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Police et corruption au XVIIIe siècle

Publié le 03 juillet 2012 par Les Lettres Françaises

 Police et corruption au XVIIIe siècle

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Revue culturelle et littéraire les lettres françaises

Les Ripoux des Lumières, Corruption policière et Révolution, de Robert Muchembled

Récusant les travaux de Robert Darnton, qui situe les causes de la Révolution dans la désacralisation de la personne du roi à travers une opinion publique séditieuse, Robert Muchembled préfère s’attacher à l’étude de l’espace social et politique afin de montrer qu’un lent pourrissement du régime monarchique a préparé sa disparition. Pour cela, explorant les archives de la Bastille, à la bibliothèque de l’Arsenal, il met l’accent sur la corruption policière qui mine le royaume dès les années 1740, puis s’amplifie parallèlement à des scandales qui montrent la déconnexion entre la pratique du maintien de l’ordre et les besoins réels de la population, comme l’affaire des enlèvements d’enfants en 1750 ou l’attentat de Damiens en 1757. Pour Muchembled, les hommes chargés de faire respecter la loi imitent les maîtres du jeu social et abusent de leur autorité pour s’enrichir dans une société régie par les seules règles rigides de la naissance. La meilleure police d’Europe, comme on la définit alors volontiers, est aussi la plus corrompue. Le lieutenant général Sartine, puis son successeur Lenoir, les inspecteurs d’Hémery, Receveur, Goupil ou Meusnier exploitent les filles de l’Opéra, surveillent les grands pour mieux les contrôler, falsifient des documents officiels ou revendent à leur profit les livres interdits saisis. L’accumulation des faits mis au jour par l’historien nous oblige parfois à écarquiller les yeux et nous sommes pris de vertige face à tant de forfaitures.

Mais ce sont particulièrement les agissements de l’inspecteur Jean-Baptiste Meusnier que traque Muchembled dans son livre. Génial faussaire et manipulateur d’opinion de génie, l’empreinte de celui-ci apparaît dans les plus grandes affaires du temps. D’abord chargé par le lieutenant général Berryer de rassembler les anecdotes scabreuses dont Louis XV est friand, on le retrouve avec ses sbires derrière l’attentat de Damiens, après lequel il organise son faux assassinat. Ayant repris du service sous un nom d’emprunt, il joue un rôle en 1785 lors de l’affaire du collier de la reine. Devenu franc-maçon, il se rend en Pologne et en Russie, puis organise une gigantesque fraude aux assignats en pleine période révolutionnaire. Sans jamais abandonner ses liens avec la police, Meusnier apparaît ainsi comme l’un des plus extraordinaires escrocs aventuriers qu’ait connus le siècle des Lumières. Si l’on ne peut imputer à la seule corruption de la police la montée des contestations et la Révolution, force est cependant de reconnaître à la lecture du livre de Muchembled que celle-ci a fortement contribué à en préparer le terrain.

Jean-Claude Hauc

Les Ripoux des Lumières, Corruption policière et Révolution de Robert Muchembled, Seuil, 590 pages, 24 euros



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