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Work in progress (ii)

Publié le 14 février 2012 par Siheni

WORK IN PROGRESS (II)
De l’autre côté de l’œil, qu’il continue machinalement d’évider à mesure que s’y dépose une fine pellicule de buée, surgies du fond de la nuit les habitations forment une farandole épousant les irrégularités du terrain, grises et espacées de cours et de chicanes envahies d’herbes folles, les fenêtres basses, à peine éclairées, avec leurs rideaux de grosses mailles comme du temps  où il rentrait du bahut par le même car, il aperçoit, en baissant la tête, l’étroit trottoir de la rue en pente, plantée de petits pavés lustrés, quelques silhouettes en déroute au passage du car. Voilà que le moteur change de régime tandis qu’on s’engage dans le grand tournant qui débouche sur le centre. On a déjà dépassé le jardin public, signalé de loin par le kiosque à musique, son émail de branches ourlé de grilles, l’Hôtel de Ville dont le drapeau pend au sommet du fronton surmontant le portique. La gare routière s’élève plus haut sur la gauche, au terme de quelques mètres d’une voie abrupte. Entamant la manœuvre, le machiniste doit s’y reprendre à plusieurs fois. Les rythmes s’enchaînent : une nouvelle fois le car ralentit, klaxonne, deux coups brefs, tour à tour un peu grêles, un peu rauques, qui avaient l’art, autrefois, de disperser une volée de poules échappées d’une ferme voisine. Les voyageurs, devant Antoine, commencent à s’animer en silence, certains se lèvent, se cramponnent tant bien que mal aux rampes de fer bordant l’allée, le véhicule brinquebale, traverse le terre-plein caillouteux, se met à patiner, repart. Malgré le grondement du moteur, on entend l’écho d’une annonce inintelligible, lancée au-dehors par le haut-parleur fixé sous un préau de tuile défoncé par endroits, des visages passent dans la lueur d’une porte, qui s’évanouissent aussitôt. Des bras se tendent vers les porte-bagages. Entre-temps Antoine a délaissé son œil, il s’est levé, secoué comme les autres par les cahots. Lui aussi a dû se cramponner à la rampe la plus proche, parvenant tant bien que mal à garder l’équilibre. Il s’est haussé sur la pointe des pieds pour attraper sa valise. A l’avant du car, sur le parebrise, les essuie-glace raturent deux halos de lumière où défilent des hangars, les bâtiments de l’ancien abattoir municipal, la trouée d’un terrain vague. Il se fait la remarque qu’il pleut toujours et redresse de sa main libre le col de son blouson. WORK IN PROGRESS (II)
La pluie n’aura pas cessé. Lorsqu’elle s’est mise à tomber, il n’était guère plus de sept heures, il examinait sa montre avec méfiance, comme s’il avait eu peur que Vasile ne se soit trompé. La lourde porte qui vient de retomber avec fracas dans ses gonds. Il se revoit au bord de la route, debout avec son ombre renversée à terre, vaguement désorienté, sa valise à la main. Le torrent qui jaillit de l’œil noir du ciel. A à peine plus de sept heures… Alors, il s’est demandé si ça n’était pas un mauvais présage, un avertissement peut-être, ce torrent d’eau glacée qu’un vent soufflant du nord-ouest pousse en biais sous un réverbère près de l’arrêt du car, à vingt pas, c’était peut-être plus qu’un mauvais présage. Un avertissement destiné à lui seul ! Comme il ne posséde pas de parapluie, Antoine Musrat a hésité, il s’est demandé s’il ne lui était pas possible de revenir sur ses pas ; il aurait fallu persuader le planton de le laisser regagner sa cellule. Après tout, il aurait bien pu y rester encore un petit peu, au chaud, dans sa cellule. Trois, quatre jours, comme ça, pour s’habituer, aurait-il argumenté. S’habituer à quoi ? il se comprend. Au besoin il aurait glissé quelques euros dans la poche du gars. Pour ses clopes. Les affaires se traitaient souvent de cette façon, là-haut. Un vertige le saisit à l’idée qu’il est là, tout seul devant cette muraille qu’il ressent comme une douleur, quelque chose d’inconsolable. Sous ses semelles, cette terre molle et boueuse, où gît son ombre. Ces flaques d’eau claires. Tout ça est inimaginable, insensé. Alors qu’il ne se tenait plus d’impatience quelques heures seulement auparavant ! Il avait tant attendu ! Antoine se sent perdu, en proie à une véritable panique comme s’il était victime d’un malentendu, sans plus d’affaire à négocier. Et puis il a froid. Il risque d’attraper la crève. Cette pluie qui tombe sur lui, ce présage, cet avertissement, ça commence à pénétrer ses vêtements. Dieu sait si l’autre consentirait à te soigner, mon pote. Après tout ce qu’elle a fait pour toi, hein. Dans les derniers temps elle ne venait même plus te voir. Elle ne t’écrivait plus. Pas une seule visite, pas un seul paquet, pas une seule lettre en… combien ? quatre, cinq semaines… La dernière fois, elle a cru bon d’emmener Macha avec elle. Merde alors, la tronche qu’elle tirait la môme ! Méconnaissable. Regarde-là bien, Antoine ! braillait-elle comme tu avais du mal à réprimer un mouvement de recul, si tu te rappelles. Tu la vois ? (Macha s’était collée contre un mur gris de sacristie tandis que la sihouette de la mère, en agitant les mains, semblait battre des ailes, prête à s’envoler) Eh bien, tu ne la reverras plus ! Plus jamais ! poursuivait-elle. Après tout ce que j’ai fait pour toi, bon sang. Est-ce que tu te rends compte au moins de toute la souffrance que tu as causée ? As-tu honte ? Tu m’entends, Antoine ? As-tu honte ? Cette face tout excitée, ces paupières révulsées, ces cheveux plats qui s’agitent sous les souffles combinés de la colère et de la haine. Oui, pour elle, sûr que je suis devenu un motif de honte ! Comme dans un méchant rêve elle n’arrête pas de gueuler, de frapper le sol carrelé de la pointe effilée de son talon verni tandis que ses mains, courtes et ridées, s’élèvent et retombent sans répit contre ses hanches… Honte ? Honte ? Un jour, se dit-il, celle-là finira par avaler toutes ses dents. Un cauchemar ? Sauf que c’est juste la réalité, là. Il ne rêve pas, comme s’il la voyait encore devant lui, sous l’ampoule grillagée du parloir. WORK IN PROGRESS (II)
Il marmonne un juron, puis il hausse les épaules en tirant jusque sous son menton la fermeture-éclair de son blouson et c’est du côté de l’arrêt du car, qui se dresse au sommet d’une sorte de tumulus, que sans un regard derrière lui Antoine se dirige finalement. Que dirait le planton en effet, s’il venait à cogner contre la lourde porte, hein ? Un peu d’orgueil, mon pote. Il se résigne à braver la pluie, il traverse la route en diagonale, penché sur le côté gauche, la montre plaquée contre son oreille pour en écouter le tic-tac, histoire de vérifier le sérieux de Vasile. Mais aucun doute possible, aucun, c’est bien le tic-tac, il le reconnaît, et la montre est bien la sienne, Vasile ne s’est pas trompé. Une vieille tocante à ressort, un machin chromé qui a appartenu au grand-père Musrat puis au gros Henri, et que sa mère, qui ne savait pas trop quoi en faire, a fini par abandonner à Antoine quand son père a été interné à Saint-Hilaire. Il est vrai, le pauvre homme n’en aurait guère eu l’usage, là-bas : on raconte de ces trucs sur les asiles de dingues. Comme sur les prisons. Rien ne t’y appartient. Pas même toi. Exact. N’empêche que lui n’avait pas pu s’empêcher de se dire : c’est quoi… ce cadeau de Troie… Est-ce que sa panique a passé ? Il s’en veut de croire aux mauvais présages. Crétin. Quel avertissement ? Il chasse de son esprit le souvenir de la mère, du planton, tout ça. Le planton, qui a rassemblé ses affaires après avoir fait disparaître les miettes de son sandwich dans son emballage en papier, doit se tenir prêt à accueillir la relève, en principe celle-ci fait son apparition aux alentours de sept heures dix. De quoi Antoine aurait-il eu l’air ? Jamais le planton n’aurait accepté de laisser un libérable regagner sa cellule. Ça ne s’est jamais vu ! Car c’est officiel depuis hier : cette levée d’écrous après quatre années à l’ombre. Quelle connerie, mais c’est comme ça. En fait, sa panique a passé, Antoine ne pense plus à rien, maintenant. Ne pas se laisser dévorer par la honte, être un homme, se sermonne-t-il. Seulement, contre toute attente il se sent las, vide, malade d’avance en se disant qu’il a peut-être attrapé la crève et que l’autre ne voudra même pas le soigner, par vengeance, par rancune. Près de la muraille désormais infranchissable. Portant sa valise fermée d’une courroie il se hâte sous la pluie, qui gagne encore en intensité, il rentre la tête entre les épaules. Brave Roumain, il ne le reverra plus jamais ! Ni les autres… Les autres, qui ont dû se rendormir dans leurs lits étroits… Eux non plus il ne les reverra plus jamais ! Parvenu à l’arrêt du car, Antoine dépose sa valise à ses pieds et se laisse tomber sur le banc. Il est seul à attendre. Le banc est glacé sous ses fesses. Au loin, dans la campagne, des grappes de lumières comme des feux de bivouac. Le vent pue l’inondation, le bois pourri. Là aussi la terre est molle, boueuse. De l’autre côté de la route, une végétation anarchique prospère dans les pacages abandonnés depuis quelques années, les intempéries les ont peu à peu transformés en vastes étendues marécageuses. Par chance il n’attend pas longtemps. Son car arrive quelques minutes plus tard, précédé de ses deux gros phares aveuglants qui illuminent une seconde une section de la voie ferrée en contrebas puis une clôture à moitié déglinguée, la guérite du garde-barrière, en face, avant que le véhicule ne vienne se ranger à la hauteur de l’abri, sifflant et libérant une forte odeur d’essence et de caoutchouc brûlé. L’éclairage, à l’intérieur, est cru, blafard. Antoine cligne des paupières. Le cuir lie-de-vin des banquettes est toujours aussi crasseux. Mais le chauffeur n’est pas le même que jadis, bien entendu. A peine s’il a regardé le voyageur quand celui-ci a escaladé les deux marches glissantes. Le bonhomme, dont le nez luit dans la lumière, ne marque pas davantage de sentiment particulier, l’instant d’après, quand ses yeux globuleux tombent sur la valise qu’Antoine maintient calée entre à ses jambes, le temps de tirer quelques pièces de sa poche. Il se contente de se racler la gorge en jetant un rapide coup d’œil vers son rétroviseur, puis il actionne sa machine à débiter les tickets et pousse avec indifférence un coupon rose et la monnaie sous la vitre d’un guichet amovible, tout en manoeuvrant la commande de fermeture des portes en accordéon. Antoine s’empare du coupon et de la monnaie qu’il fourre dans la poche arrière de son jean et emportant sa valise, il s’éloigne d’un pas incertain dans l’allée centrale en direction du fond. Deux vieilles assises côte à côte ont interrompu entre-temps leur parlote et la bouche grande ouverte, elles scrutent le nouveau venu avec intérêt, lui ne les reconnaît pas. De quoi parlaient-elles les vieilles ? De leurs maris, qu’elles ont probablement assassinés, à moins qu’elles aussi les aient fait interner ? Un couple de veuves, les cheveux oxygénés tirés sur la nuque et noués en un chignon impeccable, avec des robes bien lisses, bien noires, piquetées de minuscules fleurs blanches, comme si elles avaient entendu ainsi se dédouaner, proclamer leur innocence à la face des autres hommes, en quel honneur s’intéresserait-il à elles ? D’ailleurs, il détourne aussitôt le regard, gêné, rien ne prouve qu’elles se rendent comme lui à Luzerthe. Que pensent-elles à ce moment-là derrière leurs petits yeux d’extralucides, comme il les dépasse ? Ont-elles deviné ? L’ont-elles reconnu, elles ? Et ce con de chauffeur derrière son volant ? Ils doivent être habitués. Ils connaissent le pays, l’arrêt. L’arrêt s’appelle : Prison des Prémontrés. WORK IN PROGRESS (II)
Le voyage ne sera pas long. Une heure comme jadis, malgré les six haltes pour prendre chaque fois des employés travaillant dans des bureaux à Luzerthe, le terminus, ou, comme on est vendredi, des gens qui se rendent en ville pour y faire leur marché. A Fourny, un village de cinquante âmes tout au plus, une halte plus longue, Antoine l’avait oubliée, celle-là, à moins qu’on ne l’ait rajoutée sur l’itinéraire tandis qu’il purgeait sa peine : bien des choses ont pu changer dans l’intervalle. Comme on s’était arrêtés non loin du café-tabac, le chauffeur a sauté hors du véhicule sans couper le contact ni se retourner et a traversé la route, puis il a poussé la porte vitrée de l’établissement où il a disparu. Les rideaux fixés aux fenêtres, à mi-hauteur, ne permettaient que de voir des têtes à l’intérieur, un plafonnier dispensant un éclairage aussi minable que l’éclat de l’enseigne électrique surplombant la devanture. La porte s’est rouverte une bonne dizaine de minutes plus tard et le chauffeur est réapparu escorté d’un jeune Arabe en tablier bleu noué sur le devant, coltinant un paquet de journaux sur l’épaule. Tous les deux étaient hilares, ils riaient en échangeant des paroles incompréhensibles comme ils traversaient la route ensemble. Antoine s’est dit qu’ils parlaient peut-être de lui en se marrant comme ça, il s’est amusé une seconde à imaginer ce qu’ils pouvaient dire… Il fallait s’y attendre qu’on parle de lui, a-t-il songé. Mais déjà, comme ils se rapprochaient du car, ils se taisaient sous le regard inquisiteur du voyageur dont le front restait collé à la vitre, ils courbaient la tête sous la pluie. Pour Antoine c’était étrangement réjouissant de les voir lutter contre les bourrasques, tandis que lui était à l’abri, puis on a entendu le chauffeur ouvrir la soute ménagée dans le flanc du car, et c’est là-dedans que le jeune Arabe en tablier, qui sans doute a l’habitude, a laissé tomber son paquet comme un ballot de linge sale avant de s’éloigner tout seul du côté du café-tabac dont la porte s’est refermée sur lui. Voilà. Un apprenti, sans doute. Le jour s’est levé entre-temps sans qu’Antoine s’en aperçoive. Un jour gris, tout enfumé au-dessus des bois plus sombres. Et ce sont de nouveau les noires étendues immergées des deux côtés de la route qui file derrière l’œil qu’Antoine tente de garder ouvert sur la vitre glacée, dégoulinante de buée.
Copyright © 2011 - Didier Simon Hénique

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