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Lux perpetua : la vision singulière du Requiem de Divitis (ou Févin) par Organum

Publié le 14 février 2012 par Jeanchristophepucek
maitre francois ascension des ames

Maître François (actif à Paris entre c.1460 et c.1480),
L’ascension des âmes
, c.1475-80.

Miniature sur parchemin, 120 x 80 mm, dans La Cité de Dieu de Saint Augustin,
Ms MMW 10 A 11, fol. 410r, La Haye, Musée Meermanno.

Chaque nouveau disque d’Organum, un ensemble que les amateurs de musique médiévale suivent depuis le début des années 1980, est, en soi, un événement. On ne compte plus, en effet, le nombre de découvertes à mettre à l’actif de Marcel Pérès et de ses chantres, en particulier dans le répertoire du Haut Moyen Âge, comme les chants vieux-romain ou ambrosien dans lesquels ils excellent. Ils s’aventurent aujourd’hui, ainsi qu’ils le font parfois, en dehors de leur territoire d’élection pour nous offrir leur vision d’un Requiem attribué soit à Anthonius Divitis, soit à Antoine de Févin, dont ils signent pour Æon le deuxième enregistrement édité en moins d’un an.

Les premières mises en polyphonie de l’office pour les défunts qui nous sont parvenues remontent au XVe siècle, ce qui n’est pas étonnant en soi si l’on conserve à l’esprit que ce siècle fut, plus que tout autre, celui où la mort occupa une place centrale dans les arts, qu’il s’agisse de la floraison de transis sculptés avec un luxe de détails macabres grandissant, comme celui de Guillaume Lefranchois (Arras, c.1446, exposé au Musée des Beaux-Arts de la ville), des Vanités en peinture, dont le Triptyque de la Vanité terrestre et de la Rédemption céleste, réalisé vers 1485 par Hans Memling (c.1439/40-1494) et conservé au Musée des Beaux-Arts de Strasbourg offre un bel exemple,

les trois morts et les trois vifs
ou de l’apparition de textes comme Der Ackermann aus Böhmen, dialogue entre la Mort et le paysan de Bohème qui lui donne son titre écrit vers 1401 par Johannes von Tepl, mais surtout le genre de l’Ars moriendi né vers 1415 et dont le but était de préparer le vivant à bien mourir en se détachant de toutes les vices d’ici-bas, sans parler d’expressions facilement accessibles au plus grand nombre, telles les fresques donnant à voir Le Dit des trois morts et des trois vifs et autres danses macabres ou les représentations carnavalesques du Carro della Morte (Char de la mort) grouillant de squelettes exhortant les pécheurs à la pénitence. Le terrain était donc idéal pour que se développe une façon de célébrer la mémoire d’un disparu alliant le recueillement exigé par le propos aux derniers raffinements musicaux. Le premier Requiem dont la trace est attestée est celui que Guillaume Dufay (c.1400-1474) avait composé pour être chanté le lendemain de ses obsèques, mais la musique en est perdue, aussi est-ce celui de Johannes Ockeghem (c.1420-1497) qui est le plus ancien à nous être parvenu, de façon malheureusement problématique et sans doute altérée.

Le Requiem que nous propose aujourd’hui Organum lui est postérieur mais n’est pas sans comporter, lui aussi, une part de mystère. En effet, les cinq manuscrits qui le transmettent ne s’accordent pas sur sa paternité, deux ne citant aucun nom, deux celui d’Antoine de Févin (c.1470-1511/12) et un, dans le recueil richement enluminé connu sous le nom d’Occo Codex conservé à la Bibliothèque royale de Belgique à Bruxelles, celui d’Anthonius Divitis (c.1475-après 1525), deux musiciens présentant le point commun d’avoir travaillé à la cour de France.

maitre francois ascension des ames vers trinite
Le premier, probablement né à Arras et dont la biographie est très lacunaire, a été au service de Louis XII jusqu’à sa mort à Blois en 1511 ou 1512, tandis que le second, né Antonius Rycke ou Antoine Le Riche à Louvain, a été maître des enfants à Saint-Donatien de Bruges en 1501 et à Saint-Rombaut à Malines en 1504, avant de rejoindre la cour de Philippe le Beau en 1505 puis celle d’Anne de Bretagne d’environ 1510 à 1514 et, enfin, la chapelle royale où son activité est attestée jusqu’en 1525. De la même façon que rien ne permet de trancher définitivement en faveur de l’une ou l’autre attribution, on ignore tout des circonstances qui ont présidé à la composition de cette œuvre et de sa destination, même si le titre du disque que l’ensemble Doulce Mémoire lui a consacré la désigne, pour des raisons publicitaires, comme le Requiem d’Anne de Bretagne. Tel qu’elle se présente, la partition suit la liturgie parisienne, par son utilisation des versets de psaumes Si ambulem, Virga tua ou Sitivit anima mea et sa suppression du Dies iræ, et présente un style qui, s’il est encore, sur bien des points, tributaire de la manière médiévale et solidement ancré dans la tradition du plain-chant, montre aussi une fluidité mélodique l’inscrivant dans une esthétique plus « moderne ». Comme de juste, l’ambiance de cet office des défunts est globalement sombre même si elle va en s’illuminant au fur et à mesure de sa progression pour atteindre la sérénité promise par la certitude de la Résurrection.

De la version d’Organum (photographie ci-dessous), on attendait qu’elle offre un regard différent de celui proposé par Doulce Mémoire et, sur ce plan, le moins que l’on puisse dire est que l’on n’est pas déçu ; les dissemblances sont telles que l’on se demande parfois, de bonne foi, si les deux ensembles interprètent bien la même œuvre, que le premier amarre solidement au Moyen Âge, tandis que le second l’attire tout aussi clairement vers la Renaissance. Pour sa lecture, Marcel Pérès a fait le choix, à mon sens pertinent, de n’adjoindre aucun instrument aux voix, ce qui permet à l’attention de se concentrer exclusivement sur le texte, dont on comprend immédiatement qu’il est au cœur même du projet interprétatif du chef. Comme toujours, il privilégie ici des chanteurs aux timbres vocaux extrêmement caractérisés et fait sonner l’ensemble avec une clarté d’articulation et un grain rocailleux caractéristiques auxquels s’ajoute la profondeur apportée par des basses d’une densité toujours aussi stupéfiante.

ensemble organum
Le plus étonnant est peut-être que de ce refus de toute joliesse puisse surgir une impression aussi envoûtante, où se mêle la sensation de se trouver devant un monument si impressionnant et marmoréen qu’il en devient par instants presque écrasant à celle d’une souplesse et d’une mobilité incessante de la polyphonie, favorisées par l’emploi des mélismes orientalisants que l’on rencontre souvent chez Organum. Emplissant parfaitement l’espace grâce à l’emploi du tactus très ample conforme à l’esprit présidant à un Requiem de cette époque, le chant, dont il faut souligner le soin méticuleux apporté à la gestion d’un flux qui a l’intelligence de ménager toute leur place aux silences, acquiert un caractère de solennité à la fois hiératique et hypnotique, dont la prière se révèle extrêmement émouvante voire réconfortante. C’est donc une vision très personnelle de ce Requiem que nous offre Marcel Pérès et indubitablement aboutie dans l’esthétique qu’il défend, même si on peut déplorer qu’elle adopte la prononciation romaine du latin et utilise un effectif mixte de dix chanteurs là où Doulce Mémoire avait fait le choix, sans doute plus conforme aux conditions historiques de l’exécution de l’œuvre, du latin « à la française » et de cinq chantres masculins. Notons, pour finir, que la très belle prise de son de Jean-Martial Golaz, participe, par sa précision et sa chaleur, à la réussite de ce disque singulier et attachant.

Je conseille donc à tout amateur de musique ancienne de se plonger dans cet enregistrement passionnant d’Organum qui s’il pose, à mon avis, plus de questions qu’il n’en résout n’en demeure pas moins d’une éloquence que n’atteint pas toujours la réalisation de Doulce Mémoire, en dépit de sa perfection formelle. S’il n’est pas certain, à mon sens, que la musique de Divitis ou Févin sonnait de cette manière, l’expérience que propose Marcel Pérès est d’une intensité telle qu’il serait dommage de ne pas lui consacrer toute l’attention qu’elle mérite.

anthonius divitis antoine fevin lux perpetua requiem organu
Anthonius Divitis (c.1475-après 1525) ou Antoine de Févin (c.1470-1511/12), Requiem

Organum
Marcel Pérès, ténor & direction

1 CD [durée totale : 65’55”] Æon AECD 1216. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Requiem : Kyrie

2. Tractus : Sitivit anima mea

3. Requiem : Agnus Dei

Des extraits de chaque plage peuvent être écoutés ci-dessous :

Divitis & De Févin: Lux Perpetua Requiem | Compositeurs Divers par Organum

Illustrations complémentaires :

Enlumineur anonyme, Le Dit des trois morts et des trois vifs, c.1500. Miniature sur parchemin, 145 x 100 mm, dans un Livre d’Heures à l’usage de Bourges, Ms. Lewis E 086, fol. 113r, Philadelphie, Free Library.

Maître François, L’ascension des âmes vers la Trinité, c.1475-80. Miniature sur parchemin, 120 x 80 mm, dans La Cité de Dieu de Saint Augustin, Ms MMW 10 A 11, fol. 452v, La Haye, Musée Meermanno.

Photographie de l’Ensemble Organum © La Dépêche du Midi

Suggestion d’écoute complémentaire :

antoine fevin requiem d anne de bretagne doulce memoire rai
Antoine de Févin (attribué à), Requiem d’Anne de Bretagne. Œuvres de Pierre Moulu, Josquin des Prez, Costanzo Festa, Lupus et Pierre de la Rue. Gwerzioù traditionnels*.

Doulce Mémoire
Yann-Fañch Kemener, chant breton*
Denis Raisin Dadre, direction

1 CD Zig-Zag Territoires ZZT 110501. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien et des extraits de chaque plage écoutés ci-dessous :

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