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Le meilleur âge pour les langues

Publié le 12 juin 2012 par Linguatoys

Invoquant la réceptivité et la spontanéité des petits, le linguiste Claude Hagège, recommande, à l’instar de nos voisins européens, un enseignement précoce des langues à l‘école. Polyglotte d’exception, il défend la diversité culturelle, un véritable enjeu d’avenir des enfants. 

Le meilleur âge pour les langues

Comment les parents peuvent-ils, eux, transmettre le goût des langues ?
Claude Hagège. Voyagez avec vos enfants ! C’est la meilleure façon de les ouvrir aux sonorités étrangères. Encouragez-les à avoir des correspondants étrangers, par lettre ou par courriel. N’hésitez pas, non plus, à recevoir à la maison des jeunes venus d’ailleurs. Les échanges linguistiques offrent un avantage précieux : même avec des phrases rudimentaires, ils donnent d’emblée le plaisir de la conversation et ancrent l’apprentissage dans la vie quotidienne. Enfin, la gastronomie, le cinéma, la musique, l’art, bref, toute ouverture à la diversité des cultures éveille le désir des langues. Je citerai l‘école en dernier parce qu’on y apprend une langue à l’entrée au collège. C’est beaucoup trop tardif ! L’enseignement précoce est la clé de l‘éducation bilingue.

Faut-il donc commencer au berceau ?

Dans l’idéal, oui ! En France, de plus en plus de couples mixtes enseignent le bilinguisme à leurs petits. Dès la naissance, une mère française, par exemple, s’adresse à son enfant dans sa langue, et le père, anglais, dans la sienne. Ce sont les conditions d’apprentissage les plus favorables. Car l’oreille du nourrisson est avide de sons nouveaux. Mais tout le monde n’a pas la chance de grandir dans une famille bilingue. En dehors de cette situation, les études scientifiques montrent que le meilleur âge pour apprendre une deuxième langue se situe vers 5 ans.

Pourquoi à cet âge précisément ?

Parce que l’enfant possède d‘étonnantes capacités auditives et phonétiques. Il est extrêmement réceptif aux sonorités les plus diverses, et il peut les reproduire beaucoup plus facilement qu’un adulte. Il est capable de rouler les « r », d’articuler les « h », de prononcer des consonnes interdentales – avec la langue entre les dents – comme le the ou le thieft anglais. Par exemple, une petite Américaine de 5 ans qui apprend le français perd complètement son accent d’origine en seulement trois mois. Ce dont un adulte est incapable !

Vers l‘âge de 11 ans, l’enfant perd cette faculté, car ses synapses se sclérosent. Ce n’est pas une pathologie, mais un phénomène naturel. Son oreille filtre alors les sonorités étrangères : on dit qu’elle devient « nationale ». Or cette période de « fossilisation » correspond justement à l’entrée en sixième, le moment où, à l‘école, on introduit l’enseignement d’une langue !

Le meilleur âge pour les langues

Mais si les élèves de CP, qui découvrent l‘écriture du français, apprennent l’espagnol, ne risquent-ils pas de s’emmêler les pinceaux ?

Non, car à cet âge l’enfant a déjà acquis les bases du français. Il ne commet plus d’erreurs de prononciation. La morphologie, la syntaxe et la phonétique sont en place. Par conséquent, il ne court plus aucun risque de contamination d’une langue par une autre.

Vous dites que la puberté constitue également un écran…

Oui, car c’est l‘âge où s’accroissent les inhibitions sociales. L’allègre spontanéité de l’enfant, son goût pour les manipulations verbales et sa jubilation ludique d’apprendre laissent la place, chez l’adolescent, à une inquiétude, à une attitude soucieuse de l’opinion d’autrui, et donc à une crainte de la faute. L’erreur est redoutée, à cause du ridicule qu’elle produirait, au lieu d‘être perçue comme profitable, car elle appelle à la correction. Voilà pourquoi l’apprentissage précoce est une nécessité.

De plus en plus de collèges proposent, dès la sixième, l’enseignement de deux langues européennes au lieu d’une. Est-ce une chance ou un piège ?

Effectivement, certains parents s’en inquiètent, mais il s’agit d’un préjugé. On craignait même autrefois que l’apprentissage précoce ne provoque des troubles mentaux chez les jeunes ! Le cerveau enfantin est souple, ouvert à l’acquisition des connaissances. Dans le système scolaire actuel, les capacités mentales des élèves sont même sous-exploitées.

Quand une classe dépasse le nombre de trente élèves, est-il encore possible d’apprendre correctement une langue ?

C’est un chiffre excessif. Pas à cause de la grammaire, qui s’acquiert facilement avec un travail sérieux. Mais parce que la phonétique et l’acquisition des sons, plus ardues, nécessitent un surcroît d’attention de la part de l’enseignant. L’apprentissage serait beaucoup plus aisé dans des classes de dix à quinze élèves : le professeur pourrait alors s’assurer de l’acquisition de la prononciation élève par élève, seul gage d’un bon apprentissage.

Quel pays d’Europe vous paraît suffisamment en pointe pour nous inspirer ?

Aucun ! Certes, les pays scandinaves, comme la Norvège, le Danemark, les Pays-Bas ou la Suède, sont très avancés dans l’enseignement de l’anglais : ils l’introduisent dès le primaire avec des moyens massifs. Vers 7 ou 8 ans, les écoliers regardent même des films en version originale non sous-titrée ! La méthode, c’est-à-dire l’apprentissage précoce, est efficace, mais le problème qui se pose est celui de la domination de l’anglais…

Pour quelle raison ?

Parce que, à travers la musique, les jeux vidéo ou le cinéma, la culture anglo-saxonne est déjà omniprésente dans le quotidien de nos enfants. Cette suprématie d’idiome le plus répandu dans le monde est le reflet de la puissance économique des États-Unis. Mais si l‘école n’apporte pas un contrepoids pour rétablir un certain équilibre, l’anglais est assuré d’accroître encore sa domination. A terme, il risque d‘éliminer l’enseignement des autres langues, qui ne bénéficient pas du même dynamisme. Gardons à l’esprit que les langues sont fragiles : sur les cinq mille idiomes parlés dans le monde, il en meurt vingt-cinq chaque année.


Le meilleur âge pour les langues

Que préconisez-vous, alors ?

L’anglais ne devrait être introduit qu‘à l’entrée au collège. Jusque-là, il faudrait offrir aux familles le choix de deux langues à l‘école primaire, qu’elles pourraient piocher dans celles qui, en Europe, à part l’anglais, ont la plus grande audience internationale : l’espagnol, l’allemand, l’italien ou le portugais. C’est probablement utopique, et je n’ignore pas que les moyens font cruellement défaut. Mais c’est un enjeu majeur : celui de la construction européenne et de la sauvegarde de la diversité culturelle.

Vous militez pour l’enseignement des langues mortes. Comment les rendre plus attrayantes ?

Il faut savoir que le latin et le grec raffermissent, chez l’enfant, sa connaissance de sa propre langue. Car l‘écrasante majorité des racines du français provient du latin. Et pas une seule langue d’Europe n’en a pas été pénétrée. Ce n’est pas un hasard si la plupart de nos voisins – les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie ou la Belgique – maintiennent solidement l’enseignement du latin dans les écoles.

Vous pratiquez une cinquantaine de langues. Cette gymnastique facilite-t-elle l’apprentissage ?

Un petit Français qui dès le début de l‘école primaire a étudié l’allemand apprendra l’espagnol avec plus d’aisance au collège. Mais ce n’est pas qu’une question d’entraînement mental. Si la grammaire, c’est-à-dire l’ordre des mots, varie d’une langue à une autre, les structures linguistiques, elles, se ressemblent beaucoup. Tous les idiomes du monde – on en dénombre cinq mille environ – possèdent des noms, des verbes, des subordinations (que, quand…) et des adverbes, qui sont universels. Il est clair que cette proximité entre les langues facilite l’apprentissage.

Avec la mondialisation, l’avenir de nos enfants sera-t-il déterminé par les langues ?

Oui. Il faudrait apprendre le chinois ou l’arabe à nos enfants parce qu’ils noueront probablement des relations professionnelles ou personnelles avec des habitants de ces régions du monde. Une langue est aussi une certaine façon de ressentir, d’imaginer et de penser. Sensibiliser les jeunes à la diversité des langues leur donnera une formidable ouverture aux autres. Nous devons en avoir davantage conscience en France.

Article écrit par Dalila Kerchouche pour Le Figaro Madame du 18 novembre 2008 


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