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L’art contemporain emménage au Château

Publié le 25 juillet 2012 par Marc Lenot
L’art contemporain emménage au Château

Ernest Pignon-Ernest, Marie-Madeleine, 140x280

Est-ce le tempérament casanier des critiques d'art parisien qui les empêche d'aller au-delà du périphérique si on ne les chouchoute pas ? Est-ce leur esprit sans-culotte qui les gêne pour parler d'un évènement dans un château appartenant à une des plus anciennes familles aristocratiques de France ? Est-ce leur peu d'intérêt pour des artistes des années 60 et  70 un peu passés de mode aujourd'hui ? Est-ce leur difficulté à parler d'une exposition évolutive et accumulatrice qui s'étire sur plus de deux ans ? Toujours est-il qu'il y a eu, je crois, très peu d'articles  sur 'On emménage au château : un Musée éphémère', au Château de la Roche-Guyon, exposition qui dure d'avril 2010 à novembre 2012. Et j'ai moi-même attendu pour y aller jusqu'à il y a peu, maintenant que tous les artistes ont 'emménagé'.

L’art contemporain emménage au Château

Jean-Luc Parant, Installation in Chambre de la Comtesse Zénaïde, 2010

L'idée de la commissaire, Evelyne Artaud, a été en effet d'y faire venir, en six vagues successives (du 10 avril 2010 au 10 mars 2012), 27 artistes (la plupart vivants, septua- ou octogénaires, le plus âgé né en 1927, les plus jeunes en 1946; quelques morts : Cadere, Toni Grand, gina pane, Pincemin, André Valensi) qui ont tous laissé une oeuvre dans une des salles du château jusqu'à novembre prochain : Jean Le Gac en fut l'initiateur, car, invité seul à occuper le château, il déclina l'honneur et le défi, et fit venir d'abord Buraglio, Jaccard, Gette (le doyen), Meurice et Titus-Carmel. Puis les invitations se propagèrent au fil du réseau jusqu'aux derniers arrivés : Alain Fleischer, Lefèvre Jean-Claude (le benjamin des vivants), les Poirier et André Valensi. On chemine donc de salle en salle, de découverte en découverte :

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Bernard Pagès, L'échappée III, 2007, H520, D450

certaines pièces sont simplement posées ou accrochées là, d'autres ont été conçues ou adaptées pour une salle spécifique, un mur existant, une vue bien précise. Je ne dirais pas que ce sont tous là mes artistes préférés, mais j'aime beaucoup certains (Gette, Parant, Ernest Pignon-Ernest, ...) : au-delà des 'grands noms' (Viallat, Buren, Rutault,...), c'est une belle tranche d'histoire de l'art (français) contemporain qu'il nous est donné de voir ici, toute une génération, et ce dans un cadre patrimonial qui démontre une fois de plus, face aux conservateurs aigris, la pertinence de ces confrontations.

Arrivant au château, avant l'installation de Buren qui ponctue l'entrée, on est accueilli par un signal de Bernard Pagès au bord de la Seine, comme déployé par les vents, agitant un bras pour saluer les canotiers, marquant la pointe, la rive : nuage au sol, mât droit mais incliné, oriflamme au vent, trois formes, trois matières, trois couleurs, un équilibre.

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Toni Grand, 27x27, 1993, 800x400x80

De salle en salle, on pénètre dans le château : d'abord, dans la semi-pénombre de l'abri d'une herse, 27 tréteaux en bois naturel disposés en désordre et, sous chacun d'eux, comme une cale, un ancrage, autant de congres en résine stratifiée, celle-là même qui causa la mort du sculpteur, Toni Grand.

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Patrick Saytour, Sol-Mur, 2010, 125x200

Dans l'escalier d'honneur, Patrick Saytour a accroché des 'tableaux' en linoléum au motifs colorés disparates, dont les dessins semblent se prolonger dans la lèpre même des murs; les balustres les soulignent avec majesté et rondeur. A côté, Claude Viallat a installé des fétiches en bois dans des niches et suspendu une queue d'âne en nylon bleu que les enfants sauteurs peuvent saisir. Plus loin le duo Pascal Quignard et Pierre Skira a orné les murs de la salle à manger d'un poème d'amour triste en latin et de son ombre peinte.

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Paul-Armand Gette, Les menstrues de la déeese, 2005, 210x270

La longue salle des gardes, largement ouverte vers le fleuve, offre les menstrues cérémonielles de la déesse, de Paul-Armand Gette (sur qui vient de paraître ce livre, premier essai monographique) : une immense figue éclatée, symbolique à souhait, grenue et fendue, et, devant elle, une pyramide de pierre (volcanique, bien sûr), des pétales, des sucs, des fruits, du cristal, dont on devine qu'ils ne sont que les traces d'une performance secrète qui eut lieu, un jour, ici, en contrepoint du carrelage trop régulier et de la corde à noeuds de Viallat au sol.

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Daniel Dezeuze, Per una selva oscura II, 1991, 10 fois l20 d60

Le parquet verni du grand salon attenant, orné de tapisseries d'Esther , est habité par une douzaine de roues en acier brut de Daniel Dezeuze, ensemble éclaté aux orientations plus ou moins alignées; leurs rayons forment, au centre de chaque roue, un hexagone, qu'on croirait volontiers cabalistique.

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Alain Fleischer, Bibliothèque, 2011, détail

Dans la bibliothèque, les vitrines sont garnies d'outils imaginaires de Christian Jaccard, et les livres ne sont plus que des dos factices, aux titres éloquents : c'est la collection de faux livres d'Alain Fleischer, comme un méta-roman...

Jean-Luc Parant a installé un petit tas de boules blanches émaillées s'échappant de la cheminée dans la chambre de la Comtesse Zénaïde (ci-dessus) et un grand tas de boules brunes comme des boulets de canon dans une des casemates troglodytes de Rommel aux parois verdies par l'humidité : un voile mousseux les a peu à peu recouvertes. Il a aussi occupé le cabinet de curiosités d'un des Ducs et on ne distingue plus guère ce qui était là avant de ce qu'il a apporté : est-ce une maxime de La Rochefoucauld ou un aphorisme de l'artiste qui est inscrit là ? Est-ce un échantillon géologique de la collection ducale ou une ardoise que les yeux du jeune Arthur Rimbaud ont touchée et que Parant, "fabricant de boules et de textes sur les yeux", aurait apportée ici ?

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Jean-Luc Parant, Installation in Cabinet de curiosités, 2010

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Ernest Pignon-Ernest, Vanités, chaque 30x30

Un bâton carré inaccessible de Cadere dans l'escalier condamné qui mène au théâtre en ruine, des textes de Lefèvre Jean-Claude sur les parois d'un escalier, journal de ses rencontres artistiques (avec le même systématisme que ce curieux-ci), et, suivant un

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Ernest Pignon-Ernest, vue de la Chapelle

labyrinthe au plan incompréhensible, on monte au pigeonnier. Vue plongeante superbe et, sur trois parois, dans chacune des alvéoles de pigeon (les boulins, au nombre de 1500), un crâne sérigraphié : ces anfractuosités  ainsi habitées forment un tombeau mural, un autel païen, éclairé la nuit par cent lumignons. Ernest Pignon-Ernest s'est aussi installé dans la chapelle voisine, où une plaque indique la sépulture du coeur de Louise-Elisabeth de La Rochefoucauld, amie des physiocrates, morte dans son lit en 1797 : près de l'autel, les pieds du Christ et une Madeleine aux seins nus, en pâmoison (voir aussi en haut).

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François Bouillon, C'était, 2006

Le chemin de ronde mène à une tour de garde ronde qui fut observatoire où François Bouillon a posé, sur un champ de carreaux hexagonaux parsemés de plumes entrecroisées, une sculpture de sourcier, baguette de bronze enduite de riz qui pivote sur un bassin humain tronqué : alchimie et astronomie se marient ici, sous la voûte noire, dans un temps suspendu.

Impossible de parler de tout, de tous, mais encore, dans l'Orangeraie creusée dans la falaise, un film de Christian Jaccard le pyronaute, mise à feu d'un gel sur une toile, feu qui, se répandant, crée des paysages orientaux : on pense à Marcheschi, à Yves Klein, à Bernard Aubertin aussi, tous ces magiciens du feu.

Une exposition assez cohérente somme toute, pour ce qui est de la culture commune de ces artistes, et montrant en même temps la diversité de leurs approches et de leurs styles. Au lieu d'un catalogue, une brochure par artiste, brève et pertinente.

L’art contemporain emménage au Château

catalogues

Photos Pagès, Bouillon, Dezeuze courtoisie du Château; autres photos de l'auteur. Tous les artistes sauf Patrick Saytour et Bernard Pagès sont représentés par l'ADAGP : les reproductions de leurs oeuvres seront ôtées du blog à la fin de l'exposition.


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