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Le grand soir : Indignez-vous !

Par Wtfru @romain_wtfru

Le grand soir : Indignez-vous !

Écrit et réalisé par Gustave De Kervern et Benoît Delépine
Avec Benoît Poelvoorde, Albert Dupontel, Brigitte Fontaine, Areski Belkacem, …
1h32

Résumé :
Les Bonzini tiennent le restaurant « La Pataterie » dans une zone commerciale. Leur fils ainé, Not, est le plus vieux punk à chien d’Europe. Son frère, Jean Pierre, est vendeur dans un magasin de literie. Ils sont très éloignés l’un de l’autre : le premier refuse tout confort matériel, tandis que le second ne voit que par la consommation. Quand Jean Pierre est licencié, les deux frères se retrouvent et décident de faire la révolution à leur manière…

Avis :
Après avoir osé le road-movie en fauteuil-roulant (Aaltra), le road-movie surréaliste (Avida), le road-movie social (Louise-Michel) et le road-movie de retraité en Münch Mammut (Mammuth), le légendaire duo grolandais Kervern/Delépine continue son exploration unique de la mouvance humaine à travers un nouveau genre : le road-movie en zone commerciale !

De toute façon, peu importe ce qu’ils filmeront, les deux réalisateurs seront toujours rattachés à cet esprit de road-movie, de mouvements.
En effet, la volonté du duo n’est sans doute pas nécessairement de réaliser systématiquement des road-movies, mais leur état d’esprit, libre et contestataire, entraîne inévitablement cette notion de mouvements, de déplacement, un homme libre étant, par définition, quelqu’un qui se déplace où il le désire et quand il le désire.

Not (Benoît Poelvoorde) est d’ailleurs, sans nul doute, le personnage le plus libre de la filmographie des deux réalisateurs.
Les deux personnages d’Aaltra n’étaient pas totalement libres puisque prisonniers de leur handicap récent. Ceux d’Avida ne l’étaient pas non plus : l’un était muet, et les deux autres prisonniers de leur propre apparence (les rouleaux de scotchs de l’un, et les rondeurs de l’autre).
Quant à ceux de Louise-Michel et de Mammuth, ils avaient certes un brin de liberté, mais ils étaient malgré tout bloqués par leurs situations sociales. Les premiers (ceux de Louise-Michel) devaient en effet supporter une certaine pauvreté, ainsi que leurs changements de sexes. Et le second, même s’il parvenait à retoucher une liberté qu’il n’avait pas eue depuis ses 20 ans, était également dans l’obligation de retrouver ses papiers, et donc de devoir subir les règles de la société.

Not aurait cependant pu devenir un personnage très vite ridicule et agaçant, ne serait-ce qu’à cause de l’exubérance de l’acteur qui l’interprète. Mais il se retrouve ici projeté en personnage poids-lourd, capable de nous faire sentir toute la douleur de sa situation, et en même temps de nous divertir un maximum par son humour potache et bon enfant.
Poelvoorde est d’ailleurs sensationnel dans ce film, marquant chaque image de son empreinte, et volant constamment la vedette à son compagnon de jeu, pourtant assez inspiré.

Ici, c’est donc l’art du comédien, associé à celui de ses deux metteurs en scène qui est important. Poelvoorde, par sa démarche, par son style, par sa voix, parvient à un installer un personnage d’un réalisme étonnant, mais qu’en aurait-il été sans le regard ciselé du duo sur leurs contemporains et sur le monde qui les entoure ?

Car, depuis Louise-Michel, la forme et le fond de leurs œuvres ont radicalement changés.
Outre le fait qu’ils soient passés à la couleur et à une narration plus fluide et plus accessible, il est également important de noter que les deux réalisateurs se sont situés dans une optique beaucoup plus sociale et, en un sens, beaucoup plus grolandaise.
Dès lors, ils se font chantres de la tragédie humoristique, et ils dénoncent ainsi le mal, ou plutôt le malaise, de notre société à travers le rire et les situations ubuesques.

Cependant, l’humour de ce nouveau film a lui aussi changé.
Peut-être n’est-ce qu’une impression, ou bien alors une divagation de l’esprit de l’homme qui écrit ces lignes, mais toujours est-il que le non-sens paroxystique des réalisateurs de Louise-Michel semble ici s’être transformé en un humour beaucoup plus burlesque, et donc beaucoup plus accessible.
L’exemple le plus probant étant sans doute le nombre de chutes, de gags visuels, beaucoup plus important que dans les précédents films (la chute étant l’un des éléments primordiaux du slapstick).

Mais même si, d’un point de vue humoristique, le film déçoit quelque peu (ne boudons tout de même pas notre plaisir puisque certaines scénettes restent malgré tout d’une gigantesque drôlerie), il demeure malgré tout d’une grande efficacité de par son regard sur notre société.
A l’heure où les manifestations, les rebellions et les indignations se multiplient à travers la planète, Le grand soir, bien qu’il soit dans la continuité de l’œuvre de nos deux trublions préférés, peut être vu à la fois comme un appel à la résistance, au combat, et en même temps comme le triste constat d’une Révolution qui ne se fera pas, ou en tout cas pas tout de suite.

Après le licenciement de Jean-Pierre, Not tente de faire découvrir à son frère le monde dans lequel ils vivent, et lui faire comprendre ainsi que notre situation actuelle n’est pas viable.
Symboliquement, Not, l’anarchiste, parvient à montrer la lumière à son frère et tous deux errent ensuite dans cette zone commerciale où la vie n’existe pas, et dont le slogan pourrait être « Travaille, dépense, dépense, et puis crèvent en silence ».
Mais dès que nos deux rebelles tentent de convaincre un plus grand nombre de personnes qu’il faut se battre contre ce monstre, plus rien ne se passe, et les frangins se retrouvent seuls dans un hangar.

Comment comprendre ces images ? Doit-on comprendre que les frères Bonzini (et quelques autres) sont les seuls à être éclairés sur notre monde moderne ? Doit-on au contraire les voir comme deux rebelles du dimanche, deux illuminés qui se battent contre une invincible (ou invisible) machine ?
Chacun devra se faire sa propre opinion sur le sujet, mais il serait tout de même assez difficile de voir en ce film autre chose qu’un appel à la résistance et au changement (sans vouloir faire de pub à notre président, bien sûr, puisque le film devait initialement sortir avant les élections).

Toujours est-il qu’un film aussi engagé et (presque) révolutionnaire, dans la production cinématographique actuelle, cela demeure très rare.
On a beau avoir le sentiment que les deux réalisateurs veulent satisfaire un plus grand public, être plus ouverts (ce qui n’est pas vrai du tout), leur mise en scène et leurs situations demeurent toujours aussi radicales et sans concessions (c’est leur marque de fabrique après tout).
Ce n’est pas leur meilleur film, ça tout le monde en conviendra. Ce n’est pas non plus le film de l’année. Mais des films comme ça on en a si rarement qu’on en profite au maximum et qu’on est prêt à faire la Révolution tout seul pour pouvoir se délecter de ce merveilleux flot d’images surréalistes.


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