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[note de lecture] "Khôl" d'Isabelle Ménival, par Bruno Fern

Par Florence Trocmé

MénivalQui dit poème dit (ou devrait dire) travail de la langue, non pas uniquement par souci de la forme mais pour mieux, par ce travail même, « supporter l’angoisse du Rien, l’absence de la vie »1 et tenter ainsi d’y (re)naître différemment. Si l’on admet cette double nécessité, alors le livre d’Isabelle Ménival, écrit à 14 ans et demi, paraît plutôt prometteur. 
D’emblée, la phrase de Proust mise en exergue2 place l’ouvrage sous deux signes contradictoires : celui de la passion amoureuse et celui du détachement ou, du moins, d’une prise de distance que l’écriture prolonge à sa manière. De plus, cette expérience s’est faite ici à travers celle qui mène de l’enfance encore toute proche à un temps où corps et monde sont appréhendés sous d’autres angles – dont certains s’avèrent forcément coupants. 
Le texte liminaire précise à la fois l’importance et les limites de ce qui a eu lieu, exposant presque symétriquement le désir d’un parfait alter ego et le deuil d’un tel rêve, les choses étant dites à présent dénouées, sans oublier de souligner à quel point tout fut si précoce : « mes mains se perdent // si petites / dans un si grand écart ». Ensuite – la plupart du temps dans un tutoiement adressé non seulement à l’être aimé mais aussi à un double qui rend peu à peu étranger à ce que l’on croyait être soi –  l’histoire est déroulée : « où les désirs / se contractent plus denses / enfin on peut // les lettrer ». Composée d’interrogations, d’accords et de ruptures que le phrasé épouse, entre prose et vers vraiment libres (comptés ou pas, avec ou sans rimes, respectant la syntaxe ou bancals), c’est « une histoire d’inversion  / là qui allait chercher dans l’autre inconnu(e) indéterminé(e) / l’enfance interminable ». Elle ne se réduit ni à l’étalage des premiers émois ni à un huis clos puisque cet amour-là ne saurait être pleinement heureux tant il se sait cerné par la rumeur de l’Histoire, par tous ces faits qu’il lui faut – selon l’injonction des dernières pages –  regarder et qui touchent autrement au sentiment d’une supposée innocence : « Un journal comme chaque / Fois que Shakespeare s’évapore / Un ou deux morts en Irak / Gaza encore » – surtout quand c’est l’enfance elle-même qui est gravement atteinte à cause de la guerre ou de la misère. 
Outre la variété prosodique évoquée ci-dessus, l’écriture possède déjà quelques qualités qui ne sont pas si fréquentes. En effet, I. Ménival évite autant d’adopter la conception tenace d’un lexique prétendument poétique que son contre-pied systématique ; elle sait parfois jouer subtilement avec la langue (« ma chère / tout se désincarne ») et faire preuve d’humour, trait particulièrement bienvenu quand le tragique menace : « à travers la fenêtre / le building compresse en tes yeux 462 vies d’assiettes qui volent de rideaux tirés et des roses // tu te sens encore très loin du trottoir qui s’approche ». 
Au bout du compte, ce livre aura probablement contribué à la quête d’une identité, non pas au sens d’un devenir adulte figé mais plutôt d’une immaturité assumée qui refuserait les masques : « je te dis cela / en riant parce que je n’ai plus peur / mon corps n’est plus qu’un fil / je ne tiens plus qu’à ça » – bref, d’une fragilité suffisamment forte. 
 
[Bruno Fern] 
 
 
1Jude Stéfan, Variété VI
2 « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! », Du côté de chez Swann
 
Khôl, Isabelle Ménival, éditions Argol, avril 2012, 15 € 


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