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Une écrivaine, 7 questions: Agnès Renaut, auteure de 'Qu'as-tu fait de ta soeur ?'

Par Melmont

Ouvrage

Pourquoi l'écriture ?

Je ne sais pas vraiment, c’est comme « pourquoi être comme je suis ». Je viens de petites gens et ces mots ne sont pas pour moi péjoratifs mais tendres. D’une famille nombreuse où on n’avait pas d’espace à soi. Ma mère dessinait, avec un rêve échoué de modiste. Je l’ai imitée, puis j’ai rempli des cahiers de bandes dessinées où je dessinais et racontais des histoires. A seize ans, je voulais être créatrice de BD. Adolescente, j’écrivais des poèmes en série, j’échangeais des lettres en rimes avec une copine d’école. J’avais un monde imaginaire intérieur fort, qui parfois m’effrayait, mais jamais je l’extériorisais. A dix-huit ans, j’étais la première de la famille à obtenir le Bac. Et j’ai commencé à travailler. Dix ans plus tard, j’ai décidé de déjouer le sort et je me suis inscrite en Fac de lettres. Aujourd’hui, je dirai ainsi le « pourquoi » de l’écriture : pour les « sans paroles », ceux qui n’ont pas de voix, pas de mots, parce qu’ils n’osent pas ou ne peuvent pas. J’ai été moi-même cette « sans paroles », je ne m’exprimais pas et c’est vers 30 ans, grâce aux études et à la psychanalyse, que j’ai commencé à dire, à écrire pour être lue. Je dirais qu’être écrivain est d’abord affaire d’autodétermination : lorsque l’on décide d’écrire non plus pour soi (ni pour les proches, je n’ai jamais écrit pour eux) mais pour un espace au-delà, public, inconnu. Pour aller de l’autre côté de la rive. Car pour moi, d’une rive d’origine à l’autre rive rêvée, il y a un bras de mer que je ne cesse de désirer atteindre. J’ai toujours eu ce désir de départ, d’un ailleurs, de trouver les mots pour m’y porter. Cet élan, cette rébellion contre la fatalité, c’est ce qui ma glaise, ce qui m’a faite telle que je suis.

Une question banale sans doute à vos yeux : quelle est- la part autobiographique dans votre roman « Qu'as-tu fait de ta soeur ? »
Evidemment, je n’ai tué aucune de mes sœurs ! Elles sont toutes bien vivantes. Un roman est avant tout une fiction. Ce livre n’est ni dans le pacte autobiographique, ni une autofiction (ce qui est le cas d’autres de mes écrits). Pour autant, la part de vécu, d’histoire personnelle est la matière première de l’écriture. Tout livre porte les matériaux intimes de l’écrivain. Mon roman « Qu’as-tu fait de ta sœur ? » vient d’abord d’un fait divers, le cas des enfants meurtriers de Liverpool, en 1993, qui m’a fait choc : comment peut-on envoyer des pierres à des enfants sans se demander ce qui a pu leur arriver, à eux ? Mais aussi du cas de Mary Bell, douze ans, meurtrière de Newcastle, en 1968. Peu à peu, mon personnage est venu, ne petite fille a commencé à me parler, j’entends encore en moi sa voix intérieure, comme une musique. Et puis, il y a mon univers personnel, à fois imaginaire et venu de mon enfance, qui donne forme. D’abord, les noms des personnages, Zon la narratrice et Zette la petite sœur, viennent d’une chanson de mon grand-père : « Lisette et Lison »… Puis la tonnelle, la maison abandonnée ou j’imaginais un voisin invisible, la lessive, les mains comme des crabes rouges… Tout cela, c’est vrai. Certains éléments sont remodelés, comme la Cité brune, inspirée par la Butte rouge de Châtenay-Malabry. Mais ce sont des matériaux qui, pétris avec d’autres inventés, composent un tableau. L’inconscient joue son rôle, cela ne me fait pas peur : j’ouvre le couvercle et je laisse venir. Au final, ce n’est pas du tout mon histoire mais il y a de moi à l’intérieur. Et cette histoire peut devenir celle de n’importe qui. Au-delà de ce roman, le personnage de petite fille est pour moi un fantôme d’écriture, elle resurgit dans d’autres histoires, différente, un peu sorcière et magnifique. Ou celle qui n’a pas pu, autrefois, se faire entendre.

L'enfance est très idéalisée par les adultes, on pense aux fabulettes, aux mondes de Chantal Goya ou Dorothée, aux petites histoires POUR enfants, aux romans de Daniel Pennac ou dans une autre mesure, Enid Blyton. Mais chez vous, qu'évoque l'enfance ?
J’exècre la vision rose bonbon de l’enfance, surtout celle relative aux petites filles. C’est une image recréée de toutes pièces par le monde adulte qui a tellement besoin de transformer la réalité de l’enfance, pour l’oublier. Bien sûr, il y a de merveilleux souvenirs d’enfance, mais les années que parcourt l’enfant ne sont pas de verts pâturages. Il y a un besoin de refoulement car l’enfance est apprentissage, souvent douloureux. Il y a des enfances plus ou moins heureuses mais l’adulte n’a plus envie de se souvenir d’une certaine réalité : tout, autour de l’enfant, est tellement plus grand que lui. Il n’a aucun pouvoir. L’enfant est à la fois « dominé » par le monde et doué de qualités qu’on ne veut pas toujours percevoir, notamment d’une certaine force car on préfère le voir faible et malléable. Je crois à l’intelligence formidable de l’enfant et à son extraordinaire capacité d’adaptation au monde, hélas trop souvent au désir des grands. Je suis sensible à l’état d’abandon de beaucoup d’enfants : ceux dont le cas est flagrant, de par le monde et autour de nous, mais aussi ceux dont l’abandon est invisible, muet. Entre parenthèses, l’univers d’Enid Blyton est moins rose que celui de Chantal Goya, il suffit de voir les péripéties de Sophie… Sacrée gamine.

Quels sont vos rapports avec vos lecteurs ?
Le fait de publier fait vivre l’expérience merveilleuse et émerveillée d’être lue. Les retours de lecture, quels qu’ils soient, en complicité ou en distorsion, sont des moments forts, c’est l’aboutissement de l’acte d’écrire qui atteint « l’autre rive » et c’est la magie de la publication… Il y a une rencontre, entrechoc d’émotion : la mienne, celle du lecteur. J’ai eu un courrier suite à la parution de « Qu’as-tu fait de ta sœur ? », de deux collégiens qui me posaient des questions touchantes : contrairement à ce qu’en ont pensé quelques adultes, ils n’étaient pas choqués par l’histoire mais curieux de comprendre, de façon intelligente. Et aussi un débat riche et étonnant avec des lycéennes qui ont suggéré des interprétations, par exemple sur le sens du « voisin invisible », comme symbole de l’inconscient… Parfois, des lectrices m’ont fait part d’un bouleversement, d’une résonnance dans une zone intérieure jusque là ignorée. Plus rarement, on y a vu un roman « noir », animé de haine, alors que pour moi, c’est un roman d’amour en donnant la voix à une enfant en abandon. Le lecteur fait projection de quelque chose qu’il a reconnu mais son regard en dit davantage sur lui ou elle que sur moi. Et je dois l’accepter, comme courant d’humanité qui passe à travers l’écrit. C’est ça, écrire : que la chose écrite s’échappe pour vivre à travers d’autres regards.

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Et les médias ?

Il y a eu deux types de réaction, géographiquement tranchée. Les médias nationaux ont joué les censeurs, s’insurgeant contre la supposée provocation du roman : comment peut-on écrire une chose pareille ? Je pense qu’ils devraient lire davantage de  littérature, cela formerait leur esprit critique. Pourtant, je ne parlais ni de tortures ni de viols, ni de perversités. De cruauté, oui, mais celle qui est liée à l’innocence, qui ignore le bien et le mal  En fait, j’ai touché un tabou : la criminelle est un enfant, pire : c’est une petite fille (transgression de l’image robe blanche et souliers vernis), pire : c’est un fratricide, pire : c’est sa petite sœur. Tout de même, c’est ignorer et l’histoire de Caïn et Abel. Cette histoire est « biblique », d’ailleurs le titre l’évoque (qu’as-tu fait de ton frère ?) mais il y a des tabous contemporains : on se complait dans la vision d’enfants victimes ou massacrés mais on ne veut pas voir les enfants criminels, par conséquent souffrants. Les médias nationaux se font le porte-parole dominant du préjugé social, de l’archétype. Le résultat a été une sorte de mise à l’index du livre (on n’en parle pas) bien que l’éditeur ait eu plusieurs réactions par téléphone, plusieurs sollicitations lâchées au dernier moment. L’autre type de réaction, plus nuancée, provenait davantage de la presse régionale : j’ai eu beaucoup d’échos de presse, sans tabou, comme si les réseaux secondaires s’accordaient davantage de liberté et, d’ailleurs, des propos assez proches des réactions de lecteurs dont j’ai eu connaissance…J’ai été invitée au salon Biblion en Charente, des signatures en province… Et même un écho dans les pages du Centre culturel français à Londres. Enfin, un éditeur espagnol, Akal, a acheté les droits pour une traduction.

Un prochain roman ?

J’ai  quelques romans dans mes tiroirs et mon disque dur ! Certains n’ont pas trouvé éditeurs. L’un a fait l’objet d’un accompagnement rapproché pendant toute une année par un éditeur pour finalement être refusé par la direction financière… Actuellement, je suis presque au bout d’un manuscrit d’autofiction. En général, je travaille plusieurs manuscrits à la fois et j’en finalise un tous les trois ou quatre ans. Mais je n’écris pas que des romans. J’ai publié une nouvelle, « Les yeux bandés », qui a obtenu le deuxième prix au Concours du Cinal (Dire le non visuel) pour le bicentenaire de Louis Braille et a été publiée dans le recueil « L’Autre beauté du monde », aux Editions de la Loupe. J’avais auparavant publié une nouvelle « La sueur salée comme la mer » dans la revue Encres Vagabondes. J’ai écrit aussi des petits textes de théâtre publiés dans le « Bocal agité » de Gare au théâtre. J’ai publié aussi, sur un tout autre créneau, des ouvrages sur la communication écrite. Et depuis peu, j’écris des chansons… J’ai offert l’une d’elle à Jann Halexander, je serais heureuse qu’il la chante ! Mais le roman, multiforme et libre, est un champ vers lequel je reviens toujours. Lorsque j’aurai terminé mon manuscrit en cours, je vous raconterai.

Votre plat préféré (on échappe jamais à cette question !)
Je préfère parler d’une gourmandise : le chocolat. C’est une passion. Et j’aime tous les chocolats, sans discrimination. Comme si c’était la concentration d’une gourmandise de vie.

Merci!

LM


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