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Alors, de Florence Pazzottu (par Isabelle Lévesque)

Par Florence Trocmé


PazzottuAlors,
ni bouteille à la mer, ni fusée lance mille vers au ciel - il est criblé de poèmes déjà. Florence Pazzottu énonce : des directions, des gribouillis (elle nomme ainsi son dessin reproduit en première de couverture). On revendique. On rature. On gomme. On essaie – on écrit. Chaque tentative débouche sur Alors,. Belle perspective, conclusion imparable d’une démonstration logique ou étape d’un récit. Construction annoncée d’une démarche prospective. On s’amuse aussi : « rire, c’est irréductible… », annonce le titre du Livre I. L’expulsion du corps et le rire en même élan : 
 
« *alors – rire est plus que reste 
éclat le geste même 
naître – fracas et joie
 » 
 
Avec l’enfant, on apprend « à démêler les deux fils / des Tropiques » (« et ce n’est / qu’à présent que j’apprends avec joie réellement / avec toi »). La poésie avance. À-coups (passages obligés) : 
 
« Je ne campe pas ; je passe 
plutôt et décampe 
sur mes positions (confrontées ?) 
car sitôt posées – des impasses ; » 
 
Certaines formules même, comme des devises, assimilent clairement l’immobilité et l’ornière : « défait aussitôt que risqué » pour trouver « une fêlure dans / le mot dit », forme proverbiale affirmée et niée dans le même temps. Le recul est reconnu comme mouvement fécond dans la phrase, le vers :  
 
« il n’y a pas même (y a-t-il) poème » 
 
Négation, mise en cause par l’interrogation, mouvement zigzaguant de recherche sur une faille.  
Le poème se nourrit aussi de narration : dans le quotidien puiser. La rencontre avec Emmanuel Moses (« [c]e soir où il mangea pour la première fois des/[o]ursins disait-il lors de ce dîner de poète ») où l’histoire s’achève « 5 années plus tard » par la réception d’un livre dédicacé, « très cordialement », et la narratrice-poète y voit « l’usure d’un service de presse chargé ». Le divers (fait-divers absent) vient alimenter le poème en feu : artifice force les directions empruntées, elles sont multiples et rendent la lecture foisonnante, comme la disposition des textes, en colonnes, (c’est précis, un tableau !), en escalier « irréductible », en miroir : un blason, à l’identique, se reflète d’une page à l’autre, « la vue d’un torse d’homme/depuis ton torse » ou en spirale (baroque à fendre…). Il faut suivre le mouvement ; même lorsque le poème est centré sur la page, il affirme sa force de dissolution – force de frappe : 
 
« alors, 
 
poésie n’est pas d’un 
qui se sait ni d’un absent ni 
d’un oracle délié, cette bouche 
parlant la parole » 
 
Pas là pour jouer où le jeu c’est du sérieux : ingérer le passé et le régurgiter, petites goulées, petites gorgées. On sape et ça naît Alors, . Les retours à la ligne sectionnent la conjonction du groupe nominal – ça ralentit, on respire, on repart même au milieu. Grand vent, les voiles du poème se tendent, se déchirent (ô jubilation !). On pense à Caroline Sagot Duvauroux, un peu, la dispersion pour le poème structure une forme en quête, en avant et on adhère, pas le choix.  
Tout est lisible : premier degré avancé au cœur du volcan. Annexes, petites notes, elles sont numérotées, précises (scientifiques : « alors est une opération »), « énigmatique opération » comme l’alphabet bien en ordre qui traverse le Livre 2. Le lecteur attrapé au vol est aussi guidé, ramené, orienté. Accroches : y planter le piolet et escalader, paroi totale. « [F]issure, y prend pied le vers ». Le sommet, c’est partout, dans tous les coins de la page. La lecture jubilatoire est suscitée par ces amorces constantes, un lyrisme énoncé et simultanément mis en balance. Le point d’équilibre n’est jamais le même, il avance avec la langue – le poème dont l’éclatement libère l’exaltation. L’enthousiasme des conquêtes n’est pas loin. Poète découvreur, poète cherche-toujours : 
 
« alors – poèmes ? 
d’où tombés ? d’ou s’élèvent ? vont si vite ! 
font-ils formes ? fondent-ils ? (forme fonde) » 
 
Du nid sont-ils tombés ou fusent-ils ? Identiques, non, leur course folle serait leur forme, trouvée, elle est rattrapée pour encore Alors, . Démarche active du coureur (poète ou lecteur). Nous voulons suivre : ne pas être dépassés. Écrire Pazzottu avec l’orthographe juste et puis, dans un chapeau, avec elle, mettre toutes les lettres, remuer, les assaisonner. Qu’il en sorte une dynamique, un miroir ou une cavalcade, l’histoire est bien amorcée. Les péripéties s’enchaînent, exulter se lit, à toute allure : 
 
« alors – poème 
n’est pas retour 
ni réenchantement ça grince 
mais incandescence forgée 
et déploiement 
par pensée froide 
de l’allégresse » 
 
 
[Isabelle Lévesque] 
 
 
Florence Pazzottu, alors, Flammarion, 2011, 176 pages, 16€ 


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