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Poptrait n°6

Publié le 04 septembre 2012 par Bertrand Gillet

Todd, rude graine de producteur et artiste sentimental.

Poptrait n°6
Paupières de granit, mur de ma fatigue. Il fait pourtant jour, le soleil n’a pas encore pris la tangente. Il pose de façon parfaite au milieu du cadre imaginaire que dessinent virtuellement mes doigts, ses rayons sont une caresse sur le carreau sali dont les traces constituent autant de détails sur lesquels l’œil s’attarde. Mais la fatigue est trop pesante. Le labeur a eu raison de ma condition. Il m’a fallu ainsi des jours et des nuits pour venir à bout de Something/anything?, troisième album et pièce maîtresse dans l’œuvre féconde de Todd Rundgren. Vingt cinq titres au compteur. Rien que cela. L’homme est coutumier du fait. Prolifique est le mot qui convient le mieux à ce musicien surdoué né dans les faubourgs modestes de Philadelphie, royaume scintillant du Philly Sound, cette soul extrêmement arrangée hésitant dans un hoquet interrogatif entre funk et jazz. Todd. Jeune homme à la silhouette élastique et dont le visage juvénile, presque féminin, trahit par sa grande douceur ce goût prononcé pour les friandises pop qui garnissent la boîte à chocolats de sa Discographie. Dans ses grands yeux de velours à peine dessillés on croit lire pureté et innocence, mais les apparences sont trompeuses. Enfant prodige des sixties, multi instrumentiste dément, compositeur, producteur et ingénieur du son, Rundgren incarne l’une des figures les plus complexes du Rock dont il a exploré, en quarante ans de carrière, les moindres aspects. Impossible de résumer l’homme en une quelconque formule choc au périmètre forcément limité. Même constat s’agissant de sa production ; riche de trente huit albums, l’entreprise relèverait tout simplement de l’inconscience. Paupières de granit, mur de ma fatigue. Donc. Pourquoi chercher ailleurs, tout est écrit sur ce visage presque impassible, aussi calme qu’une eau sans remous. Pourquoi tenter l’impossible, son secret est tatoué au hasard des rues de Upper Darby où poudroie un flot continu, vivant, puissante houle humaine qui est et restera l’incarnation de l’esprit de Philly. À observer la géographie de ses chansons, on y perçoit une vision naturaliste pleine de personnages dont on comprend à quel point ils ont comptés et pas seulement du strict point de vue de l’inspiration.
Poptrait n°6
We Gotta Get You À Woman est un bon exemple. L’auteur y dépeint l’amitié avec une économie de mots et comme les mélodies, ces mots sonnent juste, parlent automatiquement : « Leroy, boy, you’re my friend/You say how and i’ll say When/Come and meet me down the street. » À l’image de son contemporain Zappa, grand amateur de Doo-Wop devant l’Éternel, Todd Rundgren évolue dans le registre sentimental et il le fait d’autant mieux qu’il intègre à sa palette tout l’imaginarium pop. Constamment tiraillé entre ses origines garage à la tête des Nazz et son obsession pour le travail en studio qui l’oriente naturellement vers des chemins de traverse plus conceptuels, pour ne pas dire progressifs, voir le projet Utopia, Todd n’aura de cesse de revenir aux fondamentaux : la ballade acidulée. Quoi de plus vibrant que ces productions dodues et acrobatiques pour la faire exister, lui donner de la consistance ? Wailing Wall, A Long Time, A Long Way To Go, Be Nice To Me, It Wouldn't Have Made Any Difference, Sweeter Memories, Cold Morning Light, The Night The Carousel Burnt Down, Just One Victory… On ne les compte plus, ces mini-bombes à retardement qui fractionnent le cœur à la minute où elles emplissent l’espace, démultipliées en maints canaux émotionnels. Comme s’il était arrivé à fusionner tel l’atome tout le génie de Philadelphie, d’un noir chromé, avec l’idiome pop et blanc, puis l’avait coulé dans le moule de ses propres compositions. Todd est ce personnage merveilleux, ce camarade de lycée discret, timide, fabuleux garçonnet capable de remplir ses cahiers de poèmes symphoniques qu’il envoie aux filles sous la forme céleste, aérodynamique, d’avions en papier.
Poptrait n°6
Et dans la vérité de ses paroles, de ses actes, fleurissent le talent et l’exception du musicien Absolu, de l’Artiste total. Loin devant le producteur, le Hit Man. Sofia Coppola ne s’y est pas trompée qui a retenu quelques unes de ses plus belles chansons dans la bande originale de son premier long métrage adapté du roman de Jeffrey Eugenides, The Virgin Suicides. Pour illustrer les doucereux tourments de l’adolescence, la cinéaste use d’une mise en abîme des plus habiles. Les sœurs Lisbon, cloitrées dans la maison familiale, renouent le contact avec les garçons du voisinage. Ces derniers laissent parler à travers le téléphone, cordon symbolique, les chansons qu’ils tiennent pour leurs plus précieux confidents et émissaires. L’une d’entre elles, Hello, It’s Me, témoigne d’un sens aigu de l’image, se confondant miraculeusement avec les autres « images » filmées comme une fin d’été perpétuelle : « Hello, it's me/I've thought about us for a long, long time/Maybe I think too much but something's wrong/There's something here that doesn't last too long/Maybe I shouldn't think of you as mine/Seeing you/Or seeing anything as much as I do you/I take for granted that you're always there/I take for granted that you just don't care/Sometimes I can't help seeing all the way through/It's important to me/That you know you are free/'Cause I never want to make you change for me. » Pouvait-on rêver plus beau clip, plus bel instantané pour exprimer cette part de sentimentalité, cette inclination pour les moments tendres qu’offre parfois la vie, lorsqu’elle décide de nous préserver du pire. Rien ne doit venir troubler ces minutes sacrées, sanctuaires que nous nous efforçons de protéger, de garder secret. Entreprise d’autant plus louable pour Todd qu’il tente dès lors d’estomper le triste inventaire d’une décennie 70 marquée au fer rouge par la guerre au Biafra, l’explosion du marché mondialisé de la drogue et de son vrp le plus redoutable, l’héroïne, l’opération du Watergate pilotée depuis la Maison-Blanche par Tricky Dick se transformant rapidement en scandale politique. La musique comme baume, des chansons pour conjurer l’horreur et le cynisme. S’il vous plait, ne tirons plus sur la pianiste. 

http://www.deezer.com/fr/music/todd-rundgren/runt-89638

http://www.deezer.com/fr/music/todd-rundgren/runt-the-ballad-of-todd-rundgren-86252

http://www.deezer.com/fr/music/todd-rundgren/something-anything-86497

http://www.deezer.com/fr/music/todd-rundgren/a-wizard-a-true-star-86265



04-09-2012 | Envoyer | Déposer un commentaire | Lu 247 fois | Public
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