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Rencontre avec Viviane Triby

Publié le 24 avril 2012 par Jeanne Walton

Viviane Triby Rencontre avec Viviane Triby

Après avoir enseigné la musique et le cinéma au sein des Universités de Strasbourg et de Montpellier, notamment, Viviane Triby, musicienne, continue d’approfondir sa rencontre avec la musique en  rejoignant la Direction Technique du Théâtre du Capitole. Pour nous, elle a accepté de décortiquer le pouvoir de la musique et d’éclaircir le « comment » de nos perceptions musicales.

De quelle manière la musique a t-elle un impact sur nous ?

Reconnaître l’existence d’une réaction (mémorielle, affective, comportementale) à la musique – dont la question ici fait sans doute du singulier le représentant de la diversité « des musiques » – écarte d’emblé ce que la musique ne saurait être, c’est-à-dire neutre, pour nos écoutes singulières sinon plurielles. Ainsi, non seulement « on écoute », mais cette écoute subjective, mode actif engagé, fait que toute écoute est toujours écoute de quelque chose, sans quoi le présage de l’influence de ce qui est écouté n’aboutirait véritablement. Remontant les linéaments qui conduiraient de cet impact ouï à son humaine incarnation sensible, il existe trois domaines sous-entendus par cette question qui participent au « comment » de l’action musicale.

Commençons par l’affect. Comment la musique joue t-elle alors sur nos émotions ?

Dans l’éclairage premier de l’Histoire, quelques compositeurs ont tenté d’instaurer une concordance entre la musique (et plus particulièrement son système tonal occidental) et les émotions, et cela en théorie ou directement dans l’écriture même de la partition. Cette catégorisation, si elle peut paraître précieusement indicative dans l’interprétation, n’a qu’une fragile prétention de vérité pour qui, à la longue, l’éprouve. S’il en est pour l’affect, il en est aussi pour les liaisons avec les couleurs. Pourquoi par exemple la tonalité de Sol Majeur devrait être victorieuse et forte et rappeler la couleur jaune ? Aucun consensus ne saurait être trouvé, et en partie parce que ces associations ne tiennent pas compte de l’évolutivité des écoutes et des écologies sonores, de l’affinage et de l’exigence de l’attention, de la volonté de surprise et des étouffements du temps.

Cependant, quelques systèmes méritent d’être approchés, et en particulier celui du psychologue Daniel Stern (1985). Son écart par rapport au langage, et donc à la désignation précise du mot (peur, joie, tristesse…) réforme l’amorçage intégratif de l’émotion et de la musique par ce qu’il nomme « l’affect de la vitalité ». L’aiguillon traçant les parallèles devient un mouvement interne investi par la mémoire, ayant un impact sur nos manières de ressentir la musique, qui fera s’opposer ou se séparer par exemple la joie « fugace » de la joie «explosive». En retour, mais sans entrer plus précisément dans les territoires conjoints de la psycho-acoustique, un intérêt pour ces dynamiques favorise aussi la re-connaissance de leurs fonctions modulatrices dans la construction émotionnelle (intuitive ou réflexive) survenant dans l’écoute de l’œuvre musicale. Dans son lien avec le temps, qu’est-ce qui dans le présent des événements musicaux (qui dans leur succession forment l’écoute), se trouve renoué à des perceptions anciennes interférant avec la réception présente ?

Quelques choses qui viendraient dialoguer avec notre mémoire …

Schématiquement, en musique, une « sensation du temps » peut être favorisée par des structures répétitives, par la saillance de motifs rythmiques réguliers, par un mouvement tonal identifiable ou connu, etc., tout comme elle peut l’être dans la simple résonance d’une note. Ainsi tous ces phénomènes remarqués deviennent les lieux d’une « rétention » (Ricoeur). Nous pourrions donc admettre que la musique écoutée dans le présent de sa diffusion offre à chaque événement (au plus précis, à chaque résonance) le possible façonnage d’une marque mémorielle témoignant non plus seulement de ce qui est écouté, mais de la manière d’écouter et des contextes de l’écoute.

Il semblerait donc que ce soit dans la reconnaissance d’événements sonores (qui ne sont parfois que des « impressions », des étirements, des concordances de résonances qui « sonnent ») qu’agit la mémoire, et que la mémoire est génératrice d’émotions. Répondre au « comment » conduit alors à admettre l’impossibilité d’une instantanéité de la perception musicale, ainsi que sa modification (consciente ou non) par la mémoire, (et non pas l’imagination, qui est encore un autre processus) portant en elle-même les émotions et les comportements passés et futurs.

La musique peut-elle manipuler ?

En elle-même (dans son écriture, sa composition), non. Tout autant qu’un roman ne saurait le faire. Dans certaines traditions orales, la musique – souvent incantatoire – s’assortie d’une doublure de magie donnant à la pratique musicale un rôle et les cadres de ses expressions (initiation, rite…) tout en consacrant, doublement, les élites et les élus dont elle sera l’attribut. Une observation partielle aurait alors tôt fait de poser les attestations que, parfois, la musique « manipule ». Pour autant, mais avec toute la précaution d’une non-spécialiste, conclurons-nous seulement que la musique peut être dans certains cas, un vecteur à la transe et qu’elle donne à ces occasions exaltées la part certaine à la manipulation, toute humaine reste-elle.

Une autre question pourrait épaissir alors l’investigation : sans tiers, la musique seule peut-elle me manipuler par le simple fait de mon écoute ? Ainsi que nous en désignons quelques éléments dans la précédente question, s’il existe un lien entre la musique et la mémoire, celui-ci peut parfois être confondu, dans son expérimentation, avec la manipulation en elle-même. Ce n’est pas à proprement parlé la musique qui « manipule ». Nous serions plutôt sensibles à une perception musicale augmentée par nos imaginaires et nos vécus.

Une dénivellation s’impose d’ailleurs si tant est qu’existe une « écoute manipulatrice », circonscrivant les genres musicaux, le support de diffusion (live, enregistrement, environnements sonores), et les conditions de l’écoute.
Enfin, nous préciserons cependant, mais en prenant un écart raisonné par rapport au terme « manipulation », que certaines ondes musicales sont identiques aux ondes cérébrales d’un sujet en méditation. Il est donc possible de favoriser l’entrée dans des états méditatifs par l’émission de certaines fréquences sonores. Cela a été démontré. Mais ceci posé, nous ne pourrions conclure entièrement à une « manipulation ».

Sommes-nous égaux face au pouvoir de la musique, nous parle-t-elle à tous ?

Non, et pour deux raisons sans doute schématiques : celle de l’attention, et celle du goût, entendu ici comme principe de plaisir.

La musique peut vieillir. On peut dire qu’une musique est démodée. Qu’est-ce qui rend une musique atemporelle ?

Durant la majorité de l’Histoire musicale occidentale (approximativement, de l’invention de la polyphonie au début du 20eme siècle), la création musicale a été tributaire du système d’écriture tonal. Ces modalités d’écriture pétrissaient l’oreille jusqu’à celle la plus réfractaire ne pouvant, tout au plus ne reconnaître que : « ça sonne juste ». Une musique atemporelle serait, ce premier chemin ouvert, une musique reposant dans son écriture sur des motifs ou des procédés suffisamment identifiables pour être partagés et donc transmis, même dans la malléabilité de l’interprétation et de la reprise, et n’étant pas tributaire d’une instrumentation rigide (il est intéressant de remarquer sur ce point que les premières partitions ne spécifiaient pas les instruments, mais seulement les lignes mélodiques et les chiffrages d’accords, en particulier pour ne pas en empêcher le jeu) ou « datée » (comme les synthétiseurs le furent dans les années 70 et 80, doublement desservis par le moment, très court de leur apparition grand public et par leur usage trop souvent « top 50 »).

Photographie: Valérie Morignat


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