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D'après Guy de Maupassant

Publié le 19 juin 2012 par Dubruel

LE CAS DE MADAME LUNEAU

Le juge de paix écoute les plaignants…

D’un air mécontent.

Il appelle l’affaire Hippolyte Bacot,

Sacristain et quincailler,

Contre Céleste-Césarine Luneau,

Veuve Luneau Isidore-Gautier.

Hippolyte Bacot, quarante ans,

Maigre, grand,

Parle d’une voix lente,

Trainante et chantante.

Mme Luneau, charpentée en lutteur,

Semble avoir trente ans.

Elle gonfle de partout son tailleur

Étroit et collant.

Elle a des hanches énormes supportant

Une poitrine débordante par devant,

Et par derrière, des omoplates

Rondes comme des jattes.

Enceinte, elle présente un ventre, gros

Comme un tonneau.

Le juge de paix attaque la question :

-« Hippolyte Bacot, votre réclamation ? »

-« Voilà, monsieur le juge de paix.

Il y aura neuf mois bientôt

Que Mme Luneau

Est venue m’ trouver après souper

Pour me raconter

Son état par rapport à sa stérilité… »

LE JUGE DE PAIX : Soyez plus explicite, je vous prie

HIPPOLYTE : Je m’éclaircis.

Or qu’elle voulait un enfant

Et qu’elle me demandait de participer.

Je ne fis pas de difficultés

Vu qu’elle me payait cent francs.

Or la chose étant accordée,

Elle me refuse aujourd’hui

Ce qu’elle m’a promis.

J’ai beau réclamer…

LE JUGE DE PAIX : est-ce que je comprends ?

Vous dites qu’elle voulait un enfant ?

Comment ?

Quel genre d’enfant ?

Un enfant pour l’adopter ?

HIPPOLYTE : Non. Un neuf !, m’sieur le juge de paix.

LE JUGE DE PAIX : « un neuf, vous avez dit ? »

HIPPOLYTE : Oui. Un enfant que nous aurions

Comme si nous étions

Elle ma femme et moi son mari.

LE JUGE DE PAIX : Vous me surprenez, là.

Dans quel but vous a-t-elle proposé cela ?

HIPPOLYTE : Huit jours avant, Isidore,

Son époux était mort,

Avec son bien

En retour aux siens.

Donc la chose la contrariant,

Vu l’argent,

Elle s’en fut trouver un homme de loi

Qui la renseigna

Sur le cas

D’une naissance dans les dix mois.

Je veux dire, moi,

Que si elle accouchait dans les dix mois

Après l’extinction de feu son mari,

Parfaitement légal serait son produit.

Et ainsi… elle pouvait hériter, la mère !

Je me mis donc en état de la satisfaire.

Au bout de six semaines, j’appris

Que j’avais réussi.

Ayant demandé les cent francs,

Elle me les refusa

Et me traita

D’impuissant

Et de flibustier.

LE JUGE DE PAIX : Femme Luneau, qu’avez-vous à ajouter

Mme LUNEAU : Je dis, monsieur le juge de paix,

Que cet homme est un flibustier !

LE JUGE DE PAIX : Qu’apportez-vous à l’appui de cette assertion ?

MME LUNEAU, rouge, suffocant : Je jure sur la tête de mon mari

Qu’Hippolyte ment,

Que l’enfant

N’est pas de lui.

LE JUGE DE PAIX : Dans ce cas, de qui est-il donc ?

MME LUNEAU, bégayant de colère : Je sais ti, moi, je sais ti ?

À tout le monde pardi !

V’là mes six témoins. Tirez-leur des dépositions.

Tirez-leur. Ils répondront.

LE JUGE DE PAIX : Avant, répondez-moi de façon claire :

Quelles raisons avez-vous de douter

Qu’Hippolyte Bacot soit le père

De l’enfant que vous portez ?

MME LUNEAU : Des raisons ?

J’en ai des millions

Et plus encore, des raisons.

Vu qu’après lui avoir fait ma proposition 

De cent francs,

J’appris qu’il était cocu et que ses enfants,

Les siens, n’étaient pas de lui.

HIPPOLYTE : C’est des menteries.

MME LUNEAU, exaspérée : Des menteries ! Des menteries !

Tous les gars du pays

Ont rencontré sa femme. C’est un fait.

Oui, m’sieur le juge de paix.

Donc j’ me suis dit :

‘‘Comme t’as des doutes sur ses capacités,

J’vas aller visiter

Albert Brûlas,’’

Mon témoin que v’là ici et qui m’jura :

‘’M’dame Luneau,.à vot’disposition ‘’

Mais vu qu’elle fut connue la situation

Il m’a dit que j’avais tort de donner

Les cent francs à Hippolyte,

Vu, qu’ce pauvre aviné

N’avait pas fait plus, dites,

Que les autres qui ne réclamaient point.

Demandez donc ici à mes aut’ témoins,

M’sieur le juge de paix.

Ces hommes sont appelés par le juge de paix.

Ils sont timides, gênés, crispés.

LE JUGE DE PAIX : Trévat Aimé,

Avez-vous lieu de présumer

Que vous soyez le père de l’enfant

Que Mme Luneau porte dans son flanc ?

AIMÉ TRÉVAT : Oui, m’sieur.

LE JUGE DE PAIX : Célestin-Pierre Virieux,

Avez-vous lieu de vous préoccuper

Que vous soyez le père de l’enfant

Que Mme Luneau porte dans son flanc ?

VIRIEUX : Oui, m’sieur l’juge de paix.

Les quatre autres témoins

Retournent dans leur coin

Après avoir déposé identiquement.

Le juge, après s’être recueilli un moment,

Prononce : « Attendu que si le sieur Bacot

A lieu de s’estimer

Le père de l’enfant que réclamait

La ci-devant Césarine Luneau,

Attendu que les nommés Trévat

Et cetera, et cetera…

Ont des raisons similaires pour solliciter

La même paternité,

Attendu que Mme Luneau

A invoqué l’assistance du sieur Bacot,

Moyennant

Une indemnité de cent francs,

Attendu que si Bacot est de bonne foi,

Il est permis de lui contester le droit

De s’engager envers Mme Luneau

Pour la raison qu’il est marié

Condamne Mme Luneau

À 25 francs de dommages-intérêts

Envers Bacot Hippolyte

Pour perte de temps

Et détournement…

Insolite.


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