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Turquie et Syrie, après le F4 abattu

Publié le 24 juin 2012 par Egea

Ainsi donc, voici un avion turc abattu vendredi 22 juin par la défense sol-air syrienne. La chose n'est évidemment pas anodine, et révèle des enjeux internationaux qui dépassent la "simple" crise syrienne. Explications et hypothèses.

Turquie et Syrie, après le F4 abattu
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1/ Ainsi, un F4 décolle de la base turque de Malatya / Erhac à 10h30 vendredi. A 11h 58, on a perdu le contact. Il a été abattu par la défense anti-aérienne sol-air, aux alentours d'Attakié (ou Lattakié, l'ancienne Antioche). L'avion est-il entré dans l'espace aérien syrien, comme le prétend Damas (et comme en est convenu Ankara un temps) ? ou est-il demeuré dans l'espace aérien international, comme l'affirme désormais Ankara (voir ici) ? le fait demeure flou.

2/ Il reste que la promptitude de réaction des Syriens lors de ce survol de leur territoire ne laisse pas d'étonner. Certes, les relations se sont tendues entre les deux pays, notamment depuis l'éclatement de la crise syrienne. Damas ne supporte pas, en effet, que la Turquie organise des camps de réfugiés de l'autre côté de la frontière, et tente de coordonner les mouvements de résistance au régime de Damas, voire de participer aux approvisionnements d'armes de l'ALS.

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3/ Ouvrons immédiatement une parenthèse : comme je l'ai déjà expliqué par ailleurs, le sunnisme est une des explications de la crise, par rapport aux nombreuses autres minorités demeurant en Turquie, dont les Alaouites qui forment le principal soutien de Bachar Assad : celui-ci bénéficie de l’assentiment, plus ou moins résigné, des autres minorités qui refusent que les sunnites, à peine majoritaires, prennent les rênes du pays. Surtout si ces sunnites, qui peuvent être inspirés de loin par l'Arabie ou le Qatar, revêtent le visage du turc qui n'est pas arabe, mais qui a hérité la réputation de la domination ottomane dans les siècles passés : autrement dit, les Turcs n'ont pas laissé de très bon souvenirs au Proche-Orient, ce qui est une des raisons de la réaction syrienne. Autrement dit encore, le facteur religieux n'est pas le seul à l’œuvre dans l'affaire syrienne. D'autant plus que la France avait donné, en 1939, le sandjak d'Alexandrette à la Turquie alors qu'il était traditionnellement syrien, ce que Damas n'a jamais oublié. Une des frégates turques envoyées à la recherche de l'épave du Phantom s’appelle Iskenderoun - le nom turc d'Alexandrette !

4/ La première réaction turque a été apaisante, ce qui m'a surpris. J'ai un temps pensé à une équation de politique intérieure (même si les nationalistes de l'opposition devraient, logiquement, s'enflammer contre une telle atteinte à la souveraineté turque). Je me demande (mais il s'agit là d'une hypothèse, donc sujette à caution et démentir et repentir) si plus que les faits (violation ou non de l'espace aérien) il n'y avait pas une autre activité cachée dans cette mission.

5/ On a appris en effet que l'avion n'était pas un banal avion de chasse, mais un avion de reconnaissance : en bon français, un avion qui récupère des informations : photos, vidéos, radar, guerre électronique (je ne sais pas comment il était équipé). Un avion qui "observe" pour ne pas dire qu'il espionne.

6/ Ainsi, la journée de samedi se déroule dans une volonté d’apaisement de part et d'autres comme le rappelle N. Gros-Verheyde (ici). Puis, dimanche, la Turquie hausse le ton et appelle à la réunion de l’alliance Atlantique, en sollicitant l'article 4 du traité, celui qui prévoit des consultations "chaque fois que, de l’avis de l’une d’elles, l’intégrité territoriale, l’indépendance politique ou la sécurité de l’une des parties sera menacée". Une précédente affaire (un tir d'artillerie syrien qui s'était abattu en Turquie, voir ici) avait provoqué quelques frayeurs début avril (on préparait alors le sommet de Chicago, les Turcs avaient un moment évoqué l'article 5, et les Américains les avait calmés en leur disant qu'il faudrait d'abord passer par l'article 4).... Ce que j'écrivais alors demeure d'actualité, même si cette fois on est allé un peu plus loin (voir ci-dessous)

7/ Entre-temps, on a appris que l'épave de l'avion reposait dans les eaux internationales, à plusieurs centaines de mètres par le fond (voir ici). Autrement dit, pas récupérable à court terme.

8/ Formulons alors deux hypothèses (pas forcément contradictoires, d'ailleurs). La première, évoquée par Ice station zebra, constate que cette semaine, un Mig 21 syrien s'est enfui jeudi pour la Jordanie où il a demandé l'asile politique. "On" aurait alors utilisé les codes identification ami-ennemi (IFF) pour les monter sur un appareil turc afin d'aller vérifier de plus près ce qui se passait auprès des systèmes syriens (fiables, ou leurrables ?) : visiblement, ça n'a pas marché. Cette hypothèse suppose une coopération jordano-turque : il est probable qu'alors elle aurait utilisé l'entremise d'un tiers agent, proche des deux parties...les Etats-Unis par exemple. Je ne connais pas les caractéristiques techniques des IFF et ignore donc si un tel scénario est plausible.

9/ L'autre hypothèse consiste à rappeler que les Russes ont installé au printemps une station d'observation à Kessab (voir ici). Juste en retrait de la côté, elle permet d'observer ce qui se passe en Turquie, par exemple les activités des soutiens de l'ASL, dans cette zone juste au nord du réduit alaouite. Un avion approchant de trop près de cette base pourrait être gênant, et la fermeté manifestée par le tir anti-aérien serait un message envoyé non par les Syriens, mais par un tiers. Par exemple, Moscou.

9/ Alors, cela signifierait que l'incident dépasse un simple différend syro-turc. Et que nous serions entrés dans une phase plus active, qui serait peut-être celle de l’internationalisation du conflit. La tension demeure ainsi vive, et si la Turquie hausse le ton (réunion du conseil de l'Atlantique nord mardi matin, voir ici), la Syrie ne reste pas sans réagir puisqu'elle déclare, ce dimanche, avoir tué des "terroristes" à la frontière turque (voir ici).

10/ Toutefois, la Syrie n'a pas intérêt à une internationalisation du conflit, me semble-t-il : en effet, elle est trop occupée à réprimer la rébellion intérieure pour pouvoir ouvrir en plus un autre front extérieur, surtout contre la Turquie qui bénéficierait certainement de l'appui, plus ou moins direct, des alliés. Même si ce pourrait aussi être le moyen de "remobiliser la nation" face à un ennemi turc qui serait présenté comme plus ou moins héréditaire (voir par exemple cette analyse qui le suggère). Dangereux, et je n'y crois pas vraiment.

Ce ne sont là qu'hypothèses, échafaudages, spéculations, commentaires de blogueurs. Mais c'est donc un gros jeu qui est actuellement joué par les acteurs du conflit. Et quand on hausse le ton, c'est le début de l'escalade. Alors qu'elle n'était que verbale, elle est désormais armée. A suivre...

Est-il besoin de le préciser ? Ce billet n'engage que son auteur.

O. Kempf


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