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Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

Publié le 27 février 2012 par Marc Lenot
Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

Pablo Picasso dans son bain le premier jour de sa rencontre avec DDD, Cannes, La Californie, 8 février 1956

Drôle d'histoire quand même ! Un photographe de guerre américain (de Kansas City), pas spécialement cultivé, qui ne connaît que vaguement le travail de Pablo Picasso, vient frapper à la porte de sa villa cannoise La Californie le 8 février 1956 parce que, neuf ans avant, à Istanbul, Robert Capa lui a dit un soir : "Tiens, tu devrais aller voir Picasso un de ces jours". En neuf ans, entre Corée, Palestine et Indochine, il n'en trouve pas le temps. Avant d'aller enfin en Provence, il fait faire une bague avec une cornaline afghane gravée d'un coq dont le dessin lui évoque Picasso et y fait inscrire les noms Duncan Picasso. Jacqueline l'accueille, Picasso le reçoit dans sa baignoire et lui dit "Personne ne m'a jamais photographié dans mon bain. Où est votre appareil photo ? Allez-le chercher tout de suite !" Et c'est parti pour 17 ans de complicité, et même plus, car Duncan continuera avec Jacqueline après la mort de Picasso. Il dit 'maestro', le maestro l'appelle 'Ismaël' : le fils aîné rejeté par son père, le nomade chassé loin de chez lui ? ou le héros de Moby Dick ? Va savoir !

Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

David Douglas Duncan, Sur les marches à la tombée de la nuit, Cannes, La Californie, été 1957

David Douglas Duncan a été un très grand photographe de guerre, il a su rendre la peur, l'horreur, la lassitude des combattants. Il ressentait sans doute au combat (il fut officier des Marines avant de travailler pour Life) une tension aiguë qui s'est traduite dans l'intensité tragique de beaucoup de ses photos de guerre. Chez Picasso, tranquille, baigné d'un climat étonnamment amical et tolérant à son égard, ce n'est plus le même photographe : les facéties du maestro, les simplicités de la vie familiale et surtout la documentation du travail, à la fois des oeuvres faites et de celles en train de se faire, font l'essentiel de ses photos. Tout est calme, simple, joyeux, et, pour tout dire, serait un peu monotone si n'y surgissait à chaque instant la force de Picasso. Duncan, lui, n'est guère plus qu'un enregistreur, doué certes, mais sans étincelle. Peu d'images attirent l'oeil de par leur composition même, leur structure, leur force intrinsèque : celle ci-dessus en est une des rares, prise à la tombée de la nuit, la lumière sur la nuque et le dos nu de Picasso faisant écho aux rondeurs des sculptures du perron.

Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

David Douglas Duncan, Le regard de Picasso, Cannes, La Californie, été 1957

Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

Pablo Picasso, Baigneurs à la Garoupe, 1957

Le regard de Picasso est si chaud, si intense qu'il bouscule la photographie, qu'il s'impose à tous et sur tout quel que soit le talent (ou l'absence dudit) du photographe, peut-être que même moi j'aurais su le photographier...

Cette exposition (jusqu'au 20 mai) de quelques-unes des photographies noir et blanc (surtout de 1956/57) que David Douglas Duncan fit de Picasso, principalement à La Californie, est l'occasion pour La Piscine à Roubaix de présenter ensemble photographies de l'un et oeuvres de l'autre (nombreuses, provenant souvent de collections privées, rarement montrées), avec, le plus souvent, des échos,

Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

David Douglas Duncan, Pablo Picasso dansant devant les "Baigneurs à la Garoupe", Cannes, La Californie, juillet 1957

des correspondances. C'est ainsi que le tableau Baigneurs à la Garoupe, prêté par le Musée de Genève, est entouré de dessins et d'esquisses préparatoires, mais aussi de photographies où il apparaît dans l'atelier comme une toile de fond aux pas de danse esquissés par Picasso ou par Jacqueline et aux jeux des enfants.

Comme un pont de plus entre la photographie et l'oeuvre de l'artiste, on voit dans d'autres photographies Picasso décortiquer soigneusement un poisson et en sucer les arêtes, avant de les 'incorporer' dans une de ses céramiques. Plusieurs photos montrent le maître de dos contemplant ses toiles et, dit Duncan, nul ne pouvait alors savoir ce qu'il pensait. Une des plus mystérieuses est ce premier trait tracé sur la toile sans hésiter : d'autres vont suivre, toute une planche contact, la figure apparaît peu à peu sur la toile, ce sera cette Tête de femme.

Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

David Douglas Duncan, Le premier trait, Cannes, La Californie, 1er juillet 1957

Ismaël Duncan au service de l’image du Maestro Picasso

David Douglas Duncan, Picasso avec une coiffe indienne, un cadeau de Gary Cooper, Cannes, La Californie, 1960

Duncan, qui a aujourd'hui 96 ans et était présent à Roubaix pour le vernissage, est une mine d'anecdotes intarissable : quand Gary Cooper rend visite à Picasso, il lui offre un colt 45 et une coiffe de chef indien des Plaines (Nebraska ?) Picasso, espiègle, toujours prêt au déguisement, à la mascarade, la revêt aussitôt et, ainsi photographié de profil, sa physionomie devient vraiment celle d'un chef indien, grave et tragique (cette photo en couleur n'est pas dans l'exposition).

Bien sûr, on se pose sans cesse la question, devant ces images, du 'naturel' de Picasso : il se livrait entièrement à Duncan, ne lui imposant rien, ne lui interdisant rien, mais en même temps l'ascendant qu'il avait sur lui était sans doute la manière la plus sûre de gérer son image, d'être à peu près certain que cet admirateur et ami ne ferait rien de contraire aux désirs implicites du maître, serait son 'assistant photographique' dans la construction de son mythe. Après tout, on pourrait dire que Picasso, avide de visibilité, fut aussi un des plus grands comédiens du XXème siècle (lire en particulier l'essai de Markus Müller dans le catalogue).

Très beau catalogue de l'exposition (chez Gallimard); La Piscine vient aussi de publier le catalogue de ses propres Picasso, principalement des céramiques. Après son premier livre (1958) sur Picasso, Duncan, autorisé à photographier les toiles 'secrètes' du maître, son musée intime, que nul n'avait vu, en fit un livre, Les Picasso de Picasso. Un autre de ses livres est Picasso et Jacqueline, plus intime, plus personnel (par contre ce livre-ci, non autorisé, vous ne le trouverez pas en France).

L'exposition était précédemment à Malaga et à Münster.

Parmi les autres expositions actuellement à La Piscine : la décoration du France (avec un plat de Picasso, d'ailleurs), qui m'a rappelé de vieux souvenirs, les têtes en céramique de Françoise Mussel, et le travail fin et surréaliste de Gauthier Leroy au gré des cabines de douche.

Toutes photos : épreuves gélatino-argentiques (c) David Douglas Duncan 2012. Photos 3 & 4 courtoisie de La Piscine.
Baigneurs à la Garoupe, 1957, Huile sur toile, 196x261cm, Musée d'Art et d'Histoire, Genève, (c) Succession Picasso 2012. Photo Maurice Aeschimann. A la demande de la Succession Picasso, cette reproduction sera ôtée du blog à la fin de l'exposition.

Voyage à l'invitation de La Piscine.


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