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"Philippe Jaccottet, la compagnie des peintres", par Alain Paire

Par Florence Trocmé

À la différence de nombreux écrivains et poètes de son temps, Philippe Jaccottet n'a jamais prétendu être un critique d'art, pas plus qu'un connaisseur en matière de musée ou bien d'histoire de l'art. Si l'on excepte Le bol du pélerin, composé à propos de Giorgio Morandi, la brassée de textes qu'il a publiés pour quelques-uns de ses amis peintres occuperait un court volume. De même, les "livres d'artistes" auxquels il fut associé ne sont pas nombreux. Comme le rappellent ses ouvrages à propos de Rilke et de Roud, L'Entretien des muses ou bien La Transaction secrète, Jaccottet est un remarquable critique littéraire. Vis-à-vis des arts plastiques, il préfère rester en retrait : il adopte le statut de l'amateur et ne répond pas souvent aux propositions de publication qu'on ne manqua pas de lui faire. Tout indique, il ne s'en cache pas au début du petit volume de ses Remarques sur Palézieux, qu'il souhaitait garder les mains libres : il refusa clairement de jouer le jeu certaines fois redoutablement complaisant qui consiste à écrire selon la demande d'un artiste, d'un éditeur ou bien d'une institution, "un commentaire lyrique, une espèce de reflet, de redoublement poétique de l'œuvre".
 
L'habitant de Grignan s'en est expliqué lors de l'entretien qu'il a confié à Sébastien Labrusse : l'essentiel de sa formation relève de la littérature, du théâtre et de la musique. Sur ce point, sa coutumière modestie est excessive, bien qu'il ait mentionné un détail "qui en dit long : j'avais au collège un admirable professeur de grec, auquel j'ai plusieurs fois rendu hommage, qui nous a ouvert aussi le domaine des œuvres d'art, pas seulement des lettres grecques, et qui a organisé dans notre classe, en 1938 ou 39, une visite des collections du Prado, à ce moment repliées à Genève, à cause de la guerre civile. Je crois bien qu'il avait fait cette exposition à vélo, avec ses élèves. Je ne faisais certes pas de vélo, mais j'aurais pu les retrouver facilement en train de Lausanne à Genève. Et bien, je n'ai absolument pas hésité : j'ai refusé, je l'avoue, de participer à ce voyage. Je ne m'intéressais absolument pas à la peinture. J'avais 14 ou 15 ans".
 
Avant qu'il n'épouse en 1953 Anne-Marie Haessler - "elle possédait la peinture intérieurement ... elle fréquentait l'Atelier Jullian à Paris. Elle baignait dans la peinture et savait parfaitement bien que c'était ce qu'elle avait envie de faire avant tout" - plusieurs chaînons de la biographie de Jaccottet peuvent tout de même être reconstitués pour ce qui concerne ses relations avec les arts plastiques. Il y eut pendant sa jeunesse en Suisse romande son amitié pour le peintre Lélo Fiaux (1909-1964) dont l'atelier était largement ouvert aux visiteurs, à Lausanne ainsi qu'à Rome. Chez Lélo Fiaux, personnage dont il a plusieurs fois salué la générosité et l'exubérance - "J'en ai gardé une petite réserve de braises dans mes poches pour toujours" - Philippe Jaccottet rencontra la photographe Henriette Grindat ainsi que l'un de ses proches de Grignan, Jeannot Eicher qui fut pendant une brève séquence de sa vie un prodigieux dessinateur.
 
À quoi s'ajoutent deux ou trois données biographiques qui corrigèrent ce qu'il pouvait y avoir de lacunaire dans sa formation personnelle. Gustave Roud qui fut son premier maître, vivait dans un environnement au cœur duquel la méditation sur la peinture de Nicolas Poussin, de Paul Cézanne ou bien de René Auberjonois, "modèle de tenacité", constituait une donnée permanente. Roud éprouvait pour certaines toiles de Poussin comme L'enterrement de Phocion une passion sans égale : il la considérait comme "l'une des rencontres inouïes de sa jeunesse" et lui accordait autant d'importance qu'aux grandes Fugues de Bach. Son exemple fut évidemment capital pour Jaccottet qui le décrivait déchiffrant "avec une patiente avidité certains tableaux : il s'est penché sur eux comme le navigateur sur les cartes marines".
Pendant les sept hivers qu'il vécut à Paris, jusqu'en 1952, avant de côtoyer chaque jour l'atelier de son épouse Anne-Marie, Philippe Jaccottet ne fut jamais constamment confronté avec le monde de l'art. Il ne fréquentait pas assidûment les musées et les galeries, deux expositions de Rouault et de Giacometti sont les seuls souvenirs qu'il retrace dans ses entretiens antérieurs. Il fut déçu par le contexte sans grâce qui altérait au lendemain de la guerre les tableaux de Poussin : son admiration pour les choix de Gustave Roud ne se confirma pas immédiatement, il lui fallut attendre la grande exposition parisienne de 1960 pour éprouver une complète adhésion. À propos de la présentation de ces tableaux (page 208 des Écrits sur papier-journal) Jaccottet rapporte en effet que c' "étaient de grandes surfaces enfumées et jaunies dans l'ombre des médiocres salles d'exposition du Petit Palais, ils ne m'ont pas ému autant que je l'attendais".

Ses travaux avec l'éditeur Henry Louis Mermod affinèrent grandement sa perception de la peinture ancienne et contemporaine. "Industriel épris de poésie", Mermod était un vrai mécène, un collectionneur de premier plan qui affectionnait et comprenait Matisse aussi bien que Dubuffet : en compagnie de son éditeur, Jaccottet eut l'occasion de rencontrer Raoul Dufy et Georges Braque. De plus, il participa aux nombreuses séances de travail qui aboutirent, avec la participation d'historiens d'art comme René Huyghe, Jean Cassou et Jean Adhémar, aux grandes réalisations de Mermod du côté des Dessins français des XVIe, XVIIe, XVIIIe et du XIXe siècles, des ouvrages de grand format pour lesquels il s'était beaucoup investi, puisqu'il lui fut demandé de rédiger d'impeccables notes biographiques.
L'art fut principalement pour Philippe Jaccottet affaire de non-savoir, d'émotions et de "rencontres inattendues". De même qu'il ne connaît pas précisément les données de la géologie ou bien de la botanique lorsqu'il regarde passionnément les paysages de la Drôme, Jaccottet qui explora volontiers les musées d'Italie et de l'hexagone, ne prétend jamais être un grand connaisseur lorsqu’il évoque Piero della Francesca, Rembrandt, Le Lorrain ou bien Chardin. Le choc qu'il ressentit vis à vis de Morandi ou bien de Giacometti ne provint pas de pièces uniques, mais d'expositions qui rassemblaient un grand nombre d'œuvres de ces deux artistes.  
 
Si l'art, mais au même titre que d'autres activités, fut chose cruciale dans l'existence de Philippe Jaccottet, ce fut dans la trame de ses journées, avec tout ce qu'elles peuvent avoir de banal et d'ordinaire. Cette chose cruciale n'apparaît pas forcément dans ses poèmes, dans sa Semaison ou bien dans sa correspondance : elle n'est pas souvent désignée, elle est innervée au cœur même de son existence et fait partie des multiples tâches sans relief particulier qui peuvent occuper une vie quotidienne, comme le montre un article que Florian Rodari publiera prochainement. Cet article s'intitule "Sur le même palier", il parcourt les deux pièces du dernier étage de la petite maison de Grignan où vivent Anne-Marie et Philippe Jaccottet : tout en haut d'un escalier central, on peut pivoter soit à droite pour découvrir l'atelier avec la verrière et la fenêtre, les classeurs, les petites tables, les couleurs et les pinceaux d'Anne-Marie, soit à gauche, quand on aperçoit les livres, le bureau, les stylos et la machine à écrire de Philippe.
 
"Voilà plus de cinquante ans que nous travaillons côte à côte "... "Aucun grand mot ne saurait à aucun égard nous convenir". De ce discret régime d'existence, témoigne l'ouvrage édité par La Dogana en novembre 2008 : dans Arbres, chemins, fleurs et fruits, la monographie consacrée à Anne-Marie Jaccottet, on trouve en première instance un texte de Philippe Jaccottet titré Avec les frêles outils de l'art. J'en citerai quelques-unes des dernières lignes : "C'est ici un tout petit territoire : une sorte de jardin clos où c'est peu dire que ne se produisent ni élargissement ni bouleversement du domaine de l'art, ni aucune conquête ... Mais dans un jardin clos où une jardinière à la main de plus en plus sûre prépare inlassablement ses semis de formes et de couleurs, dans un très étroit espace sans grande apparence, il arrive que la clôture s'ouvre tout de même sur de grands espaces au moins pressentis, sur des hauteurs et des profondeurs d'autant plus "vraies" qu'on n'avait pas voulu y parvenir. Comme quand on s'avise, étonné, que le chant du merle - qui l'habite, ce jardin, pour la première fois - est fait d'une matière si aigüe et pure que la clarté de la lune à laquelle on croirait qu'il l'adresse, un soir encore froid d'avril. Alors l'infime devient beaucoup moins infime, l'insignifiant beaucoup moins insignifiant".

Une seconde pièce de la maison des Jaccottet renferme d'assez nombreuses peintures : au fil des ans, la gentillesse et la générosité des amis peintres, leurs cadeaux sans prétention ont rempli sur plusieurs niveaux la plupart des murs du petit salon de musique où l'on prend du thé et des rafraîchissements. Dans l'exposition que j'ai préparée pour ce mois de juillet, la vingtaine de petits et moyens formats que j'ai réunis donnera aperçu du charme irrésistible de cette pièce, où la place libre manque à présent cruellement.
En contrepoint du travail mené quotidiennement par les époux Jaccottet, ce sont les solides et en même temps tout à fait libres liens de l'amitié avec d'autres peintres qu'il faut évoquer. D'élégantes esquives, un continuum discrètement souriant, des moments de détente et d'éclaircie, un réel sens de l'accueil font de la maison de Grignan un habitacle sans équivalent. Encore une fois, cette demeure ne renferme pas de grands chefs d'œuvre : malgré tous les désirs que les Jaccottet pouvaient avoir vis-à-vis d'artistes qu'ils affectionnent énormément, on n'y rencontrera pas des pièces de Morandi ou bien de Pierre Bonnard. Par contre, sans trace de mise en scène et de cogitations fastidieuses, mais avec un grand sens de l'à-propos on peut contempler des petits formats, des aquarelles, des lavis et des gravures d'artistes que le marché de l'art ne porte pas au pinacle. Pour être plus précis, en sus du petit salon de musique, s'agissant justement de ce qui n'aura jamais prétendu constituer une collection, il faudrait évoquer d'autres recoins de la maison, les rebords de l'escalier, les dessus de porte et la cuisine où plusieurs aquarelles d'Anne-Marie Jaccottet sont particulièrement révélantes ...
 
Plutôt que de décrire des tableautins de grande finesse, ce sont les présences des amis qu'il faut évoquer. Échafauder une chronologie, pointer telle ou telle strate, ne sera pas d'un immense secours, les dates et les époques se chevauchent. Il faudrait donner ici une bien plus grande place, savoir se souvenir d'un magnifique ami, le compagnon du facteur de clavecins Wyland Dobson, Jeannot Eicher (1930-1999) dont on aperçoit une "étonnante flambée", plusieurs dessins à la plume et à l'encre de Chine qui font véritablement songer à Rembrandt ou bien à Géricault. Plusieurs petits formats de Gérard de Palézieux, des paysages et des natures mortes rappellent que ce peintre et graveur, à présent très âgé - il est né en 1919 - séjourna régulièrement à Grignan : il lui arrivait de partir fréquemment sur le motif, en compagnie d'Anne-Marie Jaccottet, du côté d'un cabanon niché dans la proche forêt.  
Une toile de François de Asis se rattache aux livres qu'il a publiés avec Jaccottet au cours des dix dernières années. Nasser Assar n'est malheureusement plus de ce monde depuis juillet 2011, il faut se rappeler de ses visites régulières entre Drôme et Vaucluse : dans l'exposition de juillet 2012 comme dans un autre pan de mur de la maison de Grignan, on apercevra les arbres et le vallon, toujours le même, où Nasser Assar revenait  peindre pendant tout un grand semestre, dans la proximité de Mormoiron, à Notre-Dame des Anges, un texte de Jaccottet qui paraîtra courant 2013 aux éditions Encre Marine  en témoignera. De même, on regardera des vies silencieuses d'Alexandre Hollan, des gravures ou bien le très émouvant placard composé par Claude Garache, deux grandes formes féminines qui laissent lire Apparitions aux deux extrémités du jour, l'un des plus beaux poèmes d'A travers la lumière d'hiver.  
Enfin, pour comprendre que la figuration n'est pas la reine unique de ce rassemblement de peintures, on découvrira des compositions abstraites d'un ami de toujours - il était en classe primaire, en compagnie de Jaccottet : l'un avait quelquefois de mauvaises notes, le second était prix d'excellence - Jean-Claude Hesselbarth, un proche voisin de Grignan. Voici ce qu'écrit Philippe Jaccottet à propos de ses peintures : "Ce sont, et ce ne sont pas, des espèces de bouquets ; ce sont et ne sont pas, des espèces de feux d'artifices ;  en tout cas une bousculade hors d'une prison, un jaillissement à partir d'un centre indécelable - mais toujours, merci à l'abstraction ! rien que de la peinture, une façon de s'exprimer rien qu'en formes plus ou moins distinctes et en couleurs plus ou moins éclatantes, en rythmes plus ou moins conflictuels ; une façon de parler du mieux qu'on peut de la difficulté et de la volupté d'être en vie, en ce monde-ci et nulle part ailleurs, en un combat sans trêve ni relâche, ou presque, infatigable et généreux".  
 
Alain Paire

 
Du 30 juin au 21 juillet, exposition Philippe Jaccottet et les peintres : François de Asis, Nasser Assar, Claude Garache, Alberto Giacometti, Jean-Claude Hesselbarth, Alexandre Hollan, Anne-Marie Jaccottet et Gérard de Palézieux. Vernissage le samedi 30 juin, à partir de 18 h.
Galerie Alain Paire, 30 rue du Puits Neuf, Aix-en-Provence, ouvert du mardi au samedi de 14 h 30 à 18 h 30, ou sur rendez-vous. Tél 04.42.96.23.67.  
  
Deux analyses disent davantage à propos du rapport de Jaccottet avec la peinture. Cf l'article d'Alain Madeleine-Perdrillat dans le volume d’hommages à Jaccottet, cahier 14 dirigé par Patrick Née et Jérôme Thélot (éditions Le Temps qu’il fait, Cognac, 2001) 
ainsi qu’Au coeur des apparences, Poésie et peinture selon Philippe Jaccottet essai de Sébastien Labrusse accompagné d'un entretien avec Jaccottet , éd. de La Transparence. (à propos de cet ouvrage, un compte-rendu de Jean Fusier  
sur ce lien).
 
Cf Philippe Jaccottet / Alberto Giacometti sur ce lien. Cf aussi Anne-Marie Jaccottet, paysages et natures mortes, sur cet autre lien. 
Voir aussi l'exposition Jaccottet poète réalisée par le Centre de recherches sur les lettres romandes, catalogue réalisé par José-Flore Tappy.
A propos de Jean Eicher, cf aux éditions La Dogana, 2003, Le voyage à Trigance ainsi que chez Payot-Lausanne, Jean Eicher dit Loiseau / L'oeuvre retrouvée, 1986. Pour Henry-Louis Mermod, le n° 4 de la revue Trajectoires réalisé par Amaury Nauroy. Cf de Jil Silberstein, Hesselbarth, préface de Philippe Jaccottet, collection Poche suisse L'Age d'homme, 2011. Pour Gérard de Palezieux, distribué par La Dogana, cf. le grand ouvrage d'Yves Bonnefoy et Florian Rodari, autrefois édité chez Skira.
Sur ce lien du blog de Florence Laude, on découvrira également un magnifique film de cinquante minutes de la Télévision Suisse romande, réalisé en 1975 par Liliane Hesselbarth-Annen ainsi que deux plus récentes archives de la Librairie L'arbre à lettres.


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