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Salle 5 - vitrine 4 ² : les peintures du mastaba de metchetchi - 45. du lait divin pour les couronnements royaux ...

Publié le 19 juin 2012 par Rl1948

 

   En tétant les déesses nourricières dès sa naissance comme nous l'avons vu précédemment ou en se repaissant au pis des vaches divines, en Égypte, le petit de roi se développe jusqu'à atteindre la maturité nécessaire pour enfin bénéficier de l'héritage paternel qui lui revient par droit de primogéniture : le pouvoir suprême sur le pays.

   Cette étape, la deuxième des trois moments de son existence mis en rapport direct avec le lait, il me siérait aujourd'hui, amis visiteurs, de la développer pour vous.


 

   Si, dès la fin de l'Ancien Empire, comme nous le verrons lors de notre prochain et dernier rendez-vous à ce propos, l'allaitement mystique d'un souverain faisait partie des différentes phases de sa survie post mortem, une première figuration d'un jeune roi abreuvé au sein d'une déesse, Hathor en l'occurrence, - au registre supérieur du mur ouest de sa chapelle de Denderah -, prouverait que c'est seulement à partir du règne de Montouhotep II, souverain du début du Moyen Empire, que, selon une étude très récente de l'égyptologue française Annie Forgeau, ce geste fut associé au cérémonial du couronnement :

   Je te rajeunis avec mon lait, si bien que tes ennemis sont abattus sous toi, peut-on lire pour accompagner cette scène ...   

   Il vous faut en effet savoir que ce sera plus spécifiquement dans cette circonstance-là que vous rencontrerez la plupart des représentations de l'une ou l'autre de ces déessses lui tendant un sein généreux : à Karnak, vous n'aurez qu'à choisir entre Thoutmosis III, Amenhotep II, Ramsès II, Chechonq Ier et même Philippe Arrhidée, d'origine pourtant macédonienne qui, à différents endroits du temple, ont sacrifié à ce tableau ; à Philae, vous croiserez Ptolémée II Philadelphe ; à Silsilis, Horemheb et Ramsès II ; à Medinet Habou, Ramsès III et en Abydos, Ramsès II à nouveau, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui me viennent immédiatement à l'esprit. 

   Quel rapport, seriez-vous en droit de me demander, les Égyptiens établirent-ils donc entre sacre et allaitement ?

   Tout simplement que le prince qui va devenir roi naît à une nouvelle étape, capitale, de sa vie. Et, puisque naissance il y a, automatiquement, soins à un nourrisson se doivent d'être prodigués !

De sorte que, représenté en adolescent, on le voit téter le sein que, debout à ses côtés, lui tend une déesse qui parfois l'enlace.

   Ainsi, devient-il officiellement détenteur du pouvoir de régner sur l'Égypte entière. Parmi tout le cérémonial du couronnement, le rite de l'allaitement n'a comme raison d'être que de confirmer ce prince héritier dans la fonction royale désormais sienne, que le décès de son père lui a héréditairement attribuée, non seulement de manière mythologique : par là se répète l'éternelle geste osirienne, le roi allaité par Isis, nourrice tutélaire de la monarchie, étant, archétype divin du pharaon vivant, un nouvel Horus sur le trône d'Égypte ! ; mais également de manière matérielle : le prétendant au trône apparaît en souverain efficient, coiffé de l'une ou l'autre couronne, symbole de sa domination sur tout le pays, Basse et Haute-Égypte réunies.

   En outre, cet allaitement étant à considérer comme une forme de protection maternelle émanant d'une déesse, il confère au monarque un caractère éminemment divin.

   C'est ce qu'exprime notamment, dans le temple de Séti Ier à Abydos, la scène malheureusement fort endommagée du mur sud de la première salle hypostyle présentant une théorie de déesses "Hathor", quatre en tout, offrant le sein à l'adolescent Ramsès II, debout devant elles, arborant une couronne différente à chaque fois, et Isis, à l'extrême droite, le cajolant dans ses bras

Allaitement-de-Ramses-II---Abydos.jpg

et lui disant (petites colonnes de hiéroglyphes gravés dans la partie supérieure) :

   Je t'ai pris dans mes deux bras pour t'embrasser comme un enfant (qui gouvernera) les Deux Terres ; tu es sorti de mon sein comme un roi bienfaisant qui se lève couronné du casque Khepresh ; celui qui t'a modelé, c'est Khnoumou, de ses propres mains, avec Ptah lequel a fondu tes membres. La véritable Hathor de Denderah, c'est ta nourrice ; Hathor de Diospolis Parva te donne le sein ; la maîtresse de Qes et Hathor d'Aphroditopolis sont celles qui allaitent tes beautés ; toutes ensemble protègent ta Majesté en tant que chef de tous les pays.  

   (Grand merci à Robert Rothenflug de m'avoir autorisé à exporter ici de son site le cliché ci-dessus réalisé par Mademoiselle Nicole Michau.)

   Au même Ramsès II, dans le temple dédié à Amon, à Beit el-Wali cette fois, Anouket allaite le roi portant la couronne bleue tout en lui disant :

   Je suis ta mère Anoukis, maîtresse d'Éléphantine, qui (te) nourris dans mon giron pour être roi du Double-Pays, ô Maître du Double-Pays, Ouser-Maât-Rê.

   Des conceptions parfaitement identiques se lisent sur les parois des mammisis de Basse Époque.

   M'est-il vraiment nécessaire de vous rappeler que certains temples gréco-romains de Thébaïde comme Edfou, Denderah, Philae ou Kom Ombo disposèrent de ce que, dans la littérature égyptologique, il est convenu d'appeler un mammisi ? Ce termeper mes, en égyptien que vous pouvez traduire par "maison de naissance" - fut créé par Jean-François Champollion pour désigner un bâtiment annexe au temple, le plus souvent périptère, qu'il comprit, grâce aux scènes gravées sur les parois murales, prévu pour abriter l'accouchement de la déesse-mère, partant, pour la naissance et l'allaitement du dieu-enfant.

     Ceux qui, parmi vous ont visité Denderah se souviennent probablement de celle-ci, parfaitement représentative de mes propos.

Mammisi-de-Denderah--Scene-d-allaitement-.JPG

   Et dans l'un ou l'autre de ces mammisis, les guides ont vraisemblablement dû attirer votre attention sur des formules telles que : 

     Je suis l'allaiteuse parfaite, qui allaite son fils, sans me fatiguer ni de jour ni de nuit.

   Ou, à Kom Ombo :  Je t'offre le lait blanc qui est dans le pis des vaches nourricières d'Hathor.

   Ou encore, à Denderah : La vache céleste d'Horus, la Chetyt, le nourrit avec son lait ; elle l'allaite pour être un souverain bienveillant.

   Vous aurez évidemment compris, amis visiteurs, que toutes ces scènes, - comme d'ailleurs les statuettes d'Isis lactans -, ont un caractère plus méthaphorique que réel ; qu'elles symbolisent une intention, un thème ; qu'elles ne représentent aucun rite célébré, aucune cérémonie avérée ...   

(Bonhême/Forgeau : 1988, 85 ; Capart : 1912, 17 ;  Daumas : 1958, 178 et 455 ; Forgeau : 2010, 54-6 et 77-80 ; Leclant : 1951, 123-7 ; ID. : 1961, 256-75 ; Louant : 2003, 31-48 ; Mekhitarian : 1978, 38 ; Moret : 1902, 64)       


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