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Portrait de femme : The sleeping beauty, Emily Browning

Par Memoiredeurope @echternach

Portrait de femme : The sleeping beauty, Emily Browning

Le film de Julia Leigh « The sleeping Beauty »est interdit en France au moins de 16 ans. C’est une mesure qui est devenue plutôt rare. Cela veut certainement dire que la nudité n'est plus acceptée que dans la perspective de rester esthétique, ou dans une problématique historique ou documentaire.

Portrait de jeune femme, celui-ci, mais il ne s’agit pas d’un conte de fées. Ou alors d’un conte de fées pour adultes, cherchant à montrer que tous les tableaux qui illustrent dans l’histoire de la peinture « Suzanne et les vieillards » n’ont pas perdu de leur actualité.

Evidemment l’actrice est très belle et elle s’est soumise à un rude jeu pour incarner une fille perdue prénommée Lucy. L’expression « fille éperdue », qui a pris de l’âge, acquiert ici une toute autre acception. Il ne s’agit pas d’une prostituée qui rode dans les rues. Elle va écouter en amphi des cours de logique mathématique. Elle travaille le soir dans un restaurant où elle décape les tables avec conscience. Elle classe aussi des photocopies dans un bureau où elle est maltraitée par une surveillante qui la déteste. Elle s’occupe d’un garçon suicidaire qu’elle aime d’un amour bizarre et qu’elle accompagnera doucement quand il décide d’en finir. Et par dessus tout cela elle sert de cobaye à un laborantin qui fait des mesures de dilatation des poumons et lui introduit régulièrement une sonde trachéale munie d’un ballon gonflable, contre rémunération. Le film commence d’ailleurs par une de ces séances glaciales durant lesquelles elle semble sourire de douleurs.

Portrait de femme : The sleeping beauty, Emily Browning

Voilà pour la part des anges. La part que ne renierait pas la Sainte « Viridiana » de Bunuel, la splendide Silvia Pinal. Le cinéaste espagnol, par dérision, applaudirait même certainement des deux mains à la décision prise par les censeurs, cinquante ans après le scandale que son film a provoqué dans l’Espagne franquiste, après l’attribution de la Palme d’Or à Cannes..

Portrait de femme : The sleeping beauty, Emily Browning

Mais si l’actrice de 2011 utilise son corps et sa tête pour des petits boulots, il semble qu’à la différence de Viridiana. elle ne fasse aucune différence entre le bien et le mal au sens où ces deux notions ont été partagées par les religions et par la morale laïque ordinaire. Ne parlons pas des morales du Marquis de Sade, d’André Pierre de Mandiargues ou de Pauline Réage vers lesquels la cinéaste la fait plonger. Pour cette jeune femme, utiliser son corps comme force de travail, c’est aussi le vendre, ou plutôt le prêter dans le bar sélect où elle drague des hommes seuls. Elle les attrape en utilisant des mots crus, des mots qu’elle a empruntés eux aussi, comme tous ses gestes qui semblent relever du mimétisme, mais des mots qu’elle manipule sans états d’âme, quand elle a besoin de payer son loyer.

Elle apprend aussi, toujours sans état d’âme à parer son corps dénudé dans des soirées dignes d’Histoire d’Ô ou de « Eyes wide shut »de Stanley Kubrick, l’orgie en moins. Un corps d’autant plus troublant qu’il est somptueusement fragile, comme celui d’une Alice photographié par Lewis Carroll.

Comme Viridiana, c’est le sommeil qu’elle finit par accepter lorsque ses dépenses de loyer se font plus grandes. Un sommeil cataleptique provoqué par l’opium et qui permet de ne rien voir, de ne rien craindre, surtout pas la pénétration des vieillards éteints qui viennent se frotter à elle.

Sombre raffinement d’un autre monde où les superbes bouquets de fleurs sont posés sur des meubles anciens, dans le silence feutré d’une maison de maître de style anglais.

Déréliction des appartements de banlieue masqués par des clôtures branlantes.

Comme l’héroïne de « L’oiseau », Lucy est en va et vient entre des mondes où la prison est proche de la liberté et ses circulations entre ces mondes donnent tout son sens au film.

Quand tout est laid dans le monde ordinaire où elle vit, la beauté du monde des riches ne fait même plus contraste, puisque la laideur des actions auxquelles elle est contrainte constitue une continuité sordide. Symbole d’une société où seule compte la circulation de l’argent dématérialisé qui outrepasse les corps des hommes.

Le film se termine sur une mort évitée, la sienne, mais sur une mort voulue, celle d’un vieillard que même les charmes de la beauté ne peuvent plus sortir de son désespoir. Lucy, comme Charon qui conduit les suicidaires vers l'au-delà.

« Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. » écrivait le Divin Marquis.


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