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Le vélocipède

Publié le 22 mars 2008 par Philippe Di Folco
DEPUIS UN BON mois, que mon "U" tringla dans le caniveau, je roule vélo libre, sans attache, le posant ici et là, sans surveillance. Je m'en fiche. Il est vieux. Pourri. Personne n'en voudrait de toutes façons. Pourtant, ce soir, à la terrasse du Bracchi, je garde un oeil suspicieux sur mon vétété rouillé. Sa verdeur pistache se voit de loin. Pas si mal la draisienne. A vingt mètres de là, une grande tige germanopratine se déhanche, le reluque, mais oui, elle le tâte, et se l'approprie, ça fait pas un pli. Je me lève, l'apostrophe : "eh, ducon, c'est mon mien, tu touches pas : comprendo ?!" Je me suis réveillé deux heures plus tard. Sonné. Avec dans l'estomac un poids, ou plutôt un floc, un flot, une triple fiole de liqueur forte. La garçon du Bracchi me montrait du doigt. J'étais avachi, comme posé en rond, dans un coin de la salle. La fliquette discutaillait avec l'Auvergnat, s'enfilant une rondelle de jésus. Elle avance vers moi, me pointe la trogne de son stylo "et alors, ça va mieux, kékispasse jeun'heume?". Dans la glace du fond, ma face était couperosée. "Vous aviez bu pour vous emporter comme ça ?" poursuit l'agente féminine, son bout de langue labourant sa dentition à la recherche du porc perdu. "Longtemps, je me suis couché sur le carreau : non-violent, tel est mon credo..." que j'articule. "A la bonne heure : il parle ! Va falloir nous expliquez..." Alors, nous entreprîmes elle et moi un dialogue. Au bout duquel, il ressortait que, primo, je n'avais aucun moyen de prouver que ce vélocipède m'appartenait ; deuxio, je n'avais donc pas à réprimander le civil ni le molester ; tertio et pour en finir "je vous inflige une amende pour tapage et ivresse sur voie publique". "Mais on est dans un café..." - Vous savez bien qu'on vous y a mené... - Qu'on m'y a emmené... Qui donc ? - Bein le garçon de café, là... - Il me connaît bien... je suis un calme, un gentil... - Cépasaquidi... - Quoi, pas ça ? Qu'est ce qui s'est passé nom de... - Il vous a jamais vu..." J'ouvris bien grandes mes esgourdes. Alentour, le Bracchi s'était métamorphosé en Café Tomaso. Envolé le Brachi. Envolé le vélo. Envolé aussi les biffetons. Il me fallut payer rubis sur l'ongle. Je suis rentré à pince, faucher comme les blés, dans la froidure du petit matin. Bien entendu, chemin faisant, je me suis demandé si cette femme perceptrice n'était pas déguisée en fausse verbaliseuse rien que pour m'extorquer d'hypothétiques fonds. Après l'arnaque au vétété, dont le titre de propriété restait également hypothétiquement coincé entre vingt tonnes de factures, après une série de spoliation, de vol d'identité, de dérive éthylique et de poltronnerie minauderie, j'en vins à douter de la réalité, la clef de ma porte dans la main droite (ou gauche ?). Cette nuit n'avait pas été blanche et noire. Elle n'avait pas été un rêve. C'est ça le drame. Saoul comme une bourrique, je m'attendais à retrouver mon vélo au réveil, dans sa belle robe verdâtre, perdu au fond de la cour... Papate que j'étais : quelle cour ? Pendant ce sommeil stupéfiant, la mise en scène montée et la messe dite, permirent simplement l'escamotage d'une partie de mes attributs. Car ce n'était pas fini : en ouvrant la porte (curieux, le couloir semble moins large), une toute petite vieille me tance, crie et vitupère : "T'as donk pas fini de trainailler, fil de pochard, t'es même pas fichu de t'habiller pour sortir !" En vérité, la vieille, l'avait raison : mon seul caleçon, un modèle Redoute 1987, noisette et bruni aux élastiques, pendouillait sur mes guibolles.

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