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Défier la légitimité du sens. - Jean-Marc Lovay - Chute d'un bourdon (Zoé, 2012) par Antonio Werli

Par Fric Frac Club
Défier la légitimité du sens. - Jean-Marc Lovay - Chute d'un bourdon (Zoé, 2012) par Antonio Werli Défier la légitimité du sens. - Jean-Marc Lovay - Chute d'un bourdon (Zoé, 2012) par Antonio Werli On entre dans les livres de Jean-Marc Lovay comme dans une eau profonde et dense. C'est une lecture en apnée où le corps doit forcément accepter le rythme ralenti et régulier de la prose de Lovay, lecture physique. Si l'on ne souhaite pas s'enfoncer jusqu'au bout et qu'on n'y laisse que les mollets, il faut illico passer son chemin et trouver un gué littéraire bien plus commode, car ici, dans Chute d'un bourdon comme dans ses précédents romans et recueils, on met la tête sous l'eau, refermant le piège, ou on ne la met pas. Alors, une fois entouré de la phrase de Lovay, on se laisse forcément aller à une petite mort, douce asphyxie, léger étranglement : le texte serpentin cherche l'étouffement du lecteur par ses anneaux, ses phrases telles des tranches épaisses avalées goulûment et presque coincées, mais laissant toujours une bulle d'air, à chaque paragraphe, qui évite la noyade entière et totale. Une petite mort, un évanouissement qui mène à une sensation rare en littérature, dans un roman de surcroît : la libération complète de la pensée logique et rationnelle, l'évacuation du sens tel que le logos le porte communément, l'apparition de l'image, de la pensée immédiate et naissante, l'évocation du souvenir comme sensation et non comme discours. Bref, Chute d'un bourdon, comme son précédent Tout là-bas avec Capolino, pousse à ses extrémités le principe d'une écriture qui depuis maintenant plus de trente ans défie la légitimité et la facilité du sens. Le narrateur de Chute d'un bourdon oscille parmi plusieurs identités, ou peut-être est-ce son esprit qui produit plusieurs entités. Quoiqu'il en soit, partagé entre différents corps ou matérialités, il erre de perceptions en sensations, et à la fois machine, employé d'une fabrique, âme en peine ou en joie, animal ou fleur, peuple ou bourdon, il traverse le temps qu'il parvient à suspendre dans la chute d'un insecte en échelonnant les intuitions sur un entourage qui prend la forme d'une grande machinerie, « le conglomérat expérimental de l'Accordéon », où il tient majoritairement rôle d'observateur, dans lequel tout activité autre que physiologique s'apparente à un travail dont le produit est invisible et les moyens effacés. Comme je le disais, le sens entre comme en panne par une écriture qui donne la part belle aux adverbes, aux participes présents, aux adjectifs ; aux inversions, aux renversements, aux oxymores et autres inventions absurdes de langage : la saturation légère et simple de sa rhétorique et de son imagination aussi surréaliste et onirique que mystique et chamanique porte ces indiscernables moyens si couramment visibles chez d'autres écrivains et apporte aucun résultat qui puisse être définitif. C'est l'image en tant que telle qui prime, pas sa résolution. Alors à la fin, l'architecture de l'Accordéon, les partenaires romanesques comme l'employeuse Pie-Ronde, la nature entière, indifférenciée, ubique et pourtant particulière, quelquefois empaillée à l'instar d'un certain perroquet qui ne peut plus répéter une répétition qui doit être redite selon une logique de redondance, tous les éléments perçus ont la consistance d'un hologramme, ou d'un rêve qui s'éloigne, et l'on ne sait plus ce qui peut en être le cause, peu importe car on glisse sur le mouvement inéluctable et fragile des sables de la pensée. Pourtant, le bain est sensationnel, et c'est la beauté d'une énigme qui reste en pellicule sur la peau. En voici quelques centimètres carrés et une incantation :
Alors je sentais se réveiller en moi la grande machine naturelle dont l'instinct mystique s'était naturellement et surnaturellement développé à travers tous mes âges mentaux et peut-être maladivement surdéveloppé pour échapper à une maladie mentale encore inconnue dont il était le seul à deviner la menace en se préparant à fomenter sa révolte dérisoire qui deviendrait vite une guerre d'une inégalité totale contre la petite machine artificielle qui n'était rien d'autre qu'une grande machine naturelle prétentieusement dénaturée en s'acharnant à se perfectionner, et qui en croyant suivre le plus conquérant penchant de sa nature était devenue une machine pervertie et impuissante à se projeter elle-même dans la dimension d'une orgueilleuse et nécessaire grandeur qui la dépasserait toujours de son immensité encore improbable parce qu'elle ignorait qu'elle était conçue seulement pour contenir une petitesse qui ne pourrait jamais grandir.
* Illustration : Adolf Wölfli - Holy St Adolf Tower (1919).

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