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Entretien avec P. Schoendoerffer (avec l'autorisation d'Inflexions)

Publié le 14 mars 2012 par Egea

A l'occasion de la mort de Pierre Schoendoerffer, égéa publie l'entretien que ce dernier a accordé à la revue Inflexions, dans son avant-dernier numéro (n° 18) : merci à la rédaction de nous autoriser à reproduire ce très beau texte, aussi immense que l'âme de PS, merci à Jean-Luc de nous avoir fait partager son enthousiasme.

Entretien avec P. Schoendoerffer (avec l'autorisation d'Inflexions)
source (très beau texte sur la 317 sur le site de la cinémathèque)

O. Kempf

Pour être « une petite chandelle émerveillée de la vie », entretien avec Pierre Schoendoerffer. Comment peut-on s’en aller en guerre ? Inflexions a posé la question au cinéaste et romancier qui s’est confié avec chaleur, confiance et émotion. Le parcours d’une vie, l’annonce de projets et l’évocation de la mort, la sienne, celle qui met fin à tout départ.

Entretien avec P. Schoendoerffer (avec l'autorisation d'Inflexions)
source

Par une chaude journée de mars, Pierre Schoendoerffer accueille la revue Inflexions dans son appartement situé à Paris, sur la colline de Passy. Entretien chaleureux, humain, pudique et enthousiasmant de simplicité, où l’on découvre un homme réfléchi, presque timide, mais surtout tenace et mû par la grande force de la vie et de l’espérance.

Inflexions : Que signifie « partir » pour vous ?

Pierre Schoendoerffer : Partir c’est une quête.

Inflexions : Une quête ?

Pierre Schoendoerffer : Oui, partir c’est une quête. Pour moi c’est une quête. Je me suis trouvé une formule que j’aime bien parce que j’aime les formules laconiques à la romaine ou à la Kipling. C’est : « Ce que je ne veux pas, je sais. Ce que je veux, je cherche. »

Inflexions : Chercher, c’est ne pas rester chez soi, c’est partir ?

Pierre Schoendoerffer : Pour moi c’est partir. Mais on peut rester chez soi et partir quand même… Il se trouve que, personnellement, j’ai un besoin physique de grand large. Quand j’étais très jeune, je rêvais d’être marin - j’ai été marin d’ailleurs. J’avais un but... Un but de l’autre côté de la terre pour savoir si le soleil était toujours là, s’il chauffait de la même manière.

Inflexions : Et partir en Indochine, pour vous, ça a été ça ?

Pierre Schoendoerffer : Il y avait de çà. Il y avait aussi le fait que je voulais alors faire du cinéma - quelle idée d’être marin professionnel ! En réalité, j’avais envie d’être conteur. Je pensais que le cinéma ne devait pas être difficile. Je ne pensais pas pouvoir devenir un écrivain à ce moment là. Je me disais : « J’ai vu des tas de films, tout ça c’est très simple à faire. » Je voulais donc faire du cinéma, mais toutes les portes étaient fermées. Or, un jour, je lis dans Le Figaro qu’un caméraman qui s’appelait Kowal venait de se faire tuer dans les combats. Il y avait un article, un très bel article de Serge Bromberger sur lui. Je me suis dit que cette place là, je pouvais peut-être la prendre. J’ai demandé comment faire. Il a fallu que je m’engage...

Enfin bref, je passe sur le circuit. Je suis parti pour l’Indochine pour faire du cinéma. Je suis donc parti pour des raisons personnelles. Pas pour la France ou pour l’Indochine. Je suis parti pour des raisons strictement personnelles. Et bien sûr, quand je suis arrivé là bas, j’ai découvert quelque chose de beaucoup plus vaste que ma propre ambition, que ma propre petite ambition. Et ça a été une aventure humaine absolument exceptionnelle que j’ai vécue pendant trois ans... En fait pendant toute ma vie...

J’avais un grade très modeste : j’étais caporal puis caporal-chef. Pourtant, je fréquentais les généraux commandant en chef parce qu’ils aimaient être filmés, à l’occasion, pour qu’on sache ce qu’ils faisaient. J’ai fréquenté une poignée de ministres qui venaient prendre le pouls de la guerre, deux rois et un empereur. Je suis d’ailleurs resté lié avec Bao Dai... Il habitait pas très loin, au Trocadéro. J’allais le voir parce que c’est quelqu’un pour lequel j’avais quand même de l’estime alors qu’il a été dénigré d'une manière... Enfin bref, moi j’avais de l’estime pour lui. Il avait une fin de vie un peu triste, il n’avait plus d'argent... Un jour il m’a dit : « Vous voulez un jour qu’on aille ensemble au musée Guimet ? » Nous sommes partis pour ce musée. Alors ça a été une découverte ! Alors que je connaissais bien cet endroit, j’ai eu une découverte éclairée par le regard qu’il portait sur ces collections. Il avait une culture… Une histoire extraordinaire.

L’autre roi avec lequel je suis resté lié, c’est Norodom Sihanouk. La 317e Section s’est faite grâce à lui... Je lui dois beaucoup. J’ai gardé des liens. Depuis, je le vois à l’occasion, quand il vient à Paris ou lorsque de mon côté je me rends au Cambodge.

Inflexions : Est-ce que vous retournez régulièrement sur vos lieux de tournage ?

Pierre Schoendoerffer : Pas forcément sur mes lieux de tournage, mais je retourne vers les endroits où j’ai vécu jeune et qui m’ont ébloui, qui m’ont fasciné, qui m’ont enchanté.

Inflexions : Vous êtes parti et vous repartez en permanence…

Pierre Schoendoerffer : J’essaie… Il faut que je parte le plus souvent possible.

Inflexions : Ne seriez-vous pas en réalité un pèlerin ?

Pierre Schoendoerffer : Oui, d’une certaine manière c’est vrai, je suis un pèlerin. Hier, j’ai écrit un article pour le journal Pèlerin. Je me disais qu’un certain nombre de mes camarades avaient fait le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle... après... après Diên Biên Phu, après l’Indochine. Moi aussi, d’une certaine manière, j’ai fait un pèlerinage en tournant le film Diên Biên Phu. Je suis retourné sur le champ de bataille. Mais je n’ai pas tourné sur le champ de bataille… Parce que c’est un endroit où les morts sont encore liés à la terre, les nôtres… et les leurs… J’ai donc fait un pèlerinage là-bas. Un pèlerinage qui était... qui était très... très émouvant. Le jour, j’étais avec des gens qui m’entouraient. Un producteur et tout le monde qui gravite par la force des choses autour des producteurs… On me disait : « Ah quelle idée de s’installer dans une cuvette ! » Enfin bref, toutes les âneries qu’on peut indéfiniment répéter sur ce genre de situation. J’en avais marre d’entendre ces gens me parler. Le soir, je n’avais pas faim.

Et sur Éliane 1, à un moment donné, je leur ai parlé… Est-ce que je leur parlais à eux ? Ou est ce que je parlais à Dieu ? Je ne sais pas. Mais je parlais. Je leur disais : « Je suis là pour vous. Pour moi ?... Non ! Si c’est pour vous ? Oui ! »

Inflexions : Donc vous êtes un pèlerin permanent ?

Pierre Schoendoerffer : Pour l’instant je le suis encore… Oui. Un jour, je serai fatigué, je m’arrêterai. Mais pour l’instant, j’ai envie, j’ai toujours envie de repartir.

Inflexions : Vous êtes un pèlerin solitaire ou un compagnon ?

Pierre Schoendoerffer : Le compagnon a des compagnons plus âgés que lui qui l’aident. Et moi j’ai eu le privilège d’avoir des... des « compagnons », on va utiliser ce mot là. C’étaient des gens de très haute qualité, qui ont fait en sorte que lorsque je risquais de plonger un peu, de patauger dans la boue ou dans la merde, je me disais : « Non ! Qu’est ce qu’ils penseraient de moi si je faisais ça ? Si je me laissais aller ? » Avec leur exemplarité, ils m’éblouissaient. C’était à moi alors d’être capable de leur ressembler. C’est très important d’avoir... d’avoir de bons... maîtres. C’est la même idée qui se développe autour de La Section Anderson. Jo Anderson était un grand maître. Par son aura, son exemplarité, il confirmait ce que moi j’avais vécu en Indochine presque vingt ans auparavant.

Inflexions : Alors pourquoi êtes-vous reparti en Indochine au sein de la section Anderson ? Vous repartiez pour revivre La 317e Section ?

Pierre Schoendoerffer : Non. Pour conforter ce que je pensais avoir essayé de dire justement dans La 317e Section, mais qui était quand même de la fiction. La 317e c’est seulement mon monde à moi. Je voulais savoir si le vrai monde, la vérité, le document, avait cette même force.

Inflexions : Comment réagissez-vous quand vous entendez le slogan « Engagez vous, engagez vous, vous verrez du pays » ?

Pierre Schoendoerffer : Ça fait partie des affiches de la Coloniale. Mais en même temps, il y avait une part de vérité là dedans. Alors ça fait ricaner les jeunes gens ; mais moi, personnellement, ça ne me fait pas ricaner parce que c’est vrai. C’est la découverte d’un pays et la découverte de façon modeste, par le vécu quotidien. Ce n’est pas la découverte par un touriste riche qui se contente de descendre dans un grand hôtel. Non, vous allez là (la voix baisse), vous êtes dans un petit poste, vous côtoyez les gens du pays, les gens qui sont aussi modestes que vous. Et vous êtes - je voudrais pas faire exagéré -, vous êtes le pauvre avec les pauvres, vous voyez ? Vous n’êtes pas les riches avec les pauvres, vous êtes le pauvre avec les pauvres. Et ça permet de les connaître et de se connaître beaucoup mieux.

Inflexions : Alors quand on part, on a une espérance... On espère quoi ? S’enrichir ?

Pierre Schoendoerffer : Oui ! Oui, parce que chez les pauvres il y a une grande richesse intérieure souvent. On espère beaucoup parce qu’on espère apprendre quelque chose. Et ce qu’on découvre est plus riche que les espérances qu’on avait... Même dans la pire misère. J’ai été caporal-chef et j’ai fréquenté le haut du pavé… J’ai fréquenté la troupe, j’ai été blessé, j’ai été avec eux, avec elle, la troupe. Elle avait à faire à un adversaire qui était redoutable. Et puis j’ai été prisonnier. J’ai donc touché le fond de la misère humaine puisque quasiment les trois quart de mes camarades sont morts. Et bien, je vais vous dire une chose, et je l’ai dit deux ou trois fois seulement : même quand j’étais prisonnier, il m’est arrivé d’être heureux. Le matin au réveil, j’étais vivant... Et je pouvais encore... Une journée allait se passer : j’allais vivre... (il respire profondément).

Parfois, d’une certaine manière, ces salopards de Vietminh m’y aidaient. Il y avait des gardiens qui, tout à coup, avaient quelque chose qui les rendaient plus humains. Des paysans vous laissaient un petit peu de tabac sur une branche d’arbre quand on allait chercher le riz (il revit et mime la scène). On savait que là, tiens, il y en avait un peu… Il y avait un peu de tabac qu’on avait posé pour nous… Ou bien une demi-banane... Il y a là le mystère de la charité humaine. Vous voyez, vous la trouvez dans les pires conditions. Enfin ça a quand même été payé très cher par mes camarades qui sont morts. Le mystère de la vie... Par moments… Étrangement, j’ai eu des moments de joie intérieure.

Inflexions : Partir pour l’aventure est donc risqué ?

Pierre Schoendoerffer : Oui.

Inflexions : Faut-il être jeune pour partir ?

Pierre Schoendoerffer : Oui. Et il faut avoir le goût du risque. Je sais que moi, quand je suis parti en Indochine, je savais que cette guerre était dure... Je me suis dit : c’est quitte ou double, soit c’est mon destin, je serai mort, soit je reviens, mais j’aurai quelque chose de plus en moi. Je serai d’abord un grand cinéaste, et ensuite j’aurai quelque chose de plus en moi. Je ne voyais pas d’alternative à çà. Je ne voyais pas que je pouvais me dégrader, et physiquement et moralement. Je n’avais pas imaginé tout çà. Mais quand je l’ai vécu, j’ai su qu’existait le danger de la dégradation.

Inflexions : Comment avez vous réussi, en partant comme ça, à éviter cette dégradation ?

Pierre Schoendoerffer : Parce que j’avais des exemples. Des gens qui ne se dégradaient pas ! Et qui me donnaient la preuve par neuf qu’on peut résister à plus que çà. Je parle aussi bien d’un certain nombre d’officiers - je pourrais réciter un certain nombre de noms -, mais aussi des sous-officiers et un certain nombre de simples soldats. Dans ce domaine, il n’y a pas de hiérarchie.

Inflexions : Vous partez, mais que faites-vous de votre talent ?

Pierre Schoendoerffer : C’est la vraie question. J’ai fait ce que j’ai essayé de faire par la suite, c’est-à-dire de rendre une sorte de témoignage de ce que j’avais reçu. Et je le dis : je n’ai rendu qu’un écho de ce que j’ai reçu. Pendant ces trois ans en Indochine, j’ai reçu plus que ce que j’ai essayé de rendre. J’ai tenté de faire le maximum, mais, malgré tout, c’est un petit peu pâle par rapport à ce que j’ai reçu.

Inflexions : Est-ce que partir ne serait pas une forme de fuite ?

Pierre Schoendoerffer : Si. Si. Une fuite comme celle que j’ai réalisée quand j’ai terminé mon temps sous l’uniforme, quand j’ai été fait prisonnier (il cherche ses mots). Donc j’ai pu me... Je n’ai pas été rapatrié. J’ai pu... (il baisse la voix). J’avais peur de rentrer en France. Vraiment peur. Donc je suis resté en Indochine pendant quatre mois. Puis, à un moment donné, je me suis dit : « Si je gagnais ma vie en faisant de la photographie ? » Enfin je gagnais ma vie ! Je n’étais pas un parasite, je n’avais pas de retraite, je n’avais pas de salaire. J’avais quitté l’armée, mais j’avais peur de rentrer en France. Rapidement, j’ai pensé : « Non ! Ma vie n’est pas en Indochine. Je ne suis pas Indochinois. Ma vie, elle est quand même en France. Il faut que j’y retourne... Mais je vais achever le tour du monde. » Je n’en avais fait qu’un peu plus du tiers… Je voulais achever le tour du monde. Donc avec le petit argent que j’avais pu gagner comme photographe, je suis reparti. Je suis rentré en passant par Hong-Kong, Taïwan, le Japon, Honolulu, San Francisco, Los Angeles, Chicago, New York, et puis... plus d’argent : je suis rentré en France.

Inflexions : Faut-il toujours revenir à son point de départ ?

Pierre Schoendoerffer : Oui. Maintenant, j’en ai encore plus besoin, c’est-à-dire que j’ai besoin de la France. Vous savez certainement que j’ai eu un grand succès aux États-Unis avec La Section Anderson. Il y a eu l’Oscar et tout ce qui en découle là-bas en Amérique. On m’a fait des propositions. J’ai failli m’y installer, tenter ma vie professionnelle là bas. Mais j'écrivais alors un roman que je n’avais pas achevé. C’était un roman qui me tenait beaucoup à cœur donc, je me suis dis : « Non, je rentre, je rentre en France ! » En fait, j’avais besoin de la France. J’avais besoin de la France comme d’une ancre, un ancrage... Mais, comme un Breton, j’avais aussi besoin de partir. Je ne suis pas Breton, je suis Alsacien. C’est amusant n’est-ce pas ? En 1939, ma famille habitait sur la ligne Maginot, près de Reichshoffen. Nous avons été évacués et j’ai passé toute mon adolescence à Annecy en Haute-Savoie, au pied du plateau de Glières...

Inflexions : D’où les références dans L’Honneur d’un capitaine…

Pierre Schoendoerffer : Voilà ! Et cette flamme dans la nuit qu’était le plateau de Glières, c’était quelque chose de magnifique ! Quand même ça, ça faisait rêver un jeune homme ! Donc je suis Savoyard. Donc je suis Alsacien, Auvergnat, Savoyard, j’ai épousé une Bretonne : je suis Breton. Et je me crois un petit peu Vietnamien quand même. Bien que là, il faille être prudent. Je ne suis pas un Vietnamien, mais je les aime.

Inflexions : Alors, le retour de l’enfant prodigue, quand il revient au pays, fort de tout l’enrichissement qu’il a pu avoir au contact des hommes, des combats...

Pierre Schoendoerffer : Oui, avec la proximité de la mort !

Inflexions : Que devient l’enfant prodigue lorsqu’il rentre en France ?

Pierre Schoendoerffer : Comment vous dire ? Ma mère ne m’a rien dit au retour. Mais un jour où ma femme lui a demandé si elle n’avait pas eu peur, elle lui a répondu : « Non, je savais qu’il allait revenir parce qu’il avait trop de joie en lui pour mourir. » Je trouve que c’est une belle phrase de mère... Je la trouve magnifique : « Il avait trop de joie en lui pour mourir. » Et je pense qu’il y a une part de vérité. C’est vrai que j’étais... J’étais... Je suis encore joyeux... Mais j’étais un jeune homme joyeux.

Inflexions : Comment s’est passé le retour ?

Pierre Schoendoerffer : Avec ma famille, ça s’est bien passé. Mais après cette expérience, il a fallu que je gagne ma vie avec le cinéma. Or les portes étaient toujours fermées. Elles se sont ouvertes grâce à Kessel que j’avais rencontré, à Hong-Hong. On lui avait dit : « Il y a ce petit jeune homme là qui revient, il a été prisonnier à Diên Biên Phu. » Et il m’avait invité à dîner ; une nuit de prince « à la Kessel ». En échange, je lui ai déversé un peu du trop plein de cette expérience qui bouillonnait en moi. Il m’a pris en sympathie et m’a dit : « Il faut qu’on se revoie à Paris. » A peine rentré en France, je suis parti pour le Maroc comme correspondant du Pathé Journal : le changement de sultan avait entraîné des incidents assez graves.

Là-bas, j’ai compris que je n’avais pas envie d’être caméraman d’actualités. Je voulais faire comme Kessel, raconter des histoires et en plus de les filmer. J’ai repensé à ce qu’il m’avait et je l’ai revu. Il m'a mis le pied à l’étrier : mon premier film, La Face du diable, était un film réalisé en Afghanistan dans le sillage de Kessel. C’était quelque chose de formidable. Pour Kessel, c’était un prélude, une esquisse de ce qu’a été par la suite son livre Les Cavaliers. Il ne l’avait pas encore écrit, mais ce livre est né là, pendant ce tournage. On l’a fait avec lui, à son ombre... Formidable ! Je dois dire çà aussi, c’est une chance. J’ai eu beaucoup de chance. Les gens joyeux ont de la chance.

Inflexions : Est ce que la joie est une prédisposition au départ ?

Pierre Schoendoerffer : Je pense. Déjà, être joyeux c’est une manière d’être ébloui par la vie. Si vous trouvez que la vie est sinistre, les portes se referment. Vous ne voyez même pas le soleil qui luit sur les murs d’en face, vous n’entendez pas les oiseaux qui chantent.

Inflexions : Partir c’est aussi se séparer. Il y a enrichissement, mais en même temps une perte.

Pierre Schoendoerffer : Oui, mais de quelque chose qu’on peut retrouver. Il y a quand même un ancrage quelque part. Ce n’est pas une vraie préoccupation, mais subconsciemment on sait que... On sait que la France est là. Qu’on peut y retourner.

Inflexions : Mais les gens qui restent deviennent différents eux aussi.

Pierre Schoendoerffer : Oui. C’est à dire que le fait d’avoir eu cette route particulière fait de moi un cinéaste un peu marginal. Je ne suis pas dans la coulée des grands cinéastes classiques de... soit des grands cinéastes classiques, soit des grands cinéastes de la nouvelle vague. Je suis un petit peu à part, je suis un mouton noir. Je suis un peu marginal à cause de cette expérience qui a été unique.

Inflexions : Donc partir ça provoque quand même une forme de marginalité ?

Pierre Schoendoerffer : Peut-être, oui. Mon premier grand départ, avant l’Indochine, ce fut mon embarquement sur un bateau suédois. Je cherchais un bateau français, mais monter sur un bateau français c’était comme faire du cinéma : les portes étaient fermées. Il y avait très peu de bateaux juste après la guerre, donc seuls les marins confirmés pouvaient embarquer. Un jeune matelot comme moi, non. En revanche, les Suédois avaient une marine un peu hypertrophiée parce qu’ils avaient été neutres pendant la guerre, et ils acceptaient des matelots étrangers. Comme j’avais navigué sur un petit bateau de pêche auparavant, j’étais inscrit « maritime ». Je connaissais un Suédois, enfin une Suédoise. Je lui avais raconté mon histoire. Grâce à son père, elle m’a trouvé une place sur un caboteur, un bateau à vapeur, au charbon, un vieux bateau qui datait de 1888 ou quelque chose comme çà. C’était vraiment une vieille barque. J’ai donc arpenté la Baltique avec ce bateau pendant un peu plus d’un an. C’était fascinant ! J’étais un petit peu comme un Américain : on avait des oranges, on avait des cigarettes, on avait tout ça ! Et de l’autre côté de la Baltique, en Poméranie, en Prusse orientale, en Pologne ou dans les pays Baltes, c’était une misère inimaginable parce qu’ils avaient subi d’abord la brutalité allemande et ensuite la brutalité soviétique. Et moi j’étais matelot sur ce bateau… J’ai vécu là aussi une expérience qui m’a marqué. J’étais adolescent, j’avais dix-neuf et vingt ans en 1947-1948, et je pensais surtout aux bateaux, aux bateaux, rien qu’aux bateaux. Je voulais être marin, mais quand même, je fréquentais cette terrible misère. En même temps, cette petite lumière d’espérance que l’on rencontre partout ça a contribué à me marquer. Et aujourd’hui, je me demande si mon prochain roman - si je l’écris - ne sera pas sur cette aventure en Baltique en 1947-1948.

Inflexions : Ce sera une petite lumière d'espérance ?

Pierre Schoendoerffer : Ah oui ! Parce que, pour moi, c’est très important l’espérance. On dit toujours qu’il y a trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. Pour l’apôtre Paul, la plus importante c’est la charité. Mais pour moi - je ne voudrais pas m’opposer à Paul qui est quand même d’une intelligence foudroyante – c’est l’espérance la plus importante. Car l’espérance implique un peu de foi et un peu de charité. Il n’y a pas une espérance pour soi, pour soi uniquement, pour soi petitement. Il y a une espérance, il y a l’Espérance qui donne le sens de la vie, le sens pour l’homme… Pour les hommes. Pour moi, l’espérance est la vertu essentielle.

Inflexions : Cette Espérance ne vous invite-t-elle pas à transmettre ?

Pierre Schoendoerffer : Oui, ou plus exactement à renvoyer un tout petit peu l’écho de ce qu’on a reçu. Sans cela, à quoi sert d’emmagasiner une richesse en soi qu’on ne dépense pas, qu’on ne partage pas... Quand je suis parti, je ne pensais pas à ça, je pensais à ma propre petite vie. Mais, à force de vivre, j’avais le sentiment que j’avais un peu un devoir de renvoyer, au moins une partie de ce que j’avais reçu. D’entretenir cette petite bougie dans la nuit.

Vous savez, j’ai été considéré comme un salopard dans ma profession parce que j’avais été volontaire pour la sale guerre. Tout une partie de l’opinion - à juste ou mauvais titre, je ne veux pas discuter de ça - était contre cette guerre. D’une certaine manière, c’était en effet une guerre assez absurde, mais ce n’était pas mon problème. Mon sujet, c’était les hommes que je rencontrais. Ce n’était pas de savoir si elle était juste ou injuste notre guerre, si elle était politiquement acceptable ou pas. Ce n’était vraiment pas mon problème et ce n’est pas de çà dont je traite dans mes films.

Inflexions : Vous voulez transmettre une part de vos souvenirs ?

Pierre Schoendoerffer : Vous savez, vous gardez le souvenir d’un certain nombre de choses, d’événements, de décors même... Tout ça est lié. Et cela devient une partie intégrante de votre vie intérieure. Ça fait partie de ma vie intérieure. Il y a beaucoup de choses que je ne pourrais même pas exprimer, que j’essaie de suggérer dans mes livres, mais que je ne pourrai pas dire parce que c’est d’une telle... subtilité… C’est comparable à la finesse d’un papier de cigarette à peine visible, d’une fumée de cigarette... (il regarde sa cigarette de consumer verticalement en attirant le regard de son auditeur sur la fumée qui s’en échappe). Mais c’est essentiel. Ça, c’est ma vie intérieure. C’est moi. Dont une seule partie est visible.

Inflexions : Que conseilleriez-vous à un jeune qui veut partir ? L’avez-vous conseillé à votre fils ? Ou à vos fils ?

Pierre Schoendoerffer : La curiosité. « Sois curieux ! » Voilà ce que je lui dirais. Je crois que la curiosité est d’ailleurs dans la nature de l’homme. Tout l’itinéraire de l’homme depuis Cro-Magnon ou Neandertal est marqué, jalonné par la curiosité. C’est elle qui l’a fait avancer. Mais elle ne suffit pas. Il faut aussi, je pense, que cette curiosité soit chaleureuse.

Inflexions : C’est-à-dire ?

Pierre Schoendoerffer : C’est-à-dire que sur la crête de la vie, il ne faut pas voir le versant le plus noir. Au contraire, il faut toujours avoir l’idée que, même dans la nuit la plus sombre, il y a une petite bougie qui brule (long silence). La curiosité, c’est capital.

Inflexions : Pour vous partir sans curiosité...

Pierre Schoendoerffer : Ce n’est rien.

Inflexions : Partir peut-il être le résultat d’une révolte ?

Pierre Schoendoerffer : Une révolte, c’est beaucoup dire, mais c’est un refus d’une certaine banalité ou trivialité. Alors, bien sûr, on a besoin du banal tous les jours, on a même besoin du trivial tous les jours. Mais... Mais... On est en quête de quelque chose qui est autre.

Inflexions : Quand le Vieux dit « adieu » sur la passerelle, c’est une façon de partir, mais c’est aussi une façon de clore ?

Pierre Schoendoerffer : Oui. Là, le Vieux est arrivé au bout de sa route. Ce qu’il a à dire, il ne veut pas le dire... Donc il dit : « Vous avez raison, y a rien à dire. » D’ailleurs, dans le film et dans le livre, il monte sur l’aileron pour voir le scope dans le brouillard. Avec les éclats lumineux en morse, il lit d’abord « Dieu » et ensuite, comme l’autre répète, il lit « adieu », ce n’est pas « Dieu » mais « adieu » que l’autre veut dire. Mais ça commence par « Dieu », c’est-à-dire... Un peu... La transcendance, la métaphysique... Pourtant, vous savez, je ne sais pas si je suis religieux ou pas. Ca dépend des moments ; c’est un mouvement de houle en moi. Mais c’est quand même là aussi une des nécessités humaines, la transcendance. Et dans le voyage, il y a la quête de savoir non seulement si la terre est vraiment ronde et si le soleil luit de l’autre coté de la même manière, mais il y a aussi « les autres hommes ont-ils les mêmes soifs que nous ? » Hé oui !

Inflexions : Vous, est ce que vous pourrez dire adieu ?

Pierre Schoendoerffer : Un jour, je le dirai. Ou je ne le dirai pas parce que je n’aurai pas le temps... Mais j’aimerais avoir le temps de me voir partir. Je ne sais pas comment je suis entré sur cette terre. Je sais mécaniquement comment ça s’est passé, mais je n’ai aucune idée de la manière dont mes yeux se sont ouverts sur les choses... Je ne sais pas. Mes premiers souvenirs ? J’avais quel âge ? Cinq, six, sept ans. Je ne sais plus exactement... Mais, en revanche, je n’aimerais pas être foudroyé. J’aimerais savoir que, dans tant d’heures ou de jours, çà sera fini. Ça je voudrais goûter jusqu’à la dernière goutte avant le passage. Je ne sais pas comment je suis rentré dans la vie, mais j’ai besoin de savoir comment j’en sors. (silence). Mais je ne suis pas pressé (rires) !

J’avais un de mes amis, un ami vrai, de nouveau un de ces soldats, avec une « s » majuscule, un ancien légionnaire, commandant de la Légion, qui avait un cancer. Il a eu une agonie assez longue. Je suis allé le voir. On ne parlait pas beaucoup A un moment donné, je lui ai demandé : « Et alors ? » Il m’a répondu : « J’attends... J’attends. » Ce sont les dernières phrases qu’il m’ait dites. J’ai trouvé ça très beau. Je ne sais pas ce qu’il attendait, il n’a pas précisé. Cette conversation, vous voyez, c’était vraiment... J’ai trouvé cela très beau (Il se reprend comme s’il se réveillait). En fait, j’attends moi aussi quelque chose.

Inflexions : Vous attendez quoi ?

Pierre Schoendoerffer : J’ai attendu depuis que je suis né... Enfin depuis que... Pas « né » mais depuis que je suis... J’attends quelque chose… Quelque chose de la vie.

Inflexions : Attendre, c’est subir. Vous n’avez pas cherché à attendre... Vous n’avez pas supporté de subir : vous êtes parti !

Pierre Schoendoerffer : Oui. Mais en attendant, voyez ! Il y a deux choses : il y a une part qu’on subit et une part qui agit... Il y a la part des circonstances, et la part de soi et des choix qu’on fait soi-même.

Inflexions : Avez-vous abordé ce départ avec… vos petits-enfants ?

Pierre Schoendoerffer : C’est difficile parce que ça ne les intéresse pas trop... Il ne faut pas les forcer... Je sais que mes petits-enfants m’aiment bien. Ils sont intéressés parce que je suis un personnage un peu mystérieux pour eux, avec une aura qu’ils me donnent... Mais... Je ne peux pas leur dire plus que ce que j’essaie de dire dans mes livres ou dans mes films. Chaque fois, j’essaie d’aller aussi loin que je peux dans la transmission de mon expérience. Mais en connaissant mes limites et mes capacités... Et le talent ? Qu’as-tu fait de ton talent ? Mon talent me permet d’aller jusque-là, mais au-delà, ça ne dépend plus de moi. Ce n’est pas mon talent à moi. C’est une parabole des plus étranges que celle des talents, parce que celui qui a beaucoup, on lui donne plus, et celui qui n’a presque rien, on lui enlève tout.

Inflexions : N’est-ce pas un encouragement à aller chercher plus loin ?

Pierre Schoendoerffer : Voilà ! Exactement… C’est ça.

Inflexions : Donc, c’est l’encouragement à la quête et à la prise de risque ?

Pierre Schoendoerffer : Oui.

Inflexions : C’est l’encouragement au départ ?

Pierre Schoendoerffer : Oui.

Propos recueillis par Jean-Luc Cotard


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