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Margin call : Glaçant, surtout la stratégie

Publié le 15 mai 2012 par Egea

J'ai vu l'autre jour Margin call, film américain racontant la chute de Lehman Brothers. Film passionnant et glaçant, mais passionnant. Est-ce simplement l'histoire de la banque spéculative ? Non, il y a plus....

Margin call : Glaçant, surtout la stratégie

1/ On connaît le scénario : un jour de purge de personnel, un des employés virés avec la sidérante brutalité américaine remet à un de ses collaborateurs une clef USB où se trouvent l'état de ses recherches. Le petit jeune bosse le soir et découvre l'impensable : la banque qui a monté un produit dérivé a accumulé des risques qui commencent à se révéler. Du coup, son compte-rendu monte la hiérarchie dans la nuit jusqu'à provoquer une réunion du CA à deux heures du matin.

2/ On remarquera la raison de l'erreur : la modélisation mathématiques à la base de la constitution du produit (mélange de bonnes créances et de créances pourries) est fondée sur des séries statistiques, auxquelles on a appliqué un ajout de 15 à 20 %. Voici l'illustration parfaite d'une cause de surprise stratégique, telle qu'égéa la mentionne depuis longtemps et que Philippe Silberzahn a bien expliqué : prolonger des courbes n'est pas le bon moyen d'anticiper l'avenir. C'est pourtant là-dessus que sont fondés tous les modèles, qui échouent tous à être fiables. Cela provoque alors l'échec des stratégies, et même de la considération pour la stratégie.

3/ Une anecdote : je discutais ce WE avec un proche qui a un très haut poste (N-1) dans une FMN importante (et américaine). Je lui posai la question de la stratégie, et de la direction de l'entreprise. J'ai bien senti que pour lui, c'était une question un peu fumeuse, que ce qui compte c'est le compte-rendu trimestriel, et que l'essentiel du métier de direction consiste à connaître tous les détails... Cela confirme la confiance dans le facteur humain. Et pour revenir au film, on s'amusera de constater qu'à chaque fois qu'on montait un échelon hiérarchique à qui on rendait compte du problème, celui-ci disait : ne me montre pas les chiffres et les formules, "speak English" : des professionnels de la banque refusaient donc cette logique de "chiffre et de formule".... Car ce qui fonde leur décision, ce n'est pas ce modèle, c'est la réalité et sa "signification". Elle repose sur des mots, non des équations...

4/ On passera sur les portraits des différents protagonistes, qui nous montrent leur humanité et leur cynisme et leur petitesse et leur soumission au système : c'est à la fois glaçant et amusant. Et on notera au passage la description de ce rôle emblématique (de bouc émissaire dirait presque René Girard) de la banque et du système financier, affublé de toutes les critiques et en même temps absolument nécessaire : à l'aube, dans un trajet en voiture en sorte de road movie bancaire, le petit chef explique aux rookies le pourquoi du comment.

5/ Mais finalement, le plus saisissant est le personnage joué par Jeremy Irons, au sommet (de son art, et de la banque). Je ne m'attarderai pas sur le cynisme, ni même sur la décision prise et la façon de la mettre en œuvre (il faut quand même que vous ayez envie d'aller voir le film...). Non, le plus fascinant c'est la rapidité de la décision, sa brutalité et sa radicalité. C'est une grande leçon. La stratégie, c'est d'abord le stratège, celui conduit la guerre. On peut y voir du cynisme absolu, qui rend le film glaçant. Mais pour les grandes batailles, pour les grandes décisions, il faut de grandes âmes. Et c'est une grande âme (je n'ai pas dit une âme bonne... : nulle éthique ou moralité là-dedans). Là encore, il demande qu'on lui parle anglais. Mais sa décision, absolument stratégique, ne repose pas sur les mots, mais sur la décision. Là repose l'essentiel, là repose le grand chef : l'esprit de décision, quasi instinctif, qualité qu'on ne peut enseigner, qui se fabrique par l'expérience, et qui vient beaucoup de la pratique du risque.

6/ Je crois que beaucoup de décideurs ont perdu l'habitude du risque. Ce que le film nous montre, c'est quelqu'un qui sait prendre des risques pour emporter la décision, donc la bataille. L'analyse stratégique vient après, quand on dépiaute cette décision pour comprendre ses voies et ses moyens.

Même si J. Irons expose, en fin de compte, la vraie règle qui l'a conduit à prendre cette décision : celle de l'inéluctabilité de la crise dans le système capitaliste. Ou plutôt des crises, répétitives et sans cesse surmontées. Voilà peut-être la seule loi stratégique qui l'inspire et qui fonde sa décision : la prolongation d'une série. Ce que justement, je dénonçais en entrée....

O. Kempf


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