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La nouvelle économie politique, Revue Limes 3/2012

Publié le 18 juin 2012 par Infoguerre

La nouvelle économie politique, Revue Limes 3/2012Les bouleversements engendrés par la fin de la guerre froide ont modifié notre perception l’économie de marché. Le déclin industriel des pays occidentaux, l’agressivité commerciale des nouvelles puissances économiques et les effets dévastateurs des crises financières remettent en cause la vision pacifiée de la mondialisation des échanges telle qu’elle était promue et enseignée jusqu’à présent. Comme l’écrit Erik Reinert (1), le monde occidental s’est enlisé dans ses certitudes en pensant que le libéralisme était une fin en  soi. La réalité du monde actuel est bien différente. Les champions nationaux sont de nouveau le fer de lance des économies  les plus performantes. L’accroissement de puissance par l’expansion économique est un paramètre qui est au cœur de la dynamique chinoise, indienne et brésilienne. Ces nouveaux entrants ont bousculé les grilles de lecture des économistes et des politologues français qui rechignent encore à prendre en compte l’évidence du retour en force des affrontements de nature économique dans les relations internationales. Dans ce nouveau contexte de mondialisation, il est légitime de s’interroger sur la nécessité de donner un nouvel élan à l’économie politique.

Le libéralisme : une idéologie dominante en perte de vitesse
L’économie politique classique a pris forme lors de l’apparition du mercantilisme entre le xvie siècle et le milieu du xviiie siècle. Ce  courant de pensée économique qui développe une vision dynamique de  l'économie nationale  par une approche offensive du commerce extérieur et défensive du marché intérieur sous la forme de mesures protectionnistes. L’émergence de la pensée libérale couplée à la volonté britannique de faire pression pour ouvrir les marchés étrangers afin d’écouler ses produits en profitant de son rôle moteur dans la révolution industrielle. L’apogée victorienne de la Grande Bretagne auquel se substitua ensuite celle des Etats-Unis d’Amérique imposa pour une très longue période une vision idéologique de l’économie de marché. L’économiste allemand Friedrich List (2) tenta bien de créer un contre courant en prônant un « protectionnisme éducateur » mais il n’arriva pas à inverser la tendance. Sous l’influence anglo-saxonne, l’économie politique resta cantonnée à un aspect fonctionnel, soit comme méthode de suivi de l'activité économique par rapport aux données politiques, soit comme grille de lecture économique des choix de la politique publique. Cette approche réductrice a vidé de sa substance un concept qui dépassait les limites de la pensée économique en croisant la question de la survie et du développement de territoires et la réalité des marchés. Dans la seconde moitié du XXè siècle, l’historien français Fernand Braudel relance indirectement le débat en soulignant la différence entre l’économie de marché et l’économie des territoires. Le marché est rythmé par le court terme de l’innovation et de la recherche de profit. Le territoire s’inscrit dans le temps long de la construction d’une nation et dans l’aménagement des infrastructures vitales comme par exemple les moyens de transport. Le sociologue américain Immanuel Wallerstein (3) a repris à son compte les travaux de Frernand Braudel en soulignant la prédominance des interactions entre les systèmes nationaux, qui selon lui, l’emportent sur les logiques d’affrontement générées par les dynamiques de puissance. Cette volonté de mettre au centre du jeu le marché comme élément structurant de la politique mondiale a atteint aujourd’hui ses limites.

Le marché au service des politiques d’accroissement de puissance
Les nouveaux entrants dans la compétition mondiale donnent une autre vision de la dialectique entre la puissance et le marché. En mettant la priorité sur l’accroissement de puissance par l’économie, ils réactualisent les principes de base de l’économie politique. Le marché est au service de la puissance et pas l’inverse. Cette réalité est illustrée par plusieurs cas de figure :

  • La stratégie d’anticipation sur des ressources vitales.

Dès les années 1980, le dirigeant chinois Deng Xiaoping saisit l'intérêt stratégique des métaux rares en voulant positionner son pays comme premier producteur mondial. Il officialise ce défi en 1992 par la fameuse formule  «le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares». Les Etats-Unis et l’Europe sous-estiment à l’époque la portée géoéconomique de cette déclaration. Leur vision du monde est encore influencée par l’effondrement de l’URSS, c’est-à-dire la disparition de la menace principale. Les entreprises occidentales préfèrent importer des métaux rares que d’assumer l’exploitation de mines très polluantes. La question de l’environnement prime sur la question de la dépendance. Trente ans plus tard, la Chine est le premier producteur de métaux rares et impose sa loi au reste du monde. Aujourd’hui, les Etats-Unis, l'Union européenne et le Japon n’ont plus d’autre alternative que de dénoncer la domination chinoise sur ce marché stratégique devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sous prétexte que la Chine restreint les exportations de « terres rares (4)».

  • L’énergie comme arme de pression

A la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie qui fortement impactée par la déstructuration de son économie, cherche à retrouver un levier de puissance. En 2009, Vladimir Poutine stoppe provisoirement les livraisons de gaz à l'Europe transitant par l'Ukraine. Le gaz est pour la Russie un moyen stratégique pour reconquérir des marges de manœuvre en termes de puissance. L’Union européenne découvre à cette occasion sa vulnérabilité en termes de dépendance énergétique. Autrement dit, les experts de l’Union Européenne avaient fait l’impasse sur l’évolution des relations internationales dans une zone aussi sensible. La volonté américaine de progresser sur les marches de l’ex empire soviétique était déchiffrable dans les prises de position officielles de Vladimir Poutine à l’égard de la « révolution orange » en Ukraine ou des accords passés avec des pays comme la Géorgie. Il semblait évident (5) que ces tensions allaient avoir des effets directs sur le marché du gaz en Europe. Une telle impasse révèle de manière très didactique les carences de la grille de lecture des économistes libéraux. Leur analyse s’est focalisée sur le cadre intra-européen et a privilégié les effets de la déréglementation, les fusions acquisitions et les spéculations financières autour du calcul du prix du gaz. La politique russe de recherche de puissance en utilisant l’arme de l’énergie sortait de leur champ d’analyse.

Les nouvelles priorités
Le bouleversement du cadre concurrentiel des économies occidentales n’est pas un phénomène passager. La compétition économique mondiale est en mutation accélérée sous l’effet conjugué d’un nombre croissant de puissances régionales (Chine, Inde, Brésil, Turquie, Russie, Iran). Le critère commun à ces puissances régionales est la manière dont la géopolitique conditionne leur optique de développement. La conquête des marchés extérieurs l’emporte le plus souvent sur l’amélioration du niveau de vie et l’organisation des marchés intérieurs
Cette Realpolitik (6) change la donne de l’économie occidentale qui ne peut plus penser son développement en posture de domination durable sur le monde. Il lui faut donc réévaluer sa manière de définir les priorités en dissociant la question de la dynamique du marché de la survie des territoires. Trois questions essentielles sont au cœur de cette problématique:

  • La localisation de l’activité industrielle.
  • La bataille de l’exportation.
  • La lutte contre la  prédation économique.

L’entreprise et la recherche de profit ne sont plus les points de repère dominants de l’économie de marché. Il faut y adjoindre d’autres enjeux vitaux comme les possibilités de développement et les conditions de vie d’une population sur un territoire. Le lien dialectique entre ces deux dimensions (économique et géographique) est le rapport à la puissance. Un pays qui ne se donne pas les moyens d’accroître sa puissance pour faire face aux stratégies offensives des pays en recherche de puissance accentue sa vulnérabilité économique et présente à terme des fragilités croissantes en termes de sécurité intérieure à cause de la dégradation des conditions de vie de sa population. C’est le défi que doit relever le monde occidental et l’Europe en particulier.

Notes

  • Erik Reinert, Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres Editions du rocher, France, 2012
  • Immanuel Wallerstein, Chine et Etats-Unis : rivaux, ennemis, partenaires ?, http://www.elcorreo.eu.org, 15 janvier 2012.
  • Friedrich List élabora une doctrine d’économie politique visant à prendre les particularités des économies nationales.
  • Les terres rares sont des matériaux qui ont une importance déterminante dans la fabrication des produits de haute technologie civile et militaire.
  • Un groupe d’étudiants de l’Ecole de Guerre Economique réalisa entre 2005 et 2006 une étude sur Gazprom. Leur approche pluridisciplinaire fi très clairement ressortir les risques d’impact des tensions géopolitiques sur le marché du gaz. Les conclusions de cette étude envisageaient la signature d’un un accord gazier bilatéral entre la Russie et l’Allemagne ainsi qu’un risque conflit armé en Géorgie.
  • La définition initiale de la Réalpolitik est la politique étrangère fondée sur le calcul des forces et l'intérêt national. 

Christian Harbulot, La nouvelle économie politique, in Revue Limes (3/2012)


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