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Cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris (1940-1949)

Publié le 30 août 2012 par Vindex @BloggActualite

Cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris (1940-1949)Livre de Jean-Pierre Guérend, Editions du Cerf, 2011


La figure du cardinal Emmanuel Suhard demeure assez méconnue dans l’Histoire de France, même si cet ecclésiastique a joué un rôle important en son temps. Né le 5 avril 1874 à Brains-sur-les-Marches à la frontière des départements de l’Ile-et-Vilaine et de la Mayenne, Emmanuel Suhard s’est très tôt orienté vers le sacerdoce. Orphelin de père, élevé par une mère très pieuse, il entre au petit séminaire de Laval à 14 ans en 1888 puis, au grand séminaire en 1892, il est un séminariste travailleur, pieux et serein. Doué pour les études, ses professeurs décident de l’envoyer à Rome où il complète sa formation originelle. Il y obtient de brillants diplômes. En 1897, Suhard est ordonné prêtre. Il revient en France en juillet 1899 pour débuter une « carrière » de professeur au séminaire de Laval qui durera trente années. A partir de 1928, Emmanuel Suhard, dont son curé avait dit qu’il n’était pas « assez dégourdi pour faire un curé », gravit peu à peu les différents « échelons » de la hiérarchie catholique jusqu’à devenir en 1940 archevêque de Paris. Clairement, on peut dire que Suhard a été propulsé très vite et, sans s’y attendre vraiment, aux plus hautes charges de l’Eglise de France. Cette confiance que Rome lui témoigne n’est pas vide de sens et, à la nonciature comme au Vatican, on sait très bien quelles sont les capacités du cardinal… Durant les dernières années de sa vie qu’il passera en tant qu’archevêque de Paris, le cardinal Suhard va déployer une énergie sans pareille en faveur de l’apostolat et de l’évangélisation des milieux déjà à cette époque forts éloignés du Christ et de la foi. Docteur de l’Eglise et pasteur hors pair, Suhard a pourtant laissé dans les mémoires l’image d’un prince de l’Eglise acquis à la Collaboration, une image certes fausse, mais véhiculée dans le contexte de la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945) et de l’immédiat après-guerre. C’est réellement mal connaître le personnage tant son action en faveur des persécutés à été grande, mais discrète.

De nombreux auteurs ont souhaité rendre justice au cardinal. Les sources le concernant sont nombreuses : nous le connaissons grâce à la biographie de Jean Vinatier, Le Cardinal Suhard, l’évêque du renouveau missionnaire (1874-1949), parue en 1983 ; une autre biographie a été publiée aux Editions du Cerf en 1965, celle d’Olivier de la Brosse, Cardinal Suhard. L’évêque et ses prêtres ; Suhard a lui-même beaucoup écrit (lettres pastorales, journal) ; il existe aussi de nombreuses monographies le concernant. Récemment, une nouvelle étude est venue compléter les plus anciennes en mettant l’accent sur des aspects moins connus de la vie du cardinal, il s’agit de celle menée par Jean-Pierre Guérend dans son ouvrage Cardinal Emmanuel Suhard, Archevêque de Paris (1940-1949), publiée aux Editions du Cerf en 2011. Dans cet ouvrage fascinant, l’auteur nous présente un homme doté d’une personnalité hors du commun, très classique sur le plan doctrinal mais aussi très audacieux sur le plan pastoral. Homme de caractère inféodé à personne mais respectant le « devoir de conscience », il est bien malheureux selon l’auteur de n’avoir retenu de lui que cette fausse image de faiblesse devant l’Occupant et de complaisance avec le gouvernement de Vichy dirigé par Pétain. En utilisant abondement les divers renseignements qu’il a pu trouver sur Suhard, Jean-Pierre Guérend tente de démystifier le mythe et de nous présenter une réalité sans doute plus objective que celle qui a pu prédominer durant des décennies. En outre, il ne s’attarde pas uniquement sur la délicate position du cardinal pendant le second conflit mondial mais, il tente également de nous faire comprendre à quel point Suhard était en avance sur son temps, notamment en matière de « politique » pastorale. Certains ont dit de lui qu’il avait été un des précurseurs du Concile Vatican II (1962-1965) : indirectement, c’est ce que Jean-Pierre Guérend entend nous confirmer.  Un ouvrage passionnant et réaliste qui vient, alors que les catholiques s’apprêtent à fêter les cinquante ans de Vatican II, replacer l’Histoire au cœur du temps présent…

Que peut-on retenir de la vie et de l’œuvre du cardinal Emmanuel Suhard ? C’est ce que nous nous proposons d’aborder dans cet article qui reprendra à grands traits les principales idées largement développées dans le livre de Jean-Pierre Guérend.


Emmanuel Suhard, un homme d’action dans une position délicate au cœur d’une époque troublée
1928 est une année capitale dans la vie d’Emmanuel Suhard : après avoir longtemps enseigné, à 54 ans, il est nommé évêque de Bayeux-Lisieux. Cette nomination le bouleverse, il va désormais devoir apprendre à être davantage un pasteur qu’un docteur de l’Eglise. Il affirme au père Bouësé, dominicain, un de ses anciens élèves « l’épiscopat est un fardeau ». Il ne restera que deux années dans ce diocèse, mais suffisamment pour nouer avec le carmel de Lisieux des liens qui marqueront à jamais sa vie d’évêque et qui soutiendront ses entreprises missionnaires. En décembre 1929, Suhard est nommé archevêque de Reims, nomination qu’il accepte par esprit d’obéissance, sans toutefois s’en sentir digne et capable. Le diocèse de Reims présente des caractéristiques très différentes de celui de Bayeux-Lisieux : il s’agit d’un diocèse encore très meurtri par les destructions liées à la Grande Guerre, la cathédrale de Reims, berceau de la France chrétienne est d’ailleurs encore en réparation ; c’est un diocèse diversifié, entre une agriculture dominée par la viticulture et une industrie métallurgique importante (notamment dans les Ardennes) qui emploie des milliers d’ouvriers. Cette importance de la présence ouvrière explique en partie la déchristianisation du diocèse de Reims assez largement en cours. Or, c’est à cause de ce point précis que le Pape a décidé de faire confiance à Suhard. Le 12 février 1930, le nouvel archevêque se trouve au cœur de la cathédrale des rois de France, il se déclare prêt à servir son peuple « dans la foi et la douceur » (c’est sa devise épiscopale). A Reims, Emmanuel Suhard considère que sa priorité est d’enseigner les fidèles, d’être un « docteur ». Ainsi, de 1931 à 1940, il publie vingt-cinq lettres pastorales. Parallèlement, il joue son rôle de pasteur de façon irréprochable en inspectant chaque partie de son diocèse ou encore ses ressources. Suhard n’entreprend pas de grandes réformes, mais il distribue judicieusement les hommes aux postes à pourvoir. Le 20 novembre 1935, il apprend par télégramme que le Pape Pie XI le fera cardinal le 16 décembre prochain. Cette nouvelle le rend tout joyeux car il désirait recevoir la pourpre cardinalice, non pour sa gloire personnelle, mais pour que « la grande blessée de pierres reçoive le surcroît de gloire que lui apporte la pourpre de son archevêque »[1]. De plus, Suhard sait bien que la pourpre renforce l’autorité des évêques, elle l’aidera donc à surmonter sa timidité. Enfin, le 8 mai 1940, à la suite de la mort du cardinal Verdier, archevêque de Paris, Suhard apprend que Pie XII l’a nommé nouvel archevêque de la capitale française. Bouleversé, il écrit au nonce Mgr Maglione de choisir quelqu’un de plus digne que lui. Finalement, le 10 mai, à force d’insistance, Suhard se résigne et accepte cette nouvelle nomination à l’archevêché de Paris dans un contexte difficile : celui de la Seconde Guerre Mondiale.

   C’est le 15 mai 1940 que le nouvel archevêque de Paris arrive dans son nouveau diocèse, en pleine guerre. Le 10 mai 1940, la « drôle de guerre » a pris fin lorsqu’Hitler lance la blitzkrieg ou « guerre éclaire » et, les armées françaises sont déjà en train de reculer. Dans la voiture qui le conduit, Suhard ne peut que constater l’ampleur des colonnes de réfugiés qui fuient la capitale. Il donne immédiatement le ton de son épiscopat en affirmant aux carmélites de Nogent-Sur-Marne « En ce moment où les évènements dépassent l’Homme, il n’y a que Dieu qui dépasse les évènements. C’est en Lui que nous devons mettre notre confiance. ». De son épiscopat parisien, on pourrait retenir bien des éléments. Nous nous bornerons ici à étudier la question de son attitude face à l’Occupant et au gouvernement de Vichy puisque c’est cette attitude qui a fait couler beaucoup d’encre… Du cardinal Suhard, beaucoup on affirmé bien vite son « collaborationnisme » ouvert avec les Allemands et sa « complaisance » affichée envers Vichy et particulièrement envers le maréchal Pétain, alors Chef de l’Etat français. On a abondamment écrit sur l’attitude de l’épiscopat français durant la Seconde Guerre Mondiale. L’ouvrage de Jean-Pierre Guérend rétablit une certaine vérité vis-à-vis des évêques français, particulièrement concernant le cardinal Suhard, dont la marge de manœuvre était extrêmement réduite. Par ailleurs, les évêques étaient très isolés les uns des autres à cette époque, la conférence des évêques de France n’existait pas encore, il n’y avait que la seule assemblée des cardinaux et archevêques de France (ACA) qui se réunissait à des rythmes irréguliers et qui était étroitement surveillée par les nazis. Pour comprendre la position de Suhard et des prélats français durant la Seconde Guerre Mondiale, il faut se replacer dans le contexte de l’époque où le poids de l’Eglise est encore très important. Dans les années 1940, la parole d’un évêque pèse lourd, voilà pourquoi l’Occupant allemand ainsi que Vichy vont très vite imposer à l’Eglise la pratique de la censure. Quant à Suhard, il va subir continuellement la pression des Allemands en plus des perquisitions de son archevêché et de la censure. Les Allemands ont pleinement conscience que Suhard n’est pas de leur côté. Il suffit par exemple de lire sa lettre pastorale datée du 2 février 1940 alors qu’il n’était encore qu’archevêque de Reims et dans laquelle il évoque le patriotisme et dénonce « la doctrine du racisme hitlérien ». De même, à la suite de l’encyclique de Pie XI Mit brennender Sorge, Suhard a dénoncé le nazisme au nom des valeurs humaines et chrétiennes. Le cardinal ne se contente pas de dénoncer le nazisme, il dénonce toute forme de totalitarisme. Ainsi, il adhère pleinement à l’encyclique Divini Redemptoris de Pie XI condamnant le communisme. En conséquence, pour Pie XI comme pour Suhard, le mal à combattre est avant tout de nature spirituelle, les chrétiens doivent mener un combat spirituel. D’après le cardinal lui-même, « l’Eglise catholique peut sortir de l’épreuve grandie et glorifiée par la place qu’elle aura tenue »[2], mais à condition d’être forte, noble et généreuse, d’être bienfaisante pour le peuple et de ne pas faire de politique.

   Le 18 juin 1940, jour du célèbre appel du général de Gaulle, Suhard prononce son premier discours à ses diocésains paru dans Semaine religieuse de Paris. Le cardinal adresse à ses fidèles une parole d’espérance qui va tracer sa ligne de conduite jusqu’à la fin de la guerre. Tout comme le général, Suhard appelle en quelque sorte à la résistance, mais la mise en forme est différente puisque l’archevêque de Paris appelle à résister avec des armes spirituelles. Il évoque notamment sa présence et la présence de ses prêtres auprès des populations dans l’épreuve. Il évoque aussi l’attitude de la dignité chrétienne et patriotique, rappelant que l’honneur de la France et de ses fils est intact et que bien que blessée, la patrie n’est pas morte, elle est toujours en vie et l’espoir de la résurrection demeure. Il affirme « Au moment où les secours humains semblent insuffisants, l’aide de Dieu demeure. ». La position du cardinal-archevêque de Paris durant la guerre va s’avérer extrêmement délicate car, étant donné l’importance de la capitale française et selon une vieille tradition, c’est lui qui est considéré comme le représentant de l’Eglise de France. C’est sans doute pour cela qu’il est désigné comme otage parmi cinq personnalités parisiennes dès le 14 juin 1940, jour à partir duquel Paris est déclarée « ville ouverte ». A partir de cet instant précis et jusqu’à la fin de la guerre, le cardinal-archevêque de Paris, comme nombre de ses frères dans l’épiscopat, va devoir osciller entre deux attitudes : une attitude de « loyauté sans inféodation »[3]envers Vichy et donc indirectement vis-à-vis de l’Occupant ; une attitude moins officielle de résistance en faveur des persécutés. Dès le début de l’Occupation, l’Eglise fait l’objet de l’hostilité des nazis. A la fin du mois de juillet 1940, Suhard est retenu captif dans son propre archevêché alors que les Allemands perquisitionnent. Etroitement surveillé et sujet à de multiples pressions, Suhard décide d’envoyer courant août à tous ses prêtres un message à lire en chaire le 15 août. La censure allemande s’exerce, mais de façon incomplète. Le soir du 15 août, à Notre-Dame lors de l’office de vêpres, le cardinal prend la parole devant 10 000 fidèles : il entend faire respecter la liberté de professer la religion catholique ; il veut également que les Français puissent se préparer, en union avec le gouvernement légitime (Vichy), au redressement du pays. Cette prise de parole va avoir pour conséquence une violente diatribe du capitaine H. Loos de l’ambassade allemande qui exige que Suhard reprenne la parole pour dire un mot en faveur de l’Occupant. Ce mot, Suhard ne le prononcera jamais car il fait valoir sa charge épiscopale, le fait qu’il soit un évêque catholique et que, de ce fait, il est dépositaire d’un message de paix et de valeurs chrétiennes. Suhard affirme aussi qu’il est un évêque français, il ne peut donc pas aller contre sa nation. Malgré cet exemple, il n’en reste pas moins que durant tout le conflit, la vérité ne se communique jamais officiellement, elle est colportée par le bouche-à-oreille. Censure et propagande règnent en maître au sein d’une société divisée, affaiblie et où en plus, les moyens de communications ne sont pas aussi développés qu’aujourd’hui. Le rôle de l’Eglise n’est pas alors de faire des déclarations officielles qui pourraient être censurées, mal comprises et/ou mal interprétées, non, le rôle de l’Eglise est de former les consciences et d’apporter aux fidèles de la « nourriture spirituelle », Suhard et les évêques français l’ont bien compris, si bien qu’ils bravent à leur manière l’Occupant. Les Allemands avaient par exemple interdits les mouvements d’Action catholique, Suhard et ses frères évêques les favorisent au contraire. Cependant, l’Eglise doit se soumettre à la propagande de Vichy qui utilise la presse, la radio et l’image. Sur de nombreuses photographies, on voit souvent Pétain sur le parvis d’églises ou de cathédrales avec des ecclésiastiques. Pourtant, si Vichy semble proche de l’Eglise, il convient de nuancer cette affirmation. Plusieurs exemples tendent à le démontrer : Laval, premier collaborateur de Pétain, se situe dans la lignée de la laïcité française et en plus, il est assez éloigné de la religion catholique ; la question de la laïcité que l’Eglise aurait voulu faire revoir n’est pas vraiment tranchée par le gouvernement de Vichy ; la question des subventions pour l’enseignement libre n’est pas résolue et, les évêques ne parviennent pas à obtenir ce qu’ils voulaient. Tout cela contribue à noircir l’image de l’Eglise pendant la guerre et, pour Jacques Duquesne, ce sera une des causes de la question de l’épuration de l’épiscopat à la Libération.
La journée du 26 août 1944, une fausse image de Suhard
Le 26 août 1944, lors de la libération de Paris, un défilé de la victoire est prévu dans l’après-midi avec le général de Gaulle et, ce défilé s’achèvera par le chant du Te Deum à Notre-Dame. La décision d’empêcher le cardinal-archevêque de Paris de se rendre à cette cérémonie « improvisée » est prise par les collaborateurs de de Gaulle au motif de la prétendue attitude « collaboratrice » de Suhard envers les Allemands et « complaisante » envers Vichy durant la guerre. Au fils du temps, « l’incident » du 26 août est devenu un « évènement » lourd de conséquence, souvent instrumentalisé. Dans Le prince et le jésuite, un inédit du P. Fressard, Jean Chaunu affirme « la séquestration du cardinal durant la cérémonie portait toute la charge d’une sanction symbolique à l’encontre de la hiérarchie dans son ensemble ». A la suite de cet incident, la réaction des évêques, des clercs et des fidèles laïcs ne se fait pas attendre, on défend Suhard et on invoque volontiers sa position délicate durant l’Occupation. Le cardinal-archevêque de Paris ne semble pas comprendre l’enjeu capital des évènements qui se déroulent. Cependant, il espère une rencontre avec de Gaulle. Grâce au soutien et à l’entremise de Mgr Théas, évêque de Montauban, populaire auprès de tous étant donné qu’il a été prisonnier durant la guerre pour avoir défendu les juifs et été résistant, Suhard obtient une entrevue avec le général. Cette rencontre a lieu le 20 septembre 1944. Différents sujets sont abordés entre les deux hommes dont l’affaire du 26 août. De Gaulle exprime ses regrets que le cardinal n’ait pu être présent à cette cérémonie et, il invoque plusieurs raisons : la réception de Pétain par Suhard en avril 1944 ainsi que les obsèques de Philippe Henriot, ministre de Vichy, à Notre-Dame. Le cardinal invoque quant à lui les siennes. Revenons par exemple sur les obsèques de Philippe Henriot célébrée en juillet 1944 à Notre-Dame de Paris. Pourquoi Suhard a-t-il assisté à ces obsèques ? Le cardinal affirme avoir longtemps hésité, mais il craint des représailles en cas d’absence, pour lui, l’Eglise et les mouvements d’Eglise. De plus, Suhard s’est donné une règle qu’il entend respecter : l’archevêque de Paris assiste aux obsèques d’un ministre catholique mort en fonction, d’autant plus que des obsèques nationales avaient été décidées par Vichy et les Allemands. L’attitude de Suhard en vérité montre qu’il est davantage là à cause de la fonction qu’il occupe que par adhésion : le matin même, il se rend sur la tombe du père Cloarec, résistant ; à Notre-Dame, il ne préside pas les obsèques mais ne fait qu’y assister ; les Allemands voulaient qu’il fasse un discours pour condamner les « crimes des assassins », mais Suhard refuse et dans la cathédrale, son silence est révélateur, d’ailleurs le lendemain, la presse lui reproche d’être « gaulliste ». Dans Paradoxes le cardinal de Lubac nous dit concernant cette cérémonie « l’historien ne doit pas oublier que, malgré toutes les pressions, le cardinal Suhard refuse d’y prendre la parole. ». Suhard a été très affecté par cet évincement le 26 août 1944. Peu à peu, la vérité se fait jour. Le 1er novembre 1944 dans un éditorial du Figaro, François Mauriac rappelle que l’Eglise a été opposée aux méthodes de Vichy et des nazis en faisant des déclarations un peu trop vite oubliées… Mais pour lui, l’Eglise n’a pas parlée assez fort, « il aurait fallu un cri »dit-il. Le 9 novembre 1944, dans un nouvel éditorial, Mauriac précise que l’Eglise na pas voulu prendre parti car c’est là « le signe de son amour universel. Son regard porte plus loin, plus haut que cette terre qui ne finit jamais de boire du sang d’Abel (…) l’Eglise a fait du bien en se cachant, accomplissant l’œuvre de Dieu sans flatter des passions humaines. ». Cet éditorial amorce un changement d’opinion des chrétiens-démocrates concernant le rôle de l’Eglise durant la guerre, surtout chez Bidault. Le 17 novembre 1944, Bidault répare l’affront du 26 août en diffusant un communiqué de trois pages titrant « le cardinal mène la bataille secrète contre les Allemands à Paris (…) ».Quelles sont ces véritables actions entreprises par Suhard en faveur des persécutés ? Elles sont en fait trop nombreuses pour toutes les énumérer ici. Ainsi, nous nous contenterons de développer quelques exemples significatifs. Nous pourrions tout d’abord évoquer le drame de Nantes et des fusillés de Châteaubriant (20-28 octobre 1941). Le 21 octobre 1941, un officier allemand, Holtz, commandant des troupes d’Occupation, est tué de plusieurs coups de revolver par des inconnus. En représailles, 27 prisonniers politiques du camp de Choiseul, essentiellement des communistes, sont emmenés dans une carrière proche de Châteaubriant, dont le jeune Guy Môquet et, sont tous fusillés. Le même jour, 21 personnes sont fusillées à Nantes et deux à Paris, soit un total de 50 victimes, dont 33 communistes. Le général Otto von Stülpnagel décide que 50 nouveaux otages seront fusillés si on ne retrouve pas les meurtriers dans les 48 heures. La maire et l’évêque de Nantes obtiennent un délai de grâce jusqu’au lundi 27 octobre. En dernier recours, ils s’adressent à Suhard qui a l’habitude de faire des demandes de grâce en défendent le respect de la personne humaine. Le cardinal se rend donc à la Kommandantur pour rencontrer le général allemand qui reste inflexible. Celui-ci affirme que l’ordre vient directement d’Hitler. Suhard demande donc de pouvoir intervenir auprès du Führer lui-même en lui téléphonant. Mais, le général lui répond que c’est impossible. Le soir, vers 22 heures, un jeune officier allemand qui a assisté à la conversation entre von Stülpnagel et Suhard se présente à l’archevêché de Paris pour dire au cardinal qu’il reste peut-être un espoir… Il lui propose de rédiger un télégramme à Hitler. Suhard s’exécute. Le lendemain, lundi 27 octobre, dans l’après-midi, le général von Stülpnagel fait savoir au maire de Nantes que le sursis est prolongé sans limite de dates. Il transmet aussi une lettre à Suhard. Ainsi on le voit, le cardinal-archevêque de Paris déploie une intense mais discrète activité pour sauver des vies et arrêter la violence. Il s’agit pour lui de « promouvoir, dans le pays, les forces spirituelles ». De façon générale, il use de deux grandes « stratégies » en faveur des persécutés : il écrit des lettres de protestations aux autorités d’Occupation ; il va parfois les trouver jusque dans leur bureau. Concernant les juifs, il faut savoir que le cardinal-archevêque de Paris a également lutté contre l’antisémitisme. Le 15 janvier 1941 dans Semaine religieuse de Paris, il adresse à tous ses prêtres une mise en garde contre l’antisémitisme en disant « toute personne humaine a droit au respect dans la justice, l’équité et la charité ». Mais jamais le mot « juif » n’apparaît dans ses discours ou ses textes, même si on comprend toujours où le cardinal veut en venir… A l’occasion de la rafle du Vel’d’Hiv les 16 et 17 juillet 1942, Suhard proteste énergiquement auprès du gouvernement de Vichy. La publication de cette protestation est bien sûr interdite, mais elle sera diffusée dans les archevêchés de France et via le bouche-à-oreille. Suhard voulait faire une protestation publique, mais Julien Weill, Grand rabbin de France le lui a déconseillé afin d’éviter la persécution des juifs français[4]. En Allemagne ou encore en Belgique, des évêques ont protesté publiquement contre les persécutions, ce qui a eu pour effet de les amplifier. On comprend dès lors pourquoi Suhard craint la parole publique. Cependant, les protestations de l’Eglise, même officieuses, ont eu pour conséquence de donner un coup d’arrêt aux exigences allemandes. Le 2 septembre 1942, Laval demande aux Allemands de ne plus formuler de revendications sur la question juive à cause de « l’extraordinaire résistance de l’Eglise ». Le bras droit de Pétain sait à présent qu’il faut arrêter les persécutions car « les protestations du clergé ont cristallisées les réprobations de l’opinion publique. ».

Mais Suhard comme d’autres de ses frères évêques n’ont pas fait que protester concernant les juifs. Dès janvier 1941, Suhard entreprend de secourir physiquement les juifs persécutés avec l’aide de Simone Loucheur et son équipe d’assistantes sociales. Ils interviennent dans les camps de Drancy, Pithiviers et Beau-la-Rolande « au nom du cardinal » en faisant des démarches administratives et sociales et en distribuant de la nourriture. Suhard intervient personnellement auprès des autorités en faveur des internés et de leurs familles. Les responsables de la communauté juive estiment à plus de 500 le nombre de personnes que l’archevêque de Paris a sauvé de la déportation ou qu’il a aidé à passer en zone libre ou à l’étranger. Nombre d’enfants ont aussi été sauvés grâce à un réseau secret dont Suhard avait pris l’initiative d’après le témoignage de Jean Hautier, ancien directeur du service « camps et prisons, aide aux familles internés » du Secours national. Ces enfants sont accueillis sous de faux noms dans des orphelinats ou dans des familles chrétiennes. De même, lors de la rafle du Vel’d’Hiv, environ 10 000 juifs ont été sauvés de la déportation par les services de la préfecture de la Seine et par ceux de l’abbé Rodhain. Il faut ajouter à cela les réseaux et filières de sauvetage et de « planquage » clandestins et chrétiens. Enfin, n’oublions pas les congrégations, paroisses et monastères qui sauvent familles et enfants en délivrant de faux certificats de baptême ou en les cachant. Mais, concernant son combat contre le nazisme, Suhard s’est surtout illustré, comme bien des évêques français, dans l’affaire du STO (Service du Travail Obligatoire). C’est à ce sujet que les évêques français ont d’ailleurs parlé le plus clairement. Les jeunes ouvriers étaient contraints de facto de travailler pour l’Occupant, soit en France, soit en Allemagne avec le STO. En 1943, l’ACA se positionne dans cette affaire en faisant appelle à la notion de cas de conscience des jeunes hommes concernés. C’est la première fois qu’au lieu de rappeler la doctrine traditionnelle de l’Eglise « reconnaissance du pouvoir officiel sans inféodation », les évêques ne prêchent ni la révolte ni la désobéissance, mais ils libèrent les consciences de ce devoir du STO. Trois positions peuvent en découler : liberté de conscience ; devoir de solidarité envers ceux qui partent ou qui sont déjà partis ; obéissance à la loi. Emile Poulat déclare « la désobéissance apparut comme un devoir civique, tandis que le départ pour l’Allemagne prenait une résonance apostolique ». Ainsi, ceux qui restent en France se dirigent vers les maquis, du côté de la résistance armée, tandis que ceux qui partent en Allemagne vont vers une autre forme de résistance : la résistance spirituelle. Ces deux formes de résistances étaient nécessaires et complémentaires, c’est en tout cas ce qu’affirme Jean-Pierre Guérend dans son ouvrage. La même année, en 1943, sous l’impulsion de Suhard, l’ACA envoie des prêtres pour accompagner en Allemagne les jeunes du STO. Ces prêtres partent comme « prêtres ouvriers » à l’exemple du père Bousquet, premier prêtre clandestin. En effet, Suhard leur remet un mandat écrit et signé de sa main et, en cas de problème, leur demande de tout lui mettre sur le dos. Ces « prêtres ouvriers » doivent travailler la journée avec les ouvriers et parallèlement, les assister spirituellement. Le cardinal-archevêque de Paris leur donne cinq orientations : une mission de Salut pour les âmes ; représenter l’Eglise ; représenter et faire respecter la France ; sauvegarder l’activité catholique de l’Eglise de France ; préparer l’avenir. Dans la préface du Journal d’un prêtre ouvrier en Allemagne, l’abbé Rodhain écrira  « L’épiscopat français est le seul qui ait autorisé son clergé à tenter une pareille expérience au service des déportés de toutes les nations ».

De façon générale, on peut dire que l’attitude de Suhard et des évêques français durant la guerre n’est pas à brimer ! La résistance de l’Eglise s’est opérée d’une autre manière, elle a été davantage spirituelle et a surtout cherché à sauver l’âme de la France. Néanmoins, cette résistance n’a pas été que spirituelle. Un long rapport daté du 5 juin 1943 et émanant du chef de la police de Sécurité (Berlin) adressé au ministère des Affaires étrangères à Berlin, nous prouve que l’activité des évêques français pendant l’Occupation s’est révélé « dangereuse ». Son objet est déjà fort révélateur « Machinations dangereuses du clergé catholique en France ». L’auteur s’en prend aux cardinaux qui sont à la tête de l’Eglise de France, Suhard et Gerlier (Lyon). Il faut craindre, conclut le rapport, que « l’Eglise catholique tout entière prenne le parti de la résistance nationale et d’autres adversaires du national-socialisme. ». De même, en France, grâce à la lutte des évêques pour sauver les mouvements de jeunesse qui au final ont prospéré pendant la guerre (exemple : la JOC), les Allemands ne sont pas parvenus à mettre en place une « jeunesse unique » vouée au culte d’Hitler et des principes nazis comme en Allemagne.


Emmanuel Suhard, un prélat en avance sur son temps…
   Beaucoup ont dit du cardinal Emmanuel Suhard qu’il était un précurseur du second Concile du Vatican (1962-1965). Sur quels faits peut-on se baser pour étayer cette affirmation ? Tout d’abord, nous pourrions revenir sur le caractère même de Suhard. Comme prêtre puis comme évêque, il est un homme respectueux des traditions mais qui n’hésite pas à « bouleverser »  certains codes. Souvenons-nous lorsqu’il était professeur au séminaire de Laval, certains disaient de lui qu’il avait les « idées larges ». Cette ouverture d’esprit se traduit concrètement par la forme que prennent par exemple ses cours : le Latin est utilisé comme langue « officielle », mais Suhard veut s’adapter à ses étudiants et n’hésite pas à donner des résumés en Français et des compléments. De même, lorsqu’il devient évêque, il reste l’homme simple qu’il a toujours été, même s’il accepte de se soumettre à certaines habitudes épiscopales. Lorsqu’il est nommé évêque de Bayeux-Lisieux  en 1928, il entend travailler pour le peuple chrétien et l’aimer. Mais, il veut aussi avoir une main « largement tendue » vers ceux qui ne sont pas catholiques. Cette main tendue à l’égard de ceux qui ne sont pas dans la communion de l’Eglise était assez inhabituelle dans la première moitié du XXème siècle et pourtant, Suhard la pratique déjà ! De même, sa simplicité de vie se traduit concrètement lorsqu’il affirme que les portes de son évêché seront toujours ouvertes et que, le soir même de sa consécration épiscopale, le 3 octobre 1928, il se mêle à la foule dans Bayeux en fête. Suhard étonne et fascine, il est un jeune évêque simple et ouvert d’esprit. Durant son épiscopat, il rencontre tous ses prêtres, visite toutes ses paroisses, parcourt l’ensemble du territoire de son diocèse. Certes, cette spécificité n’est pas uniquement une spécificité postconciliaire, mais la façon dont tout cela est mis en œuvre est, on peut le dire, postconciliaire. Parallèlement, Suhard se plie sans récriminer à certains usages relatifs à sa fonction épiscopale. Prenons un exemple lié au code vestimentaire des évêques de l’époque. A l’occasion de certaines cérémonies officielles, les évêques avaient l’habitude de revêtir leur grande tenue d’évêque constituée notamment de la cappa magna, une longue cape de couleur violette ou rouge (pour les cardinaux). Ce style d’habillement, pompeux et luxueux, traduisant le caractère « princier » des prélats, n’était pas du goût de Suhard qui préférait davantage se définir comme un simple paysan. Pourtant, pour respecter la tradition et les usages, il s’y pliait !

   Un autre aspect du caractère de Suhard plaide en faveur de son titre de précurseur de Vatican II : sa passion pour la mission. Il ne faut pas croire que la déchristianisation de la société occidentale est uniquement à l’œuvre de nos jours, bien au contraire ! Comme tous les mots qui se terminent en « tion », le mot « déchristianisation » désigne un processus en cours et, ce processus précis l’est depuis le XVIIIème siècle. En France, la déchristianisation débute avec le mouvement des Lumière, se poursuit aux XIXème et XXème siècle pour s’accélérer après mai 1968. Ainsi, au cours de la première moitié du XXème siècle, Suhard est confronté aux problèmes de la foi, de l’athéisme et de l’indifférence religieuse. Or, il n’y est pas simplement confronté, il les subit même, notamment lorsqu’il est archevêque de Reims (1930-1940) puis archevêque de Paris (1940-1949). Vivre sans la foi en Christ est pour le cardinal quelque chose d’impossible, il est hanté par cette perspective et va donc déployer tout son zèle à évangéliser les milieux les plus éloignés de la religion, non pas pour remplir les églises, mais pour sauver des âmes ! Cette passion ardente pour la mission, Suhard va la partager avec certains de ses prêtres à qui il va accorder toute sa confiance. Pour lui, le principal problème tient au fait que l’Eglise ne s’est pas adaptée à la société qui a évolué. Dans son journal, il écrit le 20 mars 1943 « Un mur sépare l’Eglise de la masse (…) » et « L’ensemble de nos populations ne pense plus chrétien. Il y a entre elles et les communautés chrétiennes un abîme. Il faut sortir de chez nous, aller chez eux. ». Cette perspective missionnaire et l’audace que Suhard va déployer sur ce terrain sont intimement liées au contexte de guerre des années 1940 : puisque le nazisme s’en prend à l’âme de la France et à la foi chrétienne, la réponse de l’Eglise doit être missionnaire. Ainsi, durant l’Occupation, le cardinal déploie une grande ardeur apostolique qui en surprend beaucoup. Il déclare notamment, citant saint Paul « malheur à moi si je n’évangélise pas ». D’après lui, ce « mur » séparant l’Eglise des populations doit absolument être abattu et, c’est en allant vers les gens qu’une telle chose sera possible. La première nécessité d’après Suhard est conforme à ce qu’affirme le dominicain Chenu : le témoignage de l’Eglise et des chrétiens doit être vrai, évangélique et, le discours théologique doit être plus clair, dépoussiéré. Au début de l’année 1942, Suhard fait venir Chenu et lui dit « dans vingt ans, tout le monde parlera comme vous » : il y a là un signe visible du côté « avant-gardiste » du cardinal-archevêque de Paris en matière de renouveau théologique dont le père Chenu sera le pionnier. Concrètement, Suhard fait œuvre d’évangélisateur audacieux en fondant officiellement en 1941 la Mission de France. Cette création est directement liée à la prise de conscience de la déchristianisation et des problèmes nouveaux posés à l’Eglise. Suhard définit la Mission de France de la façon suivante « Il ne s’agit de rien de moins que le Salut du pays, car la France ne se sauvera qu’en redevenant chrétienne. »[5]. Le séminaire de cette nouvelle institution est fixé à Lisieux, sous le patronage de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et, le cardinal entend faire de ce séminaire un séminaire pilote. Les objectifs de la Mission de France sont simples : lutter contre la déchristianisation des campagnes et des grandes villes ; lutter contre la perte de l’influence évangélique sur la vie sociale, politique, économique et familiale. Suhard est tout-à-fait conscient de l’état religieux dans lequel se trouve la France. En septembre 1943 est publié le livre d’Henri Godin (prêtre, aumônier de la JOC) et d’Yvan Daniel (prêtre), La France, pays de missions ?, livre qui a été commandé par l’archevêque de Paris lui-même. Cette publication fait l’effet d’une « bombe » au sein de l’Eglise de France, c’est sans doute ce que Suhard espérait ! Cet ouvrage a pour conséquence d’ouvrir une brèche, d’en finir avec des certitudes, de libérer des forces vives, de cristalliser des espérances. Il annonce l’avènement d’une nouvelle étape de l’Histoire religieuse. Ce livre révèle fort bien la « méthode Suhard » : travail en équipe, collégialité, prudence et audace… déjà un parfum de Vatican II.

   Le livre La France, pays de mission ?s’inscrit dans la volonté propre à Suhard de proposer des voies nouvelles et des méthodes nouvelles, afin d’ « abattre le mur » qui sépare l’Eglise des masses et particulièrement, du monde ouvrier[6]. Cependant, Suhard se préoccupe surtout de l’état des lieux dans son propre diocèse et, en août 1942, il charge Godin et Daniel de préparer un nouveau rapport sur la situation religieuse des milieux ouvriers à Paris. L’objectif est le même : ramener les foules et surtout les ouvriers vers le Christ. En avril 1943, ce rapport est envoyé au cardinal. Bouleversé, il prend encore davantage conscience de l’état de « paganisation » du diocèse de Paris avec l’appui de chiffres, de faits, d’expériences vécues… C’est à la lumière de toutes ces réflexions que les évêques français abordent le problème du STO et vont décider de mettre en route l’expérience des « prêtres ouvriers ». C’est également dans ce contexte que va naître la Mission de Paris, nouveau projet de Suhard dédié à la mission. Le cardinal-archevêque de Paris entend combattre la déchristianisation à l’intérieur même de son diocèse et, pour cela, la Mission de Paris va l’y aider. C’est le 1erjuillet 1943 que le Mission de Paris est officiellement fondée : il s’agit d’un organisme diocésain formé de prêtres et de laïcs et dont le but sera l’apostolat ouvrier en lien avec la paroisse. Pour Suhard, il n’y a pas d’autres moyens pour rejoindre le monde des travailleurs que de passer de l’autre côté de « mur ». Le cardinal déclarera à propos de la Mission de France et de la Mission de Paris qu’elles sont la prunelle de ses yeux, « ce sont nos troupes parachutées ». Jamais autant qu’en cette époque troublée l’Eglise de France ne s’était autant remise en question. Les « essais » du cardinal permettent de dépasser les clichés véhiculés par certains sur lui, un homme « culturellement traditionnel et politiquement conservateur ». Ces « essais » sont lourds de conséquences avec une remise en cause des pratiques liturgiques et vestimentaires de l’Eglise comme le port de la soutane par exemple. De même, la pensée théologique sur le sacerdoce et le laïcat tend à se renouveler, on assiste là à l’inauguration de pratiques nouvelles adaptées au milieu dans lequel les prêtres ouvriers vivent. D’ailleurs, ces prêtres vont même choquer en bousculant tout ce qui semblait intangible : jeûne eucharistique ; horaire de messes ; messe dos au peuple… Jean-Pierre Guérend parle d’aggiornamentode la vie sacerdotale, terme utilisé pour qualifier la « mise à jour » de l’Eglise à l’occasion de la réunion du Concile Vatican II vingt ans après ! Le père André Depierre, récemment décédé et qui avait la confiance de Suhard exprime fort bien ce que souhaite vivre cette nouvelle génération de prêtres « Lorsque notre pénétration évangélique et ecclésiale dans le monde ouvrier arrive à une certaine phase, il devient nécessaire de vivre parmi eux, comme eux, partageant tout avec eux, sauf le péché. Autrement, ils ne nous reconnaîtraient jamais comme leur Berger. Ils ne nous suivraient pas. Ils ne nous appelleraient jamais par notre nom de Père. Et nous ne pourrions jamais, ne vivant pas dans la Bergerie, les appeler par leur nom. ». Cependant, cette première génération de prêtres ouvriers ne conçoit pas nécessairement leur engagement comme définitif. L’auteur cite Bernard Tiberghien, un des prêtres ouvriers de la première heure et, qui écrit en 1948 « L’idéal, ce n’est pas, peut-être, que nous, prêtres, restions définitivement à l’usine, mais qu’un jour ils nous sentent tellement l’un d’eux, avec en même temps notre aspect sacerdotal, qu’ils puissent dire : « Maintenant qu’on t’a vu à l’œuvre, que tu es vraiment un frère, tu ne travailleras plus à l’usine, mais tu seras quand même l’un de nous ». ».   Toutes ces initiatives de Suhard entraînent un questionnement : quel profil pour le prêtre qui évangélisera la civilisation nouvelle ? Cette question est d’ailleurs encore d’actualité… Peu à peu, une prise de conscience générale se fait jour : il faut en finir avec une conception du prêtre qui, sous prétexte de faire de lui un clerc, le sépare de la société jusqu’à en faire un moine. Parallèlement, c’est aussi un nouveau rapport entre prêtres et laïcs qui s’instaurent. Suhard n’hésite pas à affirmer « Les laïcs ont leur place bien marquée dans l’Eglise (…), mais il faut que les prêtres soient capables d’animer ces laïcs qui ne seront plus des moutons. »[7]. Ainsi, par sa vision ecclésiale, le cardinal-archevêque de Paris nous présente une Eglise tout entière mobilisée pour le Salut du monde. En rendant toute leur place aux laïcs, Suhard amorce un changement dans la vision de l’Eglise : elle n’est plus comme on le disait avant Vatican II, une société parfaitement hiérarchisée dominée par le Pape et les évêques, mais, elle est le Peuple de Dieu tout entier, clercs et laïcs (définition postconciliaire). Le changement de définition est d’une importance capitale pour l’ecclésiologie de Vatican II ! Malgré tout, l’expérience des prêtres ouvriers ne durera que quelques années et, en 1954, Rome en demande l’arrêt, décision prise dans le contexte de la guerre froide, de la montée du communisme et, dans la longue tradition de l’Eglise. En effet, dans Les prêtres-ouvriers, E. Poulat affirme que la ligne avait été franchie sur deux points : la conception du sacerdoce du concile de Trente faisant du prêtre un « séparé », distinction stricte entre le spirituel et le temporel ; la division des tâches entre le clergé et les mouvements de laïcs, le prêtre se « laïcisait ». Huit ans plus tard, le Concile Vatican II devait décider que sous certaines conditions, des prêtres pourraient reprendre le travail. Jean-Pierre Guérend affirme que les initiatives pastorales de Suhard ont préparé Vatican II, renouvelé le style sacerdotal mais brouillé, pour les faire évoluer, la distinction entre l’apostolat et l’engagement temporel, entre le prêtre et le laïcs. Suhard le savait, voilà pourquoi il publie en 1949 sa lettre pastorale Le prêtre dans la cité. Cette lettre est comme il le dit lui-même son « testament spirituel ». Soixante ans après et, même après le décret Presbyterorum oridnis[8]daté du 28 octobre 1965, elle est toujours lue et citée dans des livres ou des homélies. Dans cette pastorale, Suhard présente le sacerdoce dans une dynamique missionnaire et dans un élan de rencontre avec l’humanité toujours en changement, alors que la Tradition le présentait comme immuable, indépendant de la situation de l’Eglise dans le temps. D’après Suhard, le prêtre doit se situer sur le plan de la mission en s’adaptant toujours à la société qui l’entoure pour faire aimer le Christ et abattre le mur de séparation Eglise-monde. Le premier devoir du prêtre est de regarder le monde en face, tel qu’il est ! L’archevêque de Paris a écris d’autres lettres pastorales. En 1947, Essor ou Déclin de l’Eglise ? est selon les propos du père Chenu « le plus grand virage de l’Eglise depuis plusieurs siècles » : Suhard ose s’interroger sur l’œuvre à accomplir, les besoins et les ressources, les difficultés à venir et les motifs d’espérance dans un monde en plein changement. Pour lui, ce tournant de civilisation est aussi un tournant pour l’Eglise et, elle ne doit pas le manquer ! Le cardinal présente une Eglise à la croisée des chemins et, selon la spiritualité qu’elle proposera à l’humanité, elle peut tout perdre ou tout gagner. « N’ayez pas peur » lance Suhard bien avant Jean-Paul II !

Un article bien long, j’en ai tout-à-fait conscience, mais ô combien utile afin de découvrir la figure pour le moins intéressante et stupéfiante d’Emmanuel Cardinal Suhard ! Bien loin du portrait que certains ont pu brosser de lui, Emmanuel Suhard a été un docteur brillant et un pasteur attentif aux besoins et aux souffrances de son peuple. S’élevant dans la hiérarchie de l’Eglise à une époque troublée de notre Histoire, Suhard s’est trouvé aux plus hautes fonctions de l’Eglise de France non pas de sa propre volonté, mais de par la confiance que Rome lui a témoigné. Présent, prudent, audacieux, il a joué un rôle non négligeable envers les persécutés de l’Occupation, tout en demeurant fidèle à la doctrine traditionnelle de l’Eglise vis-à-vis du pouvoir en place « loyauté sans inféodation », c’est-à-dire sans soumission aveugle, faisant appel au fameux « devoir de conscience ». Le père d’Ouince, proche du cardinal, affirme que pendant l’Occupation, Suhard « parle moins qu’il n’agit ». Le propos résume fort bien l’attitude de l’archevêque de Paris durant la Seconde Guerre Mondiale. En outre, il est indéniable que Suhard a « profité » d’un contexte porteur pour favoriser l’évolution de l’Eglise : la guerre et l’Occupation ont en effet transformé le contexte politique, ce qui a favorisé le développement de positions réformatrices internes à l’Eglise. La prise de conscience de la déchristianisation et les bouleversements sociaux ont poussé l’Eglise à se remettre en cause et à ne plus compter sur le pouvoir en place pour trouver de nouvelles voies missionnaires adaptées à une société en pleine mutation. Suhard avait conscience d’être à un « commencement » et qu’il fallait penser un renouveau de l’Eglise. La génération précédent du clergé français avait déployé ses forces pour défendre l’Eglise des attaques du dehors, Suhard lui appelle à un renouvellement intérieur, persuadé que les temps sont favorables. Alors qu’il est un ecclésiastique « traditionnel », il puise son énergie réformatrice dans l’éternel pouvoir de rajeunissement de l’Eglise. En se tournant vers le monde ouvrier, Suhard ne voulait pas seulement évangéliser le prolétariat, il s’est tourné vers eux car à l’époque, les ouvriers étaient les plus éloignés de l’Eglise en même temps qu’ils se confondaient avec les plus pauvres. En avance sur son temps, précurseur du Concile Vatican II selon certains, Suhard a appelé les chrétiens à aller de l’avant « Personne ne vous interdit d’avancer. L’Eglise au contraire vous appelle à aller de l’avant. » disait-il lors d’une de ses allocutions face aux étudiants en 1948.
L’ouvrage de Jean-Pierre Guérend est à parcourir ! Il rend justice aux évêques de France et particulièrement à Suhard quant à leur attitude sous l’Occupation et, en plus, il montre à quel point la Seconde Guerre Mondiale a été, au moins pour le cas de la France, un temps de grande fermentation sur l’engagement des chrétiens dans la cité terrestre, mais aussi sur leur nécessaire ressourcement spirituel, liturgique… Sans nul doute le Concile Vatican II s’enracine foncièrement en Europe alors qu’au contraire, il déploie aujourd’hui ses effets majoritairement sur les autres continents où le catholicisme s’est fortement développé. Emmanuel Suhard en tout cas aura été au cœur de ce renouvellement du catholicisme qui trouvera son achèvement dans la réunion du Concile Vatican II.
Emmanuel ECKER.
Sources :Jean-Pierre Guérend, Cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris (1940-1949), Editions du Cerf, Paris, 2011.Article de Monseigneur Pierre Raffin, évêque de Metz, Emmanuel Cardinal Suhard (1874-1949), l’un de ceux qui de loin ont préparé Vatican II, paru dans Eglise de Metz, édition février 2012.

[1]  Semaine religieuse de Reims, Lettre à ses diocésains, novembre 1935[2]  Journal de Suhard, 16-19 septembre 1940[3]  Cette expression est celle utilisée par l’épiscopat français durant la Seconde Guerre Mondiale pour résumer ses rapports avec le ou les pouvoir(s) établi(s). L’Eglise ne peut pas aller contre étant donné que dans la Bible, il est demandé aux chrétiens de respecter l’ordre établi (Rm 13).[4]  La rafle du Vel’d’Hiv concernait uniquement les juifs étrangers.[5]  Journal de Suhard, 25 février 1943[6]  C’est le monde ouvrier qui à cette époque est le plus éloigné de la foi et de l’Eglise.[7]  Témoignage d’André Depierre, Cardinal Suhard. L’évêque et ses prêtres, p.260-266.[8]  Un décret conciliaire ou texte officiel du Concile Vatican II

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