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Rue des Voleurs, Mathias Enard

Publié le 28 août 2012 par Kenza
°°° Rue des Voleurs, Mathias Enard   Quatrième de couverture
  C’est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d’épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d’espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l’âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C’est avec elle qu’il va “fauter”, une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi.   Commence alors une dérive qui l’amènera à servir les textes – et les morts – de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l’amour et les projets d’exil.   Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l’auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l’heure du Printemps arabe et des révoltes indignées. Tandis que la Méditerranée s’embrase, l’Europe vacille. Il faut toute la jeunesse, toute la naïveté, toute l’énergie du jeune Tangérois pour traverser sans rebrousser chemin le champ de bataille. Parcours d’un combattant sans cause, Rue des Voleurs est porté par le rêve d’improbables apaisements, dans un avenir d’avance confisqué, qu’éclairent pourtant la compagnie des livres, l’amour de l’écrit et l’affirmation d’un humanisme arabe.
  Mathias Enard est l’auteur de quatre romans chez Actes Sud : La Perfection du tir (2003 prix des Cinq Continents de la francophonie), Remonter l’Orénoque (2005 ; adapté au cinéma en 2012 par Marion Laine sous le titre A cœur ouvert avec Juliette Binoche et Edgard Ramirez), Zone (2008, prix Décembre 2008 ; prix du Livre Inter 2009) et Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des lycéens 2010).
Extrait     Je me suis accroché au visage de Judit. Elle m’avait promis qu’elle repasserait par Tanger au retour, dans cinq jours, qu’elle m’écrirait des mails pour me raconter son voyage. Le rêve terrifiant s’effaçait peu à peu avec le souvenir de Judit. Je les aurais bien accompagnées à Marrakech, je n’y étais jamais allé. C’était étrange de penser qu’elles allaient mieux connaître mon pays que moi. Mais était-ce vraiment mon pays ? Mon pays c’était Tanger, c’est du moins ce que je croyais ; mais au fond, j’avais pu m’en rendre compte dans l’après-midi, le Tanger de Judit ne coïncidait pas avec le mien. Elle voyait la ville internationale, espagnole, français, américaine ; elle connaissait Paul Bowles, Tennessee Williams ou William Burroughs, autant d’auteurs dont les noms, lointains, m’évoquaient vaguement quelque chose, mais dont j’ignorais tout. Même Mohamed Choukri, figure tangéroise, je voyais de qui il s’agissait, mais je n’en avais bien sûr jamais lu une ligne. J’ai été très surpris d’apprendre qu’on étudiait ses romans en littérature arabe moderne à l’université de Barcelone. En parlant avec Judit de Tanger, j’avais l’impression d’évoquer une ville différente, deux images, deux territoires étrangers liés par un même nom, une erreur d’homophonie. Sans doute Tanger n’était ni l’une ni l’autre, ni les souvenirs des temps révolus de la ville internationale, ni la banlieue, ni Tanger Med ou la zone franche. Toujours est-il qu’avec Judit et Elena, en me promenant tout l’après-midi et bonne partie de la soirée, après leur être pratiquement tombé dessus par hasard à deux cents mètres de leur hôtel, mon paquet sous le bras, j’avais l’étrange sensation d’être possédé. Finalement c’était Judit qui m’expliquait l’histoire de la vielle ville, par exemple ; c’était elle qui savait, qui cherchait des lieux, des traces, des souvenirs ; c’est elle, enfin, qui m’a offert un exemplaire en arabe du Pain nu de Choukri, dans une librairie au hasard de la promenade. J’essayais de montrer que je savais des choses, moi aussi ; j’essayais d’être drôle, au moins, d’avoir l’air intelligent, mais le peu d’agilité de mon français à l’oral et son ignorance totale du marocain me rendaient pataud, un peu brutal, sans nuances ; j’avais l’impression de passer parfois franchement pour un débile. Alors je m’évertuais à essayer de communiquer en arabe classique, là je pouvais briller, mais même si elle comprenait plutôt pas mal et prononçait très bien, j’avais un peu la sensation de parler comme un journaliste de radio ou un prêcheur du vendredi, ce qui retirait à mes blagues tout naturel et spontanéité. Essayez d’être marrant et séduisant en arabe littéraire, c’est pas du tout cuit, je vous assure ; on croit toujours que vous êtes sur le point d’annoncer une nouvelle catastrophe en Palestine ou de commencer un verset du Coran. Actes Sud

Rue des Voleurs, Mathias Enard

Sir John Lavery (1856-1941), My Studio Door, Tangier


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