosages, / La mesure tout usage est temps glacial en son effort / Dans lequel l'abstraction et ses choses ne gardent nulle ressemblance. En traduisant values par dosages, Albiach montre combien d'emblée elle est de plain-pied dans cette transposition du sens du langage antérieur au sens que nous lui donnons aujourd'hui. Car si la valeur est déjà prédonnée, elle-même statique, prédéfinie, le dosage peut correspondre à une capacité aux aguets, intacte, malgré l'entrave de l'usage temps glacial, d'adapter à la fois qualitativement et quantitativement nos perceptions et sensations à la réalité concernée. Ce que la scolastique nommait la quiddité, pour la qualité des choses, adaptée à des proportions, ces rapports mutuels formant la substance changeante et aléatoire des réalités. Soit le réel, littéral, non altéré.  
 
 
(1) Louis Zukofsky, Un Objectif & deux autres essais, trad. de Pierre Alféri, Un bureau sur l'Atlantique, éd. Royaumont, 1989, p. 14 
 
[René Noël] 
 
 
"A" 9 (première partie) Louis Zukofsky, trad. d'Anne-Marie Albiach, éd. Eric Pesty, 2011 – sur le site de l’éditeur 


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