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Machinedrum – Room(s)

Publié le 24 avril 2012 par Lcassetta

L’année dernière sortait le dernier album du génial Travis Stewart. Vétéran de la musique électronique depuis plus de 10 ans, il n’est vraiment devenu célèbre que l’année dernière, grâce à ses multiples productions en tant que Machinedrum mais aussi en tant que moitié de Sepalcure (lire notre chronique de l’album ici). Alors que cet album avait été assez moyennement reçu au début, il a été rétrospectivement très acclamé. Chronique !

Soyons clairs : Room(s) a élevé Machinedrum au rang de héros. Qu’est-ce qu’un héros musicalement parlant ? Mmh. Disons que Machinedrum a largement défini et influencé la musique électronique en 2011 et continue à le faire en 2012. Lui qui a toujours mélangé IDM et hip-hop, s’est retrouvé l’année dernière à s’aventurer dans les recoins du footwork pour au final s’imposer comme la figure légendaire du genre. Je ne suis pas le premier à lui donner ce rang… L’héroïsme de Machinedrum a été prouvé une dizaine de fois par d’autres instances. Après plusieurs EPs footwork, on a fini par prendre goût aux nouvelles directions de Machinedrum, même si l’ambiance sensuelle de la deep house aux sonorités post-dubstep de Sepalcure nous y préparaient.

Alors voilà : Room(s) a été acclamé par certains dès sa naissance, l’élevant en tant que messie. D’autres le décrièrent ou le négligèrent. Mais aujourd’hui, l’enfant prodige a totalement pris sa place sur le trône. Les critiques négatives ont été effacées et regrettées, et beaucoup d’apologies ont encore plus infusé cet album du génie qu’il méritait à la première écoute.  Avec du recul, on a fini par comprendre l’importance et le génie de cet album. On notera surtout Pitchfork qui l’aura détruit pour ensuite s’en excuser et admettre son génie, chose très rare pour un site d’une telle importance. Mais là n’est pas la question : Room(s) s’impose naturellement comme meilleur album de 2011 et comme une empreinte éternelle de la musique électronique de la décennie.

J’ai lu partout, avec beaucoup d’amusement à vrai dire (vu que je partageais le même avis) que Room(s) est le Untrue du footwork. Untrue est le second album de Burial, et est souvent considéré comme l’un des meilleurs albums de ces 10 dernières années. Il a fini par devenir totalement culte et par totalement transformer de fond en comble la manière de faire de la musique. Untrue et Room(s) partagent énormément de points : Tous les deux utilisent la voix comme élément principal et usent d’un sampling extrêmement pointu et s’en servent comme arme capitale pour diriger leurs tracks et l’ambiance diffusée. Chaque track aura un effet particulier sur l’affect et les deux producteurs utilisent aussi bien la voix comme botte secrète, au point de l’élever à un fétichisme divin qui réussit à percer toutes les barrières musicales. Certes, Room(s) n’a pas la mélancolie d’Untrue mais reste le reflet d’un univers très particulier que nous offre Stewart.

C’est ainsi que Room(s) est un album unique, genre-defining et game-changing. Le footwork. C’est un genre assez “barbare” et très macho, qui utilisera un bpm extrêmement rapide (150-160 bpm) et des samples sur-utilisés et souvent vulgaires. L’album prend alors une approche déviante et géniale par rapport au genre : Il aborde le footwork avec énormément de détail et de classe, pour lui associer une profondeur très intense et un côté très mélodique. La vulgarité laisse sa place à des refrains très catchy et mélodiques. Surtout, la voix a droit à un travail exceptionnel. Chaque chanson utilisera un certain sample vocal modifié et pitché à souhait dans la tradition du dubstep et du future garage… Et Room(s) saura mélanger énormément de genres. Footwork, dubstep, IDM, garage, house, R&B… Tout est à la fois dément, à la fois sensuel. Les bpm restent très élevés mais aussi très efficaces : Machinedrum sait rendre ses tracks attirants et pas simplement survoltés, il y appose des basses divines et un ambient très beau et profond.

Mais il est clair que ce qui est le plus important, ici, c’est les vocals. Considérons le titre Room(s) comme non pas chambre(s) mais espace(s). Imaginez alors une pièce. Au fil de la chanson, la pièce se remplit peu à peu et chaque layer de musique prend sa place et l’espace se remplit continuellement, en réussissant à combler tout l’espace avec perfection, sans jamais chevaucher quelque chose ou sortir du cadre de la chanson. Les samples prennent alors une dimension superbe, avec un R&B très bien utilisé et très mélodique, de la même manière que Machinedrum a travaillé la sensualité ambiante de Sepalcure. Sauf qu’ici, on ne peut pas éviter les vocals. C’est strictement impossible : Prenez GBYE. Le track est simplement composé de samples, qui s’éparpillent un peu partout et remplissent totalement cet espace comme un puzzle. On ne peut pas faire un pas sans entendre un sample dans un coin. Les voix prennent vie et délivrent énormément d’émotions à travers cet album, d’une manière très similaire à Burial et moins commune au footwork.

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C’est pourtant ce qui a déçu les auditeurs de Room(s) lors de sa sortie. On s’est alors plaint de la saturation, comme quoi il y avait trop de vocals et que ça ne laissait pas le temps de respirer. S’il est clair que cet album prend énormément de place, il l’utilise avec une précision fantastique, en ne laissant aucun blanc et en ne laissant aucune partie dépasser du contour. Si la folie de GBYE peut repousser, on sera totalement conquis par les moments les plus sensuels et émotionnels du LP. Prenons Lay Me Down ou Where Did We Go Wrong? : Les deux chansons sont conduites par des samples vocals très sexy et fantomatiques, qui seraient tout à fait à leur place sur Sepalcure. La seconde est hypnotisante, de par ses vocals torturés et hésitants, et son titre suintant de mélancolie. Avec un ambient sublime et un travail magique sur le sample, Machinedrum nous offre un moment de réflexion très profond pour clôturer avec finesse l’album.

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Sauf qu’ici, sur Room(s), chaque chanson est différente, comme si Machinedrum décidait d’exposer tout ce qu’il a toujours voulu faire depuis 10 ans. Sacred Frequency honore son passé dans le hip-hop, U Don’t Survive est une ode au dancehall, etc. Et pourtant, la séquence de l’album reste parfaite. Chaque chanson est à sa place : She Died There ouvre l’album en étant le portfolio de tout ce que le producteur peut faire, les chansons progressent et on arrive au centre du chef d’oeuvre avec le stand out track Come1, puis l’album prend une tournure plus douce, le bpm se calme, les vocals prennent moins de place et sont plus plaintifs, et le LP se finit avec une grâce et une douceur rarement égalée et unique sur un album de footwork.

Machinedrum réussit à capturer tout ce qui se fait en tendances musicales en 2011, et réussit à en faire quelque chose de nouveau. On entend de tout dans cet album, mais on entend toujours quelque chose qui ne ressemble à aucune autre production. Même les chansons les plus footwork de l’album (comme l’excellent The Statue) troublent avec leur sample vocal inhabituel mais loin d’être dérangeant. On accueille ces samples avec un plaisir rare.

Concentrons nous maintenant sur les chansons. Prenons l’opener de l’album, She Died There. C’est l’essai le plus Burial-esque de Machinedrum, en recréant des phrases à partir de mots éparpillés et en leur donnant cette dimension tragique et extrêmement intense et esthétiquement belle. Avec un synthé très profond et intense, des drums très liquides et rapides, le vocal prend doucement sa place grâce à l’ambient très fluide et le murmure ambient que prend la voix. C’est totalement ce que fait Room(s), capturer un peu de tout et ressortir avec quelque chose d’unique et de très intense.

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Now U Know The Deal 4 Real est le seul track qui semble totalement différent des autres, tout en étant l’une des meilleures découvertes. Avec une basse très grimey, un synthétiseur dégoulinant des années 80, et un refrain très captivant, on a droit à une chanson très poignante et viscéralement folle, qui capture la puissance du dubstep, la folie du footwork et la magie du post dubstep. Aucune pause, un ambient très intense et un refrain qui reste gravé dans la mémoire de l’album. Après plusieurs écoutes, le refrain de cette chanson restera souvent celui qu’on entendra le plus dans les recoins de notre tête tellement il est bon et fascinant. Cette voix sensuelle, charismatique et inconnue qui place ce mystère et conduit totalement la chanson reste l’un des meilleurs efforts de Machinedrum.

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Mais le stand out track, LA chanson de l’album, celle sur laquelle on reviendra toujours et qui est réellement game changing (en tout cas plus que les autres) reste Come1. S’ouvrant sur un piano très Megadrive/Street Fighter, c’est 7 minutes d’exploration totale qui couvre une dizaine de genres. Le sample vocal funk est alors accompagné d’un Free Jazz frénétique et très vivant, et d’un bpm totalement fou. Peu à peu, le chant de Machinedrum lui-même, rendu fantomatique et qui se perd totalement dans les autres samples de l’album, prend place, et une beauté presque mélancolique prend sa place dans la piano-house frénétique du sample funk. Au cours des 7 minutes, le son se transforme peu à peu avec une finesse incroyable en quelque chose de beaucoup plus posé et profond. Le piano disparait, une guitare apparaît, les samples prennent moins de place et le chant devient alors plus fort avec la profondeur poignante de cette guitare loopée et qui anéantit sans que l’on s’en rende compte les drums et tout ce qui les entoure. Au final, plus que cette guitare, un ambient parfait et extrêmement fin et un chant utilisé dans tous les sens. Come1 est encore plus unique que tout le reste du LP.

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Au final, voilà ce que l’on a : Room(s) est totalement unique et bénéficie d’un travail juste phénoménal. Rivalisant avec le légendaire et intouchable Untrue pour son travail vocal, il réinvente aussi la manière de faire de la musique. Bien que l’on n’aie toujours pas senti l’influence de Room(s) sur la musique actuelle, on sent qu’il a transformé le goût de ses auditeurs et donné au footwork une importance capitale. Machinedrum aura été acclamé rétrospectivement en héros et comme l’une des figures les plus importantes de la musique électronique, même si ça lui a pris 10 ans. Et il est hyperactif, on voit des EPs chaque mois, dont le très bon Reworkz EP cette année (chronique) ou le game changing Nastyfuckk, voire encore son travail avec Azealia Banks.

C’est ainsi que cet album réussit à occuper parfaitement chaque espace de manière quasi parfaite et que chaque écoute de cet album révèle une variété spectaculaire et des moments de beauté et d’intensité unique que l’on ne trouvera jamais dans le footwork. Le génie de cet album réside dans plusieurs points, mais le point le plus marquant est l’exploit qu’a fait Machinedrum de mettre le grappin sur une dizaine de genres et de créer le sien à partir de tout et de n’importe quoi. En définitive, Room(s) est unique, quasi-parfait, révolutionnaire.  Il est aussi impossible à cerner, fruit des idiosyncraties de son auteur, mais révèle au plus profond de ses recoins un génie rarement égalé. 9.5/10.

Machinedrum – Room(s)
Si Mohammed El Hammoumi (Si Mohammed El Hammoumi)

Etudiant de 17 ans passionné de musique underground. Je connais la musique comme ma poche et des trucs que même Discogs ignore... Je te fais découvrir les meilleures et les pires sorties, je façonne ton goût. C'est moi qui analyse la musique actuelle et qui vous cultive. Pour vous servir.


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