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Hors la vie, dans les vies

Publié le 25 avril 2010 par Gregory71

L’incalculable différence entre l’art numérique et les autres arts consiste moins dans le fait d’une spécificité du médium (spécificité qui relève d’un certain ordre conceptuel idéal de la définition et de l’extension) que dans l’omniprésence du  numérique dans nos vies, dans vos vies.

Artistes et public, nous partageons quelque chose. Est-ce simplement un outil? Mais cet outil ne modifie-t-il pas en profondeur nos organismes et nos pensées? Quel est l’objet de ce partage au juste? Et si nous partageons ce qu’il est convenu de nommer l’ordinateur, que partagerons-nous en retour quand il s’agit d’art?

Prenez le cinéma, le cinéma et sa relation à la vie. Il est toujours du dehors parce qu’on fait du cinéma comme  on dit, parce que le cinématographe ce n’est pas une activité quotidienne. Il le devient, il tente de devenir quotidien, organique, existentiel chez les cinéastes, mais c’est justement cet écart entre l’idéal d’un monde cinématographique et la phénoménalité du monde quotidien, qui rend possible tous les passages, toutes les joies et les douleurs d’un homme qui veut devenir cinéaste. Devenir cinéaste signifie ici avoir une autre vie, amener à la vie à être dans l’écart d’avec le cinéma (générique du Mépris). Il en est de même avec la  peinture, la musique, la littérature. Il y a bien sûr à chaque fois la spécificité d’un médium qui entraîne une adaptation organique et existentielle, mais dans chaque cas ces arts sont en dehors de la vie, ils sont extra-ordinaires. Et c’est pourquoi l’effort de l’artiste consiste à l’y amener. Peut-être que la notion même de représentation pourrait être envisagé selon ce déplacement impossible.

Quand un cinéaste parle du monde du travail, il en parle avec des instruments techniques que le public n’utilise pas quotidiennement: caméra, montage, enregistrement. Le cinéaste s’invente une famille en créant son équipe, il créé une certaine manière de travailler,  il rentre dans un rapport de production (avec le producteur), etc. Quand, par contre, l’artiste numérique parle du monde du travail, il en parle toujours déjà comme dans un présupposé avec les technologies que chacun utilise, manie chaque jour, même si chacun en méconnaît le fonctionnement sous-jacent.

C’est parce que le numérique est partout,  c’est parce qu’il est utilisé par chacun chaque jour, qu’il est inapparent. Il se fond dans son usage.

C’est parce que le numérique se fond que l’art ne pose plus l’unicité (rêvée) d’une vie, la vie de l’artiste (rêve que le public peut partager), mais la multiplicité des vies (cette vie, cette vie,  cette vie, etc.). C’est donc tout autant l’élément du partage qui change que sa structure. L’oeuvre d’art rêvait d’une autre vie, enthousiasme face à cet idéal, mélancolie de l’avoir toujours déjà perdu. L’art numérique rêve peut-être, mais ses rêves sont des multiplicités, les flux et reflux incessants de chaque vie qui est inappropriable, insubsumable. Il n’y a même plus de peuple qui était une manière de réduire les singularités à un destin (rêvé là aussi), à une vie-ensemble et enfin réunie. L’artiste parlait d’une vie, nous parlons du fond des vies.

Quand nous parlions du travail, il ne s’agissait pas seulement d’un monde, le monde du travail, il s’agit de tout le monde. Tout le public qui utilise les ordinateurs et tous les mondes, puisque l’ordinateur a su en 30 ans conquérir toutes les sphères publics et privées de la société. C’est donc pour l’artiste une situation radicalemment nouvelle d’entrée dans le monde comme monde. Pour la première fois il utilise quelque chose qui est dans la société et qui n’a pas un usage spécifiquement artistique.

Ceci explique sans doute l’aveuglement des critiques et des  amateurs d’art envers le numérique. Incapables de reconnaître sa puissance parce que croyant encore au pouvoir de la sphère artistique coupée du reste du monde et ne pouvant s’en rapprocher qu’au prix d’un effort, l’effort de la représentation. Il y a dans le numérique, une faiblesse et une force pour l’art. Ce dernier peut parler le langage de la société, c’est-à-dire des corps quotidiens, mais en parlant ce langage il a du mal à s’en distinguer, il n’instancie plus cette petite distance, ce décalage, cet écart qui s’ouvrent quand on entre dans une oeuvre utilisant quelque chose qui n’est habituellement pas utilisé. L’art doit se réinventer. Nous entrons dans l’époque (au sens d’époché, de suspend) d’un nouveau réalisme qui doit défier absolument les valeurs convenues de l’art.


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