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[note de lecture] "Cahiers de Paris, journal" de Peter Král, par Bruno Fern

Par Florence Trocmé

KralPoète et essayiste aussi bien en français qu’en tchèque, l'auteur a quitté Prague en 1968 – pour les raisons que l’on imagine facilement – et a vécu à Paris jusqu’en 2006 avant de regagner sa ville natale. Ces cahiers correspondent donc à cette longue période d’exil parisien, le nombre de pages accordé à chacune des années ayant tendance à décroître au fil du temps, comme s’il y avait un détachement progressif vis-à-vis d’une écriture a priori intimiste – et à ce propos la dernière phrase de 2004 fournit peut-être un indice d’un autre ordre : « Et l’avenir s’amenuise. » 
 
Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, ce livre n’est pas avant tout consacré à Paris. Quant au sous-titre, il est également en trompe-l’œil car il ne faut pas s’attendre à trouver ici l’expression d’un quelconque narcissisme, l’auteur entretenant avec lui-même un rapport à l’image de celui qu’il a avec le monde, fait d’autant de présence que d’absence, où vivre consisterait finalement à tenir un rôle et à « épouser son anonymat. À la différence des autres, je suis cependant conscient de le tenir, si bien que je m’en écarte, tout de même. » – écart permanent que la condition d’exilé expliquerait probablement, du moins en partie. D’où une suite de textes brefs, mêlant anecdotes, aphorismes, rumeurs de l’histoire dite grande1, fragments de rêves, vers et citations dont la plupart paraissent tirées des lectures en cours2, le tout avec une attention portée sur la familiarité parfois inquiétante des choses, comme si le moindre événement, « rare rencontre du pensé et du senti, du fuyant (enfui) et du constamment présent », pouvait n’avoir qu’une issue incertaine, à la fois promesse et menace, l’existence elle-même restant sans cesse à prouver : « Emporté à travers l’espace avec les phrases d’un livre, lever de temps en temps les yeux du volume vers le paysage, rien que pour vérifier qu’il est toujours là. » 
 
Tout au long, le lecteur qui est habitué à fréquenter l’œuvre de P. Král retrouvera bien des éléments qui sont chers à l’auteur : le jazz, évoqué par les figures récurrentes de Lester Young, Thelonious Monk et autres Art Pepper – jusqu’à y supposer une démarche commune : « Et si j’étais simplement un Lester… sans saxophone ? » ; le goût pour l’entre-deux et ses multiples manifestations : les anges3, les mannequins qui, dans les vitrines, semblent quelquefois à deux doigts du vivant, le gris4 (« ma couleur la plus passionnelle. Muse aux lèvres fardées à la mine de plomb. ») ; la pâleur qui peut s’étendre « d’un coup jusqu’à l’os » et les clignotements les plus divers, comme autant de signes qui laissent non pas dans une imprécision fadasse mais éclairent, parfois crûment, la nature foncièrement indécise du monde; l’humour subtil, souvent teinté de métaphysique : « Tant qu’on se rase, on est là. » ou « Quant à Dieu, il ne se manifeste plus que pour montrer qu’il n’existe pas. » ; les lieux, non seulement ceux de Paris, bien sûr, mais aussi ailleurs en France ou à l’étranger, Prague réapparaissant après 1989, avec une prédilection pour ceux de passage (rues, hôtels, gares, etc.). 
 
Bref, il s’agit là des pensées protéiformes d’un marcheur5 qui ne cesse pas de s’étonner du dit réel, contrairement à tous ceux qui croient en être revenus, et dont on partagera avec profit le regard minutieusement écrit : « But ultime : pointer sur son barman des jumelles retournées, pour le voir surgir comme un messager à l’horizon. » 
 
[Bruno Fern] 
 
Petr Král, Cahiers de Paris, journal, Flammarion, 2012, 20 €. 
 
1 Sachant que l’auteur s’y intéresse à sa manière, ainsi que le suggère cette citation qu’il fait de Jean-Christophe Bailly : « Le vent, parfois si petit, de l’histoire. » 
2 Beaucoup soulignent la démarche de P. Král – ainsi : « Ou l’Amérique est là même, tout de suite, ou elle ne se trouve nulle part. », Novalis – et l’on remarque vite des auteurs fétiches, tels Oppen, Nabokov ou Kerouac. 
3 Pour l’Ange, Obsidiane, 2007. 
4 Le Droit au gris, In’hui-Le Cri, 1994. 
5 « En pensant, je marche toujours – même si, en réalité, je me vautre dans le lit. » 


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