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Jean Joubert, poèmes

Par Poesiemuziketc @poesiemuziketc

La dormeuse

Puisqu’elle dort,
dans la forêt de ses cheveux
nous démêlons feuilles et lianes
ailes et griffes, fruit et poison,
nous démêlons les lourdes mèches de la mort.

Dans la forêt,
passent le cerf, le renard et la biche
et passe le veneur,
le brutal vêtu d’orgueil,
ganté de sang.

Nous démêlons, nous démêlons
les mèches dans la douleur.

Et la dormeuse, l’errante,
poursuit un rêve de sang.

Est-ce bien le cerf qui brame au loin
ou bien le cor :
la voix de l’ogre ?

Avant la nuit,
dans la douleur et le désir
nous démêlons.

Belle est pourtant la sombre chevelure
où le jour et la nuit, bouche à bouche mêlés,
s’étreignent et se mordent.

Jean Joubert .Etat d’urgence(Editions Editinter)

La voix s’est éveillée,

La voix s’est éveillée
sur la bouche du pauvre

et de ses lèvres c’est
un oiseau qui jaillit,
éclate, enchante l’air.

Ah, dit l’homme, pourquoi soudain
cette fureur de dire
et de louer ?

D’où me vient ce présent de plume
-soleil !-
dans l’indigence de ma race ?

et cette grâce enfin de célébrer
l’or et la gloire du matin ?

Que de ma voix mortelle,
moi, l’obscur, le messager,
humblement je bâtisse
l’arche de la parole !

Jean Joubert .(Extrait de “Arche à parole”, Le Cherche-Midi Editeur, 2001)

Mauvais temps sur la terre
à Jacques Lovichi

I

Et nous voici dans le matin, déjà fourbus,
mal démêlés du fil des rêves.
Quelques paroles, quelques gestes,,
le parfum d’une robe,
un sein fantôme dans la brume,
une douleur,
et c’est le soir.
La nuit tombe plus vite sur les tombes
et le décembre du désir :
tête tranchée dans la poussière
parmi les ombres et les branches.

Allons ! sous la lampe déhanchée qui trébuche,
traquons « le mot qui sauve », une musique,
une métap*****, comme la flamme qui parfois
au creux de cendre se ravive,
ou comme l’oiseau, le rouge-gorge
- est-ce toujours le même ? – dont l’hiver jette
au jardin le feu léger, le sang.
(Termites dans l’horloge. Un tuyau
glousse. Derrière la cloison toussent les turcs.
Est-ce un tambour dans l’escalier, une ruade
ou la chute d’un ange ?)
L’encre stagne, la main s’enlise.
Des livres soulevés – une montagne – sortent
les morts,
les visiteurs voilés et taciturnes,
soudain pesants, qui nous étouffent.

« Nuit terrible
du doute
et de l’enfantement. »

II

« But at my back from time to time I hear
Time’s winged chariot drawning near. »

De notre corps bandé contre la roue
qui broie le jour
freinons l’élan du fer.

Un fouet siffle dans les nuages
où brûlent les crinières
et gronde au loin la voix de l’ogre.

Le cœur faiblit, les paumes s’ensanglantent.

« Une seconde
au moins
nous mettre hors du temps. »

Le temps, le temps qui est un autre nom de
la mort.

III

Enfant, dans la forêt, j’erre parmi les ombres.
Le corbeau crie, au loin sonne une hache.
Que fait mon père dans l’au-delà des branches ?
La neige efface la trace des pas.

Ah, père ombre parmi les ombres,
dans le silence maintenant
comment rejoindre ton visage
et ton feu noir qui brûle sous la terre ?

IV

Si nous arrêtons
les montres, les pendules et l’horloge
(paysanne avec son balancement de faux)

alors le soleil-chien nous traque

Si nous fermons
portes, fenêtres et rideaux,
le trou de la serrure,

les cris du monde se glissent dans les fissures.

Si nous gagnons, dans le désert,
une cave, une citerne, une grotte
(matrice opaque, ténébreuses)

ah ! dans la nuit notre cœur bat plus fort,
toujours plus fort.
Nous n’entendons plus que lui maintenant.

V

Dans Paris soulevé,
les insurgés tirent sur les horloges.

Chronos ensanglanté,
tombe et mord la poussière,

Mais, rusé, se relève étincelant,
tonne,
tranche le sexe et la gorge des anges.

VI

Temps immobile de cette pierre blanche,
si blanche,
où le regard s’enfonce
puis la main,
le bras,
tout le corps

jusqu’au cœur glacé du silence.

VII

Et toi, veilleur à la frontière
où luttent embrassés l’ange et la bête,
l’un de lumière et l’autre qui grimace,
qu’as-tu saisi qui ne fût pas douleur ?

La vitre un peu se teinte de clarté
mais c’est la nuit encore sur la terre,
une nuit moins opaque à peine, qui défaille,
et tu voudrais que cesse cette guerre
et que la boue s’efface où la bête grogne.

N’as-tu pas douté, dans la nuit du cœur,
que puisse à nouveau se pencher vers toi
l’aube pacifiée d’un visage ?

Dans le vitrail que le premier soleil colore
on dirait soudain que l’ange va sourire
et que s’essouffle et bronche la bête.

VIII

Sur la buée, traçons du doigt
un mot :
amour ? lumière ?
espérance ?
éternité plutôt,

qu’un soleil bas
de son premier rayon
transperce

soudain rosace
et brève gloire au bord du ciel

d’où s’éloigne la main mortelle
laissant au froid
le mot mortel.

IX

Dans le matin de rose et de vitrail,
grâce soudain du mot sur notre bouche,
souffle du sang,
silence plein

et nous voici
« debout
dans la splendeur des feuilles. »
(café, caresse, cigarette :
bonté des choses fugitive !)

Dans l’oubli de la fange,
la main renoue le signe,
énonce l’arbre,
éveille la forêt,

et tout à coup c’est un espace de musique
où nous allons, vivants et morts réconciliés,
puis confondus dans l’ineffable lumière.

« L’écriture
seule
nous tient
debout. »

X

Pourtant nous n’aurons pas le dernier mot.

Notes :
Les citations en italiques sont extraites de poèmes de Jacques Lovichi.
Poème II : Andrew Marwell, « To his coy mistress »
Poème V : Des historiens rapportent que, pendant la révolution de 1848, des insurgés dans
plusieurs quartiers de Paris, s’acharnèrent à tirer sur les horloges.

Jean Joubert « État d’urgence »(édinter, 2008) (MErci a DANGER POESIE pour cet extrait)

Asseyez-vous peuple de loups …

Asseyez-vous, peuple de loups, sur les frontières
et négociez la paix des roses, des ruisseaux,
l’aurore partagée.
Que les larmes, les armes s’égarent dans la rouille et la poussière.
Que la haine crachée soit bue par le soleil.
La terre ouvre sa robe de ténèbres,
sa nudité enchante les oiseaux,
le jour se fend comme fille amoureuse.
Sous un ciel ébloui
viennent alors après tant de saccage
les épousailles de la terre et du feu,
le temps des sources,
des naissances.
Après le sang, la traîtrise et le cri,
ah, tant rêvé!
le règne des moissons
pour le bonheur des granges.
À nous qui hébergeons l’aube de la parole
de rassembler le grain,
les mots de l’espérance.
Un jour d’été, l’enfant plonge dans la rivière,
joue avec le soleil
sous le regard apaisé d’une mère,
le héron danse sur son nid de sable,
le renard ouvre des ailes d’ange
et le serpent, le mal aimé, forçat de la poussière,
sauvé, s’étire entre les seins du jour.
  

Jean Joubert


Jean Joubert

Poésie / Roman / Jeunesse / Contes

Né à Châlette-sur-Loing (Loiret) en 1928, il fait ses études au collège de Montargis puis à la Sorbonne. Après de longs séjours en Angleterres, en Allemagne et aux Etats-Unis, il s’installe à Montpellier où il découvre un Sud méditerranéen qui marquera profondément ses œuvres. Il a longtemps enseigné la littérature anglo-américaine dans cette ville, à l4univesité Paul Valéry. Il habite maintenant dans un petit village de la garrigue languedo-cienne et se consacre à ses activités d’écrivain.
Son quatrième roman L’Homme de Sable (Grasset) a obtenu le prix Renaudot en 1975, Les Poèmes : 1955-1975 (Grasset) Prix de l’Académie Mallarmé en 1978, et Les enfants de Noé le prix de la Fondation de France en 1988 pour le meilleur roman pour la jeunesse.

Thèmes
Les romans sont marqués par l’association de l’autobiographie et de l’imaginaire

Bibliographie

- Les Avatars de Pilou, Ill. Alain Gauthier, J.P. Delarge, 1977
- Le Voyage à Poudrenville, conte-poème, Ill. Danièle Bour, J.P. Delarge, 1977, rééd. Des Lires éditions, 2003
- Hibou blanc et souris bleue, Ill. Michel Gay, Ecole des Loisir, 1978, réédition L’Ecole des Loisirs, 1981, 1988
- Blouson bleu, Ill. Gérard Hauducoeur, François Ruy-Vidal Editions de l’amitié, rééd. Autres Temps, 2000
- Histoire de la lune et de quelques étoiles, Ill. Jean-Marie Vivès, 1981, 1992
- La Complainte de Mortimer, Ill. Raphaël Segura, 1981, 1991
- Mystère à Papendroche, Ill. Maurice Garnier, L’Ecole des Loisirs, 1982, 1990
- Histoires de la forêt profonde, Ill. Alain Gauthier, L’Ecole des Loisirs, 1984, 1987
- Les enfants de Noé, L’Ecole des Loisirs, 1987 (Prix de la Fondation de France)
- Le Pays hors du Monde, L’Ecole des Loisirs, 1991
- A la recherche du rat-trompette, L’Ecole des Loisirs, 1993, 1995
- Bongrochagri, Ill. Hélène Perdereau, Grandir, 1994
- La Pie Magda, belle brigande, Ill. Bernard Jeunet, L’Ecole des Loisirs, 1995
- Le chien qui savait lire, Ill. Bernard Jeunet, L’Ecole des Loisirs, 1996
- Renard et voleur, Ill. Christine Wattecamps, Grandir, 1996
- L’amitié des bêtes, L’Ecole des Loisirs, 1997
- L’été Américain, L’Ecole des Loisirs, 1998
- La Maison de poète, Ill. Christine Wattecamps, Ed. Pluie d’Etoiles, 1999
- Fait divers, Ill. Christine Wattecamps, Grandir, 1999
- Le roi Jean et son chien, Ill. Elsa Huet, Grandir, 2001
- La jeune femme à la rose, L’Ecole des Loisirs, 2002
- Baleine, Ill. Raphaël Segura, Grandir, 2002
- Figuier, Ill. Elbio Mazet, Grandir, 2002
- Le voyage en Afrique, Ill. Valérie Clair, Autre Temps, 2003
- Adrien Dragon, Ill. Elsa Huet, Grandir, 2003
- Petite Musique du jour, Ill. Elsa Huet, Pluie d’Etoiles, 2004
- Les lignes de la main, Seghers, 1955 (Prix Antonin Artaud)
- Campagnes secrètes, Les cahiers de la Licorne, 1963
- Oniriques, Ill. Gérard Calvet, Léo, 1965
- Neuf poèmes immobiles, Ill. Patrice Vermeille, Léo, 1968
- Corps désarmé à la merci des arbres, Ill. Bertholle Chambelland, 1969
- Opus 7, Atelier graphique, 1971
- Prières levées dans les jardins du Zen, Atelier graphique, 1971
- La souterraine, Ill. Jacques Michel, Club du Poème, 1972
- Saison d’appel, Grasset, 1973
- J’ai vu dans l’eau ta bouche mouillée de larmes, Ill. Anne-Marie Soulcié, Ed. Saint Germain des Prés, 1973
- Wifredo Lam. La Mata et Agori, 1973
- Le Chasseur de Sylans, Campagnes secrètes, Ill. Antoine Guansé, Ed. Saint Germain des Prés, 1974
- L’été se clôt, rééd. La Fenêtre ardente, 1975
- Sept poème, commune mesure, 1976
- La Sablier, Editons du castor astral, 1977
- La Séranne, Ill. Raphaël Ségura, Le Mas Aubert, 1977
- 12 Poètes sans impatience, Luneau Ascot Editeurs, 1979
- 50 toiles pour un espace blanc suivi de Récit Poèmes, Grasset, 1981
- Une maison de miroirs, Ill. Staive, Editions Dominique Bedou, 1984
- Les 25 heures du jour, Grasset, 1987
- L’arrière saison, L’arbre à Paroles, 1991
- A la frontière, Encres Vives, 1992
- La main de feu, Grasset, 1993
- D’une graine fendue, Amis de Hors jeu, 1993
- Soleil noir des sept douleurs, Les Dits du Pont, 1994
- Mauvais temps sur la terre, L’arbre à Paroles
- Dans le jardin d’Eros, Ill. Pierre Cayol, A. Benoît, 2001
- Arche de la parole, Cherche Midi, 2001
- Visages miroirs, Ill. Pierre Laroche, Ed. De l’Envol, 2003
- Alphabet des ombres, La Porte, 2003
- Les neiges de juillet, Juliard, 1963
- La forêt blanche, Grasset, 1970
- Un Bon sauvage, Grasset, 1972
- L’homme de sable, Grasset Fasquelle, 1975 (Prix Renaudot 1975) et Babel Poche, Actes Sud, 2001
- El Hombre de arena, Ediciones Alfaguara, 1977
- Der Mann im San, Paul List Verlage, 1978
- Les sabots rouges, Grasset, 1979 et éditions de l’Ecluse, 2007
- Le sphinx et autres récits, Le cherche Midi, 1979
- Le lézard grec, Grasset, 1984
- L’assistant français, Ed. Entailles, 1988
- Mademoiselle Blanche, Grasset, 1990 et éditions Domens/poche, 2008
- Une embellie, Actes Sud, 2001
– Mini-contes pour enfants pointus, Pluie d’étoiles, 2007

Poésie
– Les poèmes 1955-1975, Grasset, 1977 (prix de l’Académie Mallarmé), 1986
– Cinquante toiles pour un espace blanc, Grasset, 1981
– Les vingt-cinq heures du jour, Grasset, 1987
– La main de feu, Grasset, 1993
– Anthologie personnelle, Actes Sud, 1997
– Pluie de plumes, Haïkus, Ill. Alain Lacouchie, Friches Poésie Verte, 2003
– Chemin de neige (haïku), Lo Païs d’Enfance, éditions du Rocher, 2006
– Etat d’urgence, poèmes 1996-2008, Editinter, 2008
– Arbre, mon ami, conte-poème, album illustré par Elsa Huet, Ed. Grandir, 2009

Nouvelles
– Mademoiselle nuit, L’Ecole des Loisirs, 2000
– Clair dans le miroir et autres nouvelles, Mélis, 2004

Livres d’artistes
- Pour un chemin de clarté « le livre unique » Ill. Bertholle, Saint Germain des Prés, 1972
- L’été se clôt « le livre unique » Ill. Léon Zack, Saint Germain des Prés, 1974
- Couleur de jour, Galerie Simoncini, 1984
- Le siècle meurt
- Bergère des loups, Gravures à l’eau forte de Jacques Clauzel
- Signe de vie
- Noces de sable, Ill. Michel Fabre, Atelier Encre et lumière, 2003

Ouvrages divers
- Rivages du sud, Presses du Languedoc, 1986
- La poissonnière, Saint Cosme, Maisons de Ronsard, 1990
- Montpellier plurielle et singulière, Photos d’Alain Gas. Aquinoxe, 1990

Ouvrages en collaboration
- Fabliaux et conte moraux du moyen âge, Ed. Jean Claude Aubailly, Librairie générale française, 1987
- Black iris, Ed. Bilingue de Copper Canyon Press, 1988
- Marrey, Baptiste, Les papiers de Walter Jonas ou le Solsiste d’été, Actes Sud, 1989
- 20 Poètes pour le temps présent, Gallimard jeunesse, 2000 (2 poèmes de Jean Joubert)
- Escholier, Françoise, La racine et autre nouvelles, Domens, 2003

Traductions
- Levertov, Denise, Oblique prayers, New poems with 14 translations from Jean Joubert, New Direction, 1984
- Un jour commence, Poèmes de Denise Levertov, Les Cahiers des brisants, 1988, 2002
- Encore la pleine Lune, Poème de Ruth Fainlight. En collaboration avec Michèle Duclos, Fédérop, 1997

Ouvrages critiques
- Alain Bosquet, Sud, 1984
- Denise Levertov : le don de la poésie, L’Harmattan, 2001

Etudes critiques sur Jean Joubert
– Cosem, Michel, Jean Joubert, Edition du Rouergue, 1994
– Ceysson, Pierre, Aborder la littérature contemporaine au collège : l’exemple de Jean Joubert, CRPD de Lyon, 2001
– Jean Joubert, numéro spécial de la revue “Souffles”. Etudess, bibliographie, photos, documents, textes inédits, prose et poésie, 223 pages, 2010

Filmographie
- L’Homme de Sable, Film TV réalisé par Jean Paul Carrère en 1976



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