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Via ne manque pas d’horizons (Mouvement)

Publié le 11 avril 2010 par Gregory71

Du 11 au 14 mars à Maubeuge, après Mons où le festival avait débuté, Via offrait une belle série de spectacles qui ouvrent les frontières du théâtre. Et une formidable exposition, Dancing machine, à retrouver au festival Exit à Créteil.

Les gens du Nord ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dehors, prétendait une fameuse chanson d’Enrico Macias. A ceci près que quelques rayons pré-printaniers ont réchauffé les derniers jours du festival Via à Maubeuge, force est de confirmer le cliché. Voici un festival où le sens de l’accueil n’est pas un vain mot, des journalistes accueillis avec une formidable attention par Barbara Lerbut (en charge des relations publiques et de la communication au théâtre du Manège) et sa petite équipe de stagiaires, aux groupes de scolaires guidés dans leur découverte de l’exposition Dancing machine (on en reparle), en passant par les artistes et programmateurs français et internationaux invités à se rencontrer lors de « salons », sous l’égide de l’Onda (Office National de Diffusion Artistique) et de CulturesFrance. Jusqu’à Didier Fusillier lui-même, directeur du Manège de Maubeuge et du festival, affairé jusque tard dans la nuit à servir en personne aux hôtes du festival un breuvage du meilleur aloi. De l’autre côté de la frontière, Mons sera capitale culturelle européenne en 2015. Le Manège de Maubeuge, engagé depuis quelques années déjà dans un partenariat transfrontalier avec Mons, y sera naturellement associé. Le document préparatoire à Mons 2015 s’intitule « Rencontres et ambiances ». C’est, déjà, tout un programme !

Le sens de l’accueil, s’il compte dans l’art d’accommoder la culture, ne serait que poudre aux yeux s’il ne faisait que masquer une programmation de seconde zone. Tel n’est pas le cas, heureusement, du festival Via. Du 2 au 6 mars, à Mons, une première volée d’artistes pluridisciplinaires donnait le ton. Parmi eux : Françoise Berlanger, Mylène Benoit et Olivier Normand, Kris Verdonck, Claudio Stellato, et le Catalan Roger Bernat, avec le « jeu de société géant » que forme Domini Públic. Le festival poursuivait sa route à Maubeuge, du 11 au 14 mars, avec un « focus » consacré aux nouvelles scènes du théâtre français. Côté « salons d’artistes », Julie Bérès, Thomas Quillardet, Cyril Teste, Sophie Perez, Marcial Di Fonzo Bo, Jean-Michel D’Hoop, le Colectif F 71, Bérangère Jannelle, la Cie Clinic Orgasm Society, Gwenaël Morin, Vincent Macaigne et le collectif Superamas pouvaient présenter, de façon intime et « relax » leurs démarches et projets à des programmateurs venus de toute l’Europe, mais aussi du Brésil, des Etats-Unis et du Japon. Sur scène, on retrouvait notamment les circassiens Philippe Ménard et Xavier Kim, les metteurs en scène Mathieu Bauer, David Bobée et Joël Pommerat, ainsi que les Singularités ordinaires du GdRA (cf Mouvement n° 54). On attendait beaucoup (trop ?) d’Antoine Defoort, après avoir découvert le facétieux et musical Cheval. Sa nouvelle pièce, &, qu’il a composée et qu’il joue avec Halory Goerger, est un peu un ton au-dessous. Le spectacle ne démérite pourtant pas, et offre, à l’enseigne d’une science-fiction pas si fantaisiste que ça, de très savoureux moments, à l’instar de cette interview-confession d’un robot-androïde qui décide de sa conversion au genre humain, au risque de froisser sa carte-mère… Lors de sa création, & était présenté dans une forme performative qui durait trois heures et des poussières. Pas sûr que sa « réduction » au format d’un spectacle de 55 minutes ait encore trouvé son rythme.

L’attente était également forte avec Capital confiance, création commune des compagnies Transquinquennal et TOC. Depuis plusieurs mois, ces nouveaux associés – qui appartiennent à deux générations différentes – s’étaient livrés à une enquête exemplaire sur les tenants et aboutissants de ce qu’il pointaient comme « crise de confiance » du capitalisme, convoquant des experts renommés (philosophe, économiste, chef d’entreprise ou psychanalyste) en six symboliques « levées de fonds » publiques, avant d’en reverser le matériau encore chaud à des performances satellites, puis de mettre en culture les franges non exploitées des discours experts, pour y opérer leurs plantations théâtrales. La récolte-transformation, intitulée Capital confiance, s’est délestée des convictions expertes et de leurs stéréotypes, en balayant sans doute excessivement le verbe au profit d’images fortes mais inégales, dans une succession de sketches sur lesquels parait peser la nécessité d’un équilibre entre les deux compagnies. Il convient toutefois de retenir l’admirable péroraison de Stéphane Olivier (Transquinquennal), exposant son corps en scène et s’acharnant à dire la crise à partir de lui. Son monologue, dialogué de l’intérieur, ouvre à une série de réflexions entre norme et statut social, entre masse pondérale et accumulation capitaliste, entre excès et régulation, entre déficit et différence, et démontre qu’il n’est de belle et bonne économie au théâtre qu’avec les moyens du théâtre, en premier lieu desquels l’acteur.

Découverts au festival Exit, il y a deux ans, avec Road to Nowhere, les New Yorkais de Temporary Distorsion – une litote qui pourrait signifier le moment théâtral – continuent d’explorer en profondeur les mythologies de l’Amérique contemporaine. Dans Road to Nowhere, les chemins de nulle part empruntaient aux stéréotypes de la route, reparcourue du coup de volant de ceux qui la tapent depuis que les Etats sont auto-mobiles. Comme dans la réalité, ils tenaient plus du déplacement contraint que de l’expérience de la liberté. Les paysages, comme les situations, appartiennent depuis longtemps à d’autres, et ne seront jamais que des reproductions. La dernière création des Temporary Distortion, American Kamikaze, s’attaque elle aussi à cette fatalité de la reproduction en explorant les zones troubles où l’American dream est boulotté par l’American Nightmare des feuilletons filmés. Dans le genre horreur, American Kamikaze paie son tribut au répertoire des morts et des tortures filmiquement envisageables. Un vague fond nipponisant associe deux couples des deux continents (Américano-asiatiques), dans une forme d’échangisme meurtrier, alternant le masculin et le féminin en une série de figures géométriques, s’opposant et se complétant parfaitement. Dans des espaces taillés aux dimensions de cercueils dressés, les acteurs, raides comme la mort, subissent leur asservissement aux représentations dominantes en donnant la mesure des « distortions » possibles de l’imaginaire nord-américain. La technologie, très agissante ici, se déploie au service d’une vision plus beaucoup plus critique qu’il n’y paraît des Etats-Unis.

Et un coup de cœur pour finir. D’autant plus inattendu que Christophe Piret n’envahit pas, c’est le moins qu’on puisse dire, les scènes de France et de Navarre ! Régional de l’étape, c’est à Aulnoy-Aimeries que ce metteur en scène a choisi d’installer (dans une ancienne gare de triage) son « théâtre de chambre ». Très engagé sur son territoire d’implantation, Christophe Piret milite pour une redéfinition de la décentralisation et une approche nouvelle des développements culturels sur les territoires : prisons, usines, places de villages, lycées sont son pain quotidien. Ecoutons-le vanter « les bricolages de vie, les rencontres au bord de l’ordinaire, les personnages qui vivent dans la rue d’à côté, ou dans celle d’un peu plus loin, ou d’encore un peu plus loin, les tricotages aux limites du quotidien, les lieux presque improbables pour le théâtre… ». Avec Dans ma maison, Christophe Piret invente une série de formes intimistes : Moscou Translation, créé au Channel de Calais en mars 2008 est la quatrième station de ce périple sur place. Dans une caisse de bois, qui devient ingénieuse micro-maison (avec bar et douche incorporée), deux personnages : lui, allemand (Patric Schott) ; elle, russe (Elena Harvier-Zhilova) jouent aux enfants qu’ils ne sont plus. Car, comme je dit Elena, « Je suis l’enfant d’une poésie morte ». Celle de Tchekhov, notamment. Dans la fraîcheur d’une langue d’aujourd’hui, à inventer, ces deux-là, peut-être nés de la chute du Mur de Berlin, se découvrent en Européens que l’Histoire séparait, et que l’histoire d’un flirt réunit, sur les bords d’un horizon qu’ils ne cessent de questionner : « derrière l’horizon, il n’y a rien. » Par petites touches dépourvues de toute grandiloquence, mais diablement vivantes, porté par deux acteurs qui savent trouver le ton juste d’un naturel épatant, Christophe Piret brosse là le portrait attachant d’une génération qui cherche ses repères, et s’en amuse juste ce qu’il faut. « C’est trop naïf », commentaient certains professionnels blasés. Mais une certaine naïveté, quand elle est ciselée comme ici dans l’intelligence, est loin d’être un vilain défaut !

Ce petit tour d’horizon du festival Via ne serait pas complet sans donner l’écho que mérite l’exposition Dancing machine, conçue par Charles Carcopino, et que l’on retrouvera bientôt au festival Exit à Créteil (du 18 au 28 mars). Les arts numériques sont ici au rendez-vous d’un parcours semé d’installations surprenantes et parfois fort ludiques, mais pas seulement, qui sont autant de « chorégraphies humanoïdes » et d’« expérimentations technologiques du mouvement ». On y retrouve notamment Thierry de Mey avec Top shot, projection sur tapis de sable des voltes d’Anne Teresa De Keersmaeker, ainsi qu’avec une nouvelle œuvre, Rémanences, « spectralisation » de danseurs filmés par caméra thermique et qui deviennent ombres mouvantes et corps évanescents. Pour Dance With Me, Gregory Chatonsky a récupéré sur Youtube plus de 150 vidéos d’amateurs de jeunes américaines qui se sont filmées en train de danser sur la même musique Rn’B. Mais en branchant son propre lecteur MP3, chacun peut modifier le rythme du mouvement. Avec Nemo observatorium, le « spectateur » est invité à entrer au cœur d’un cyclone : prenant place au centre d’un cylindre transparent, il suffit d’actionner un tourbillon de petites bulles de polystyrène pour faire naître la bourrasque autour de soi. Parmi d’autres (l’Uruguayen Alvaro Casinelli et son Score light interactif, Alexis O’Hara et son igloo musical, etc.), deux artistes retiennent particulièrement l’attention. Natacha Paganelli est allée filmer en Serbie une danseuse traditionnelle. Kolo, l’installation vidéo qui en résulte, duplique l’unique danseuse en autant de clones virtuels, et organise au montage une chorégraphie inouïe et sautillante qui fait penser à quelque Sacre du printemps virtuel. Mention spéciale, enfin, à Peter William Holden, en majesté avec trois installations mécaniques absolument épatantes. Dans Autogene, huit parapluies accrochés à une paroi s’ouvrent et se referment au gré d’une chorégraphie abstraite. Cet hommage non dissimulé aux ballets hollywoodiens de Busby Berkeley est encore la matrice d’Arabesque, articulation rythmique de jambes et de bras en résine. Solenoid B, enfin, enclenche un numéro de claquettes totalement inédit. Privées de corps, huit souliers vernis, attachés à de simples structures robotisées qui utilisent des actuateurs pneumatiques et des valves solénoïdes, frappent la cadence : les fantômes de Fred Astaire et de Bill Robinson s’y retrouvent bien curieusement (dés)incarnés !


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