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Kadhafi et Gbagbo tombent à l’eau…. Qu’en retenir pour nos Armées ?

Par Theatrum Belli @TheatrumBelli

L’histoire militaire retiendra de 2011 le début du retrait annoncé par l’OTAN en Afghanistan. N’oublions pas pour autant les deux succès militaires dans lesquelsla Francea pris une part déterminante : le premier en République de Côte d’Ivoire (RCI), caractérisé par la chute du président sortant Laurent Gbagbo le 11 avril 2011, le second en Libye, marqué par la capture du "roi d’Afrique", Mohammar Kadhafi, le 20 octobre 2011.

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Sans préjuger de l’issue des phases de transition en cours, ni en tirer des conclusions péremptoires, ces succès militaires démontrent la pertinence actuelle de l’outil de défense, qui a permis d’atteindre rapidement les buts politiques fixés. Ce modèle n’existe actuellement que parce quela Franceassume le choix d’un outil de défense à large spectre.

Les deux conflits montrent la complémentarité et la maturité des armées, quinze années après le début de la professionnalisation. 


Complémentarité, d’une part car les composantes aériennes des trois armées ont œuvré en excellente synergie dans le ciel libyen. D’autre part, au sein de l’armée de Terre, les six unités de combat présentes à Abidjan au plus fort de la crise, toutes de culture très différente, sont parvenues à opérer en parfaite coordination. Une telle mixité au combat était tout simplement impensable il y a encore quinze ans.

Par ailleurs, l’effort porté sur la protection des troupes a apporté au politique une plus grande crédibilité et liberté d’action dans un contexte de zéro mort : si nos véhicules ou aéronefs portent les stigmates de ces batailles, Harmattan comme Licorne ne comptent aucun tué au combat et moins d’une dizaine de blessés.

Enfin, sur le plan doctrinal, l’alternative à l’évacuation mérite d’être soulignée car elle a participé, ici, à la transition rapide entre crise et stabilisation : le maintien à Abidjan d’une majorité de ressortissants a en effet facilité le redémarrage rapide de l’économie. 

L’outil militaire français a prouvé sur le terrain réactivité et efficacité, remplissant à courte échéance les objectifs assignés par le politique.

Le concept de Groupe Aéronaval, sur porte-avions ou Bâtiment de Protection et de Commandement (BPC), a prouvé sa pertinence. Lui seul permet en effet de s’affranchir des distances et des problèmes de souveraineté, offrant un surcroît de réactivité opérationnelle ainsi qu’une profondeur stratégique. Les BPC ont démontré leur plus value dans les opérations combinées actuelles, offrant une plate-forme de commandement moderne et modulable, en même temps qu’un soutien logistique et médical indispensables : ce n’est par exemple que grâce au BPC Tonnerre que les relèves et le soutien logistique ont pu se faire sur Abidjan.

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Même si l’emploi de l’hélicoptère demeure risqué et limité dans la profondeur, celui-ci rappelle avec force qu’il est un outil d’actualité capable d’opérer une rupture tactique en conciliant deux atouts : une grande réactivité opérationnelle conjuguée à une redoutable capacité à exercer des frappes chirurgicales, en particulier grâce aux missiles HOT (1). Cette rupture tactique n’est permise que grâce au concept d’aérocombat, en particulier en vol tactique et par nuit noire pour accentuer l’effet de surprise. Ainsi, en Libye, devant l’enlisement estival, le choix de l’emploi de l’Aviation Légère de l’Armée de Terre a affiché la forte détermination politique française et a fortement contribué à accélérer le délitement du système Kadhafi, en particulier en neutralisant ses forces tapies dans les zones périurbaines.

Enfin, l’armement de l’armée de l’Air a démontré sa cohérence : le Rafale, par sa polyvalence et sa grande fiabilité, le Pod de Reconnaissance Nouvelle Génération, parce qu’il permet de raccourcir la boucle de décision. L’entraînement quotidien des équipages à la mission d’assaut en profondeur a permis d’exécuter ces raids avec un court préavis.

Il n’en reste pas moins qu’il manque aux armées françaises des capacités identifiées depuis longtemps, dans les domaines du renseignement, des drones, du ravitaillement, du ciblage, ou même de la suppression des défenses aériennes. L’usage de bombes inertes a également révélé le déficit en bombes de faible puissance et de haute précision. Par ailleurs, au delà des problématiques budgétaires, la Libye a prouvé, si besoin était, la nécessité d’un second porte-avions. 

Plus largement, Operation Unified Protector a apporté la preuve que la réintégration de la France dans les structures militaires intégrées est un succès, certes perfectible. N’en déplaise aux Cassandres, cette réintégration n’a en rien diminué notre capacité d’influence. La contribution française a été reconnue comme déterminante et l’approche juridique d’embargo maritime et le concept d’appui-feu naval, initialement rejetés, ont in fine été adoptés. Il est vrai que notre participation à hauteur de 30% des frappes totales de la coalition a fortement appuyé cette influence. En revanche, il reste à perfectionner notre positionnement dans les structures ainsi que la formation des insérés pour être d’emblée pleinement efficaces. 

La réactivité et la pertinence de l’outil de défense ont été démontrées sur le terrain, mais cette force aurait été incomplète sans le cadre politique et diplomatique dont la France dispose.

Les niveaux politico-militaires ont remarquablement encadré les forces françaises dans un contexte où les organisations régionales se sont révélées impuissantes. 

La chaîne décisionnelle ramassée permet l’expression rapide d’ordres clairs aux échelons opératifs. La Constitutionde la Ve République fait du président de la République le chef des armées ; celui-ci donne ses directives directement au Chef d’Etat-major des armées dont dépendent les chefs opératifs. Ainsi, moins de 30 minutes après la fin de la première réunion du groupe de contact du 19 mars, les chasseurs français frappaient les chars de Kadhafi aux entrées sud de Benghazi. 

L’outil militaire bénéficie par ailleurs d’une diplomatie française influente qui sait coller au tempo opérationnel. La densité de notre réseau diplomatique, dont notre présence à la tête du Département des Opérations de Maintien de la Paix est une illustration, permet de peser dans les enceintes internationales : la Francea ainsi obtenu au travers des  résolutions 1973 et 1975 la légitimité d’actions de vive force. La lettre du 3 avril 2011 du Représentant Spécial des Nations Unies sollicitant officiellement Licorne lors de la bataille d’Abidjan est révélatrice d’une diplomatie adaptée au tempo du terrain. Néanmoins, l’interprétation juridique qui a été faite de ces deux résolutions, a fait naître une grande méfiance chez nos partenaires, en particulier chez les BRICS (2), convaincus que la France instrumentalisait le concept de responsabilité de protéger. Ces deux résolutions ont ainsi donné une liberté d’action jamais égalée jusque là, que notre diplomatie n’est pas prête de se voir redonner. 

L’inefficacité des organisations régionales en matière de défense et de sécurité a éclaté au grand jour, que ce soit au sein de l’Union Européenne (UE) ou de l’Union Africaine (UA). Excepté sur le plan des sanctions, l’UE a été incapable de parler d’une seule voix, d’anticiper et de jouer un rôle quelconque : l’incapacité à planifier des options militaires en amont d’une décision politique en est la raison principale.

De même, l’UA a été impuissante : en effet, certains de ses poids lourds, tels que l’Afrique du sud ou l’Algérie, rejettent toute intervention extra-africaine, sous prétexte qu’elle aurait inévitablement des visées néocoloniales. Elle exclue par ailleurs tout recours à la force, jugeant systématiquement préférable une médiation. Or, sans l’intervention armée, Abidjan et Benghazi auraient pu devenir de nouveaux Srebrenica. Ces impuissances militent pour la généralisation du concept de "robust peace keeping", qui allie capacité militaire des nations fortes avec la légitimité d’un mandat ONU. En RCI, seule Licorne disposait des armements capables de contrer les armes lourdes du président sortant, alors que l’ONUCI disposait de la force de la légitimité.

La Francea pris des risques en s’affichant par deux fois en première ligne. Elle a su gagner ses paris car elle dispose encore d’un réseau diplomatique influent et d’un outil de défense réactif et mature. Si la France veut ainsi continuer à faire porter sa voix et à assumer ses responsabilités de membre permanent de l’ONU, elle doit conserver ces outils qui lui permettent selon ses intérêts d’agir simultanément en national comme en multinational, en opération de stabilisation comme en haute intensité. Seule la possession du spectre large des capacités militaires, conjuguée à une diplomatie persuasive, permet au politique de trouver une réponse rapide et adaptée aux défis des crises actuelles.

Alors que les travaux ont débuté pour l’actualisation du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale, il importe de prendre conscience que renoncer à ces capacités signifierait renoncer à ses obligations de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies ; ce serait également porter crédit à ceux qui ambitionnent de le devenir alors même qu’ils n’ont ni les moyens, ni surtout la volonté d’en assumer les devoirs.

Chef de Bataillon Amaury Poirier-Coutansais

Stagiaire à l'Ecole de Guerre (s'exprime à titre personnel)



 

(1) Haut Subsonique Optiquement Téléguidé.

(2)Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud.

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