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Lokua Kanza: l’artiste congolais hors-norme?

Publié le 24 août 2012 par Africahit

La norme dans les milieux de la musique congolaise est de parler de soi, de vanter ses exploits aussi minimes soient-ils. Pascal Lokua Kanza, artiste musicien d’origine congolaise s’éloigne de ces habitudes et assume sa part de folie artistique.

«On ne peut pas faire que la rumba congolaise»


Une musique profonde

Lokua Kanza: l’artiste congolais hors-norme?
Pas de monnayage des chansons
Lokua le mélancolique?
Regard sur l’amour
Lokua Kanza se penche davantage sur l’amour qu’il évoque dans l’une de ses chansons: «Famille»

«Pour bien faire la musique, il faut une part de folie», assène Pascal Lokua Kanza d’entrée. 

Ce qui frappe lorsqu’on rencontre Pascal, c’est sa simplicité. Simplement vêtu d’un jean et un polo à manches longues, une veste en cuir, noire, des dread locks sur la tête… Il contraste avec les allures ostentatoires d’autres musiciens congolais.

Lokua Kanza, 54 ans, est né à Bukavu à l’Est du Congo, est parmi les rares d’entre eux qui ont pris le risque de faire une musique différente du Soukous et du Ndombolo, (genre musical populaire et dansant très répandue à Kinshasa).

«Certaines personnes qualifient ma musique de World, musique du monde. Mais, moi, je crois que je fais de la musique simplement. Comme un peintre, je peins la réalité sociale, avec des mots et des mélodies en m’inspirant beaucoup des différentes musiques du Congo

Fort en métaphore, il compare sa musique à des produits maraîchers.

«Avec la musique, je me représente un grand marché où les commerçants vendent des produits. Tous, on ne peut pas vendre la même chose, quand bien même certains produits ont plus de succès que d’autres.

Ma musique, c’est comme un genre de poisson «mboto.» Il y a certaines personnes qui l’aiment bien. Même si elles ne sont pas nombreuses.

On ne peut pas tous faire de la rumba. Elle peut aussi être assaisonnée de plusieurs folklores et musiques traditionnelles congolaises», explique-t-il. 

Partant, Lokua Kanza n’hésite pas à tenter des mélanges qui donnent des sonorités hybrides: jazzy-classique, le ndombolo porté par les percussions sénégalaises… Parfois, le folklore inspiré de la province de l’Equateur (région du nord-ouest du Congo, dont est issu son père) est épicé de rumba avec un zeste de classique, sur une voix veloutée, le tout teinté d’une pinte de groove…«C’est comme une berceuse, on n’a plus envie de le quitter dès qu’on l’écoute», confie Aurélie, une fan. 

Depuis plus de deux ans, Pascal Lokua est sur les routes, en tournée pour la promotion de son dernier album: «Nkolo», (Dieu, Seigneur en lingala, l'une des quatre langues nationales congolaises), sorti en mars 2010.

«Après autant d’années, quand je regarde d’où je viens, ce que je suis devenu, je ne peux que rendre grâce à Dieu… Il a permis que je sois là où je suis. Voilà pourquoi je lui rends hommage. Une façon pour moi de dire merci et d’exprimer ma reconnaissance.» 

Dans un restaurant parisien de spécialité congolaise, Lokua Kanza auteur-compositeur de «Mutoto», «Shadow dance», «Bonheur», «Plus vivant», et «Nakozonga», tous, titres à succès, parle de sa musique avec philosophie et poésie.

«J’aime la musique qui touche les cœursIl ne faut pas perdre l’âme qui doit être dans la musique», renchérit Célestin, un proche et fan de l’artiste.  

«Et par moment, sa musique fait mal, mais, un mal qu’on a envie de ressentir. Sa musique  fait réfléchir par la profondeur de ses textesElle donne envie de mourir, mais bien.» 

Peu après, une demoiselle, d’une quarantaine d’année entre dans le restaurant et n’en croit pas ses yeux.

«Non, c’est Lokua Kanza? J’aime ce que vous faites. Depuis l’âge de 19 ans, j’écoute vos chansons, surtout Ndoto (rêve, ndlr). Vous ne pouvez pas savoir ce que cela me fait», confie-t-elle toute admirative.

Séance photo. L’artiste, timide, joue le jeu. Pas très surpris, il tente de comprendre l’effet que produit sa musique.

«Franchement, j’avoue ne pas très bien comprendre ce qui se fait dans mes chansons. Mais, quand je suis en studio, j’essaie juste de raconter des choses simples de la vie. Les effets que cela produit me dépassent parfois», glisse-t-il humblement. 

Les artistes musiciens congolais sont connus pour la pratique de monnayage de leurs chansons, communément appelée Mabanga (pierre ou des pierres)C’est le fait pour un artiste de composer une chanson pour quelqu’un ou citer des noms de certaines personnes célèbrent ou non, moyennant en retour des espèces sonnantes et trébuchantes. Ce qui donne lieu à des chansons à rallonge de plus de 7 ou 10 minutes avec un chapelet des noms égrenés à n’en finir.

«Je sais que cette pratique rapporte de l’argent à certains musiciens. Mais cela tue aussi l’art musical. Les anciens musiciens de l’époque de Franco Luambo et Wendo Kolosoy citaient aussi des personnes, avec finesse et souvent par reconnaissance.

Aujourd’hui c’est devenu un business et je ne me pas retrouve dedans. Je ne condamne pas forcément ceux qui le font. J’ai chanté le Congo avec un libanga spécial pour tous les congolais», s’amuse-t-il.

Une marque de reconnaissance à son pays d’origine pour lequel il dresse une carte postale dans le titre «Caméra dans le cœur.»

Lokua chante l’amour, le rêve, la vie, le retour à sa terre natale, le bonheur, la mort et le blues de l’immigré comme dans Nakozonga, un titre de son dernier opus. Voix cassée, mélancolie à dessein, il pousse à penser à la douleur face aux guerres et à la famine qui frappent certains pays du monde, telle que la République Démocratique du Congo, son pays d’origine. 

«Je ne peux pas vivre sur cette planète et voir des gens qui meurent de faim, pendant qu’il y a d’autres personnes qui jettent de la nourriture dans les poubelles.  

On ne peut pas être heureux quand on voit des gens qui décident de faire la guerre ou d’aller bombarder des pays entiers pour des raisons qu’eux seuls connaissent.

Je ne peux pas être heureux avec ça. Je suis humain, j’aime bien cette planète, mais je déteste ce qui s’y passe. Voilà d’où vient ma mélancolie

Et lorsqu’il parle de l’amour, Lokua Kanza garde toujours un regard sur son environnement et sur ce qui se passe dans le monde. Son explication de l’état du monde est simple. 

«Je suis persuadé à 200% que les problèmes que nous avons dans le monde sont dus au manque d’amour. Si on regarde en profondeur dans le cœur du meurtrier le plus dur, je pense qu’on va découvrir qu’il est devenu ce qu’il est faute d’amour.

Même les guerres auxquelles on assiste dans le monde, on peut dire que c’est souvent à cause de l’argent ou du pouvoir qu’on les fait

Et de poursuivre:

«Souvent les personnes qui font les guerres ou entrent en conflits ont besoin de paraître comme des gens puissants aux yeux de leurs femmes et des autres.  

En réalité, ils ont besoin d’amour. Ils veulent se montrer aux autres. Ils se disent: «Regardez-moi, je suis magnifique.» En vrai, c’est de l’amour qu’ils cherchent.

Donc, quand on aime quelqu’un, qu’on l’affectionne, on ne lui fait pas de mal. Si quelqu’un a de l’amour, il reste serein et a confiance en l’autre.

Et quand on manque de l’amour et la confiance en soi, cela génère des choses négatives. C’est pourquoi je pense qu’avant de faire des grands discours, il faut d’abord voir le fondement même de l’être humain qui est l’Amour.

Un Homme qui a l’amour n’a pas le même raisonnement que celui qui a subi des mauvais traitements quand il était môme

«Je supplie et je pousse l’humain à dire des mots simples, de tous les jours, dire à son jeune frère, à son oncle, à sa mère, son père et sa sœur, «je t’aime». Cela peut changer beaucoup de chose. Il ne faut pas attendre sa mort pour dire «je t’aimais». Non.

Je crois que, c’est quand la personne est encore en vie, avec un regard simplement, un sourire, un mot qu’on peut lui témoigner de l’amour et lui offrir le bonheur. C’est des choses comme ça que j’ai envie de partager et faire partager.» 

Un regard tourné vers ses prochaines dates de production en RD Congo et en Algérie, Guadeloupe et Martinique, etc., l’artiste travaille déjà sur son prochain album qu’il croit finaliser en septembre de l’année prochaine.

«Je voudrais bien faire quelque chose de différent, apporter un plus à ce que j’ai déjà produit.»

Bosseur, fou de travail, l’artiste continue à piocher, parfois plus de huit heures d’affilée sur sa guitare et il s’accroche aussi au piano.

A son actif, déjà six albums. Lokua Kanza voudrait chanter au-delà de ce qu’il a déjà fait. Il y aura beaucoup des belles surprises avec une avancée au niveau vocal», promet-il.

Jacques Matand



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