Magazine Amérique du nord

(3) La norme et la brèche (sur la fantaisie)

Publié le 30 avril 2012 par Olivier Beaunay

On parle à l'envi des peurs contemporaines comme pour oublier la profonde déprime de l'époque : nous sommes devenus tristes. Depuis trente ans, mis à part peut-être le moment de fête nationale que représenta la victoire de l'équipe de France à la coupe du monde de football de 1998, tout nous incite à la morosité. Mais si nous ne savons plus nous réjouir, nous divertir, nous émerveiller d'autre chose que de faux-semblants et de débilités, à quoi bon ? Au milieu du vacarme et de la morosité, entre les petites vicissitudes et les grosses fatigues, il y a donc urgence à redonner à la fantaisie un peu de son pouvoir enchanteur.

Anti-Oedipe

Au contact d'un très jeune enfant, je recommande même de traiter le problème d'entrée de jeu. Les ambiances sociales imprègnent en effet les esprits beaucoup plus sûrement que le ressassement des principes. Au contraire de son aînée marquée par le climat d'optimisme social qui a caractérisé les Trente Glorieuses, ma génération est née et a grandi dans les années 70 et 80 dans une ambiance de pessimisme général. Dans L'anti Oedipe, Deleuze et Guattari marquaient à juste titre, à la même époque, l'étroite imbrication de la petite histoire et de la grande dans la formation de l'insconcient des individus. Nous n'échappons pas davantage aux petits drames familiaux qu'aux grandes secousses de l'époque, et cela à un âge où nous les subissons sans avoir encore les moyens de nous en distancier.

Les catastrophes ne font pourtant pas l'essentiel de l'affaire. Que l'époque soit marquée par la morosité ou par l'enthousiasme, par l'engouement ou par la dépression, il me semble que nous devons de toutes façons prendre très au sérieux cette histoire de fantaisie. Les périodes de catastrophe annoncée la rendent simplement plus salutaire. Ces périodes soulignent aussi d'autant mieux le double mouvement qu'elle requiert de notre ego pour s'épanouir : savoir s'extirper du bruit et de la fureur pour ne pas trop s'exposer (1) ; et être en même temps capable de s'immerger dans le réel pour imaginer une voie propre. Ecrire une histoire singulière, en somme, plutôt que de s'en laisser conter.

Enfant libre

Si la fantaisie est mal cotée à la bourse des valeurs collectives - c'est, après tout, dans l'ordre des choses -, elle me semble cependant précieuse dans la vie de chacun. Valeur intime et transversale, elle relève à la fois de la créativité, de l'humour, de l'imagination, de la poésie et de la sensualité. Elle inspire aussi bien les relations amicales que les défis professionnels, les oeuvres de l'esprit que la vie sexuelle (2) - et j'observe bien un intérêt précoce pour ces deux dimenions chez l'enfant. C'est ce qui la relie, de façon moins superficielle qu'il n'y paraît, à la capacité à créer des espaces de liberté à côté des normes, des cases, des conventions qui régissent bien plus puissamment nos existences engoncées que nous ne le pensons d'ordinaire.

Le meilleur moyen de la transmettre dès lors, c'est d'imaginer des espaces à la fois d'apprentissage et de créativité, d'ouvrir des brèches dans le réel de telle manière que l'enfant puisse, à côté des fondamentaux qui l'ancrent progressivement dans la réalité, cultiver sans le perdre le pouvoir de son imagination (3). A beaucoup d'égards, l'adulte se construit en effet sur la mort de l'enfant. Le type psychologique dit "enfant libre" en analyse transactionnelle, à la fois créatif, indépendant et spontané, dit bien à cet égard combien cette façon libre et inventive d'être et de penser se fait rare dans le monde adulte. Cela en fait une valeur doublement précieuse au plan individuel et collectif : pour ses vertus d'inspiration, de création, de joie de vivre ; mais aussi pour sa capacité entraînante à apporter des solutions nouvelles en reliant ce qui était jusqu'alors séparé, en défrichant ce qui était ignoré ou encore en osant ce qui était exclu.

La fantaisie est une valeur toute de transmutation et d'alchimie personnelle. La culture générale en est la voie royale en particulier à travers l'éducation artistique, si maltraitée par l'enseignement, mais aussi au sens plus large de l'éveil de la curiosité dans toute la mesure où la philosophie générale prime, dans ce domaine, sur la discipline choisie et où le regard prime sur la chose. Quand Flaubert demande à Maupassant de décrire une chaise pendant des heures ou quand Rilke suggère à Franz Xaver Kappus d'examiner son quotidien, ce qui compte, ce n'est pas l'objet extérieur, c'est le processus intérieur (4). L'initiation aux histoires constitue bien sûr une source féconde à cet égard : celles qu'on lit et, plus encore, celles que l'on invente au fil des circonstances pour faire entrevoir plusieurs niveaux de compréhension et d'appropriation du réel.

Le réel et son double

Dans La vie est belle, un père emmené avec sa femme et son fils dans un camp de concentration travestissait la tragédie en terrain de jeu pour protéger son fils de la violence. Par la grâce de l'imagination du père, l'internement se transformait ainsi pour l'enfant en concours dont l'objectif était de gagner un vrai char d'assaut. Drame et ruse de l'histoire : à la fin, le père meurt et l'enfant gagne le char d'assaut libérateur qui apparaît soudain devant sa cachette à l'entrée du camp. Cette histoire est une bonne illustration de ce qu'il faut entendre par fantaisie en dehors du drame qui représente ici son expression-limite. L'essentiel de l'affaire est le refus de l'ennui, la capacité à transformer les contraintes en jeux et, plus largement, l'aptitude à subvertir le réel de façon que nous puissions y trouver notre place.

Raconter une histoire, en ce sens, est tout sauf un acte anodin. C'est au contraire un art majeur de toute éducation et peut-être même l'acte éducatif par excellence. Car enfin, comment les bons professeurs et les adultes attentifs éveillent-ils plus tard la curiosité des enfants, nourrissent-ils chez lui la capacité à se projeter, font-ils émerger le désir de se construire sinon par le truchement des histoires ? Les histoires pour enfants seraient ainsi l'antidote du storytelling que l'on sert aux adultes et qui n'en sera que mieux décrypté plus tard. Voyez là-dessus ce que dit justement Pennac, qui fut cancre avant d'être écrivain (5), ou ce qu'échafaude Chevillard, sans doute le plus imaginatif de nos écrivains actuels, à partir du réel le plus trivial (6).

La fantaisie a donc autant à voir avec l'imagination qu'avec la critique. A la différence de ce que laisse entendre son étymologie qui la rapproche de l'apparition, de l'éphémère, du caprice ou de la frivolité, elle est aussi un acte de transformation. Ce qui me semble intéressant est qu'elle laisse le choix : l'initiation à la fantaisie ne fait d'avance ni les élus visionnaires ni les créateurs inspirés, et pas davantage les intellectuels engagés que les voyageurs fraternels. Elle contribue sans doute puissamment à faire des individus heureux. Elle laisse le choix, en tout état de cause, entre le travestissement et la transformation, entre le soft et le hard, entre le design et la maçonnerie si l'on veut, mais selon un angle qui privilégiera toujours le coeur à l'ouvrage sur la rage de la corvée.

Il y a quelque chose à la fois de non nécessaire et de fondamental dans la fantaisie. Elle n'est en elle-même ni utile ni gratuite. Elle prend la forme que lui donne l'écosystème qui aura été celui de l'enfant selon un bricolage propre finalement assez mystérieux. Ce qui me semble essentiel avec elle, c'est la capacité d'émerveillement et d'enthousiasme qu'elle confère conjointement aux enfants et aux adultes. Le contraire de la fantaisie, c'est l'ennui. Et l'ennui, c'est la mort.

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(1) Sous cet angle, ceux que l'on qualifie "d'écorchés vifs" n'ont pas simplement un problème avec le monde, ils en ont d'abord un avec eux-mêmes. Ce n'est pas la capacité de révolte qui est en cause ici, c'est la focalisation exclusive par laquelle elle se traduit. Je regardais l'autre soir le film passionnant (et inquiétant) d'Antoine de Caunes, Yann Piat : chronique d'un assassinat. En poussant un peu le trait, on peut faire l'hypothèse que ce n'est pas seulement contre la mafia et la corruption que Piat est allée au carnage, mais aussi contre l'incroyable violence de l'absence de reconnaissance de sa mère. C'est même la dureté de celle-ci qui, dans les dernières séquences, la convainc de remonter de plus belle au créneau pour lui faire enfin savoir qu'elle existe de façon fracassante.

(2) Voyez par exemple à ce sujet Le nouveau désordre amoureux de Bruckner et Finkielkraut. Au sens anglo-saxon, fantasy signifie aussi "fantasme". Notre professeur de philosophie en terminale nous rappelait de temps en temps avec humour qu'il eût fallu que les hommes ne se préoccupassent pas des femmes avant vingt ans. C'était bien sûr une cause perdue ; mais c'était aussi une idée moins extravagante qu'elle n'en avait l'air. La découverte du plaisir sexuel, qui peut être de fait assez obsessionnelle à cet âge chez les garçons, éloigne des exigences du travail. Luc Ferry rappelait récemment que Nietzsche parlait et écrivait couramment le grec à quinze ans... Nous étions quelques uns à penser qu'il était possible de mener les deux de front - du moins, cela nous arrangeait-il. Ce que nous perdions en puissance de travail, nous le gagnions en inspiration, mais aussi en rapidité puisqu'il restait moins de temps pour l'étude. On dit souvent à cet égard que la discipline canalise le désir ; on pourrait soutenir inversement que le désir fait naître la discipline dans la mesure où il conduit à se donner les moyens de ce que l'on veut faire ou, en tout cas, à suivre un cheminement, une exploration propres si l'on n'est pas encore assuré de sa passion.

(3) Ainsi, un bond dans les airs devient un saut en parachute, une dispute naissante se transforme en opéra improvisé, un bain en exploration sous-marine, le trajet vers l'école en excursion dans un zoo, une conversation anodine en dialogue de fous, le charabia du réveil en chinois d'arrière-cuisine, une marche en poursuite, l'eau gazeuse en champagne, une promenade sur les épaules en équipée à cheval, etc. Le premier terrain de jeu, ce n'est pas le jardin d'enfants, c'est le réel, ce n'est pas le donné, c'est le regard, bref, ce n'est pas un lieu, c'est une attitude. Nous sommes là en réalité dans un processus de co-créativité dans lequel l'enfant apprivoise le réel, l'adulte réapprend l'enchantement et où tous apprennent en même temps à vivre ensemble en créant un espace propre entre la règle et le jeu.

(4) "Fuyez les grands sujets pour ceux que votre quotidien vous offre. Dites vos tristesses et vos désirs, les pensées qui vous viennent, votre foi en une beauté. Dites tout cela avec une sincérité intime, tranquille et humble. Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. Pour le créateur rien n'est pauvre, il n'est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ?" Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète.

(5) Daniel Pennac, Chagrin d'école.

(6) Voir par exemple Préhistoire, ou encore le très réjouissant Démolir Nisard, tous deux édités aux Editions de Minuit.


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