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Le Pixel Art (1/2) : de mal-aimé high-tech à héros anti-capitaliste low-tech !

Publié le 10 septembre 2012 par Modandwa @modandwa

Le pixel vient de la contraction anglaise des deux mots « picture » et « element », le pixel désignerait donc un élément de l’image. L’expression n’est cependant pas idoine car le pixel n’est pas un simple élément mais l’unité de base de toute construction d’image numérique : sans  pixel, pas d’image possible ! Le pixel est à l’image ce que l’atome est au corps humain, l’élément le plus petit.

Le pixel, dans notre société du numérique, a un telle importance qu’on lui prêterait presque une forme de vie : ne parle-t-on pas d’un pixel mort ou d’un pixel vif ? de pixels cachés?

Le jeune étudiant en marketing, Alex Tew, a chiffré en 2005 la valeur du pixel avec sa Million Dollar Homepage. Il a en effet conçu une page d’1 million de pixels dont il vendait « l’occupation » à des annonceurs à raison d’1 $ par pixel.

L’évolution technologique tend néanmoins à réduire la place occupée par un pixel dans notre champ visuel : la mémoire de nos ordinateurs, la résolution de nos écrans, permet désormais de multiplier le nombre de pixel, le camouflant parmi ses congénères.

Pourtant le pixel est partout (mugs, clips, jeux vidéo, publicités), un musée virtuel lui est même consacré.

Cette esthétique du pixel n’est pas nouvelle. C’est avant tout la durabilité de cette tendance qui surprend, le Pixel Art ne serait donc pas un simple phénomène de mode?

Histoire courte d’un art graphique

Le pixel est lié à l’imagerie numérique et à l’informatique. C’est aussi naturellement sur internet, dans les compositions graphiques, ou encore dans les jeux vidéo, qu’il trouve un mode d’expression privilégié.

Le Pixel Art se traduit simplement par « l’art du pixel ». Il désigne la réalisation d’une composition numérique (ou image numérique) pixel par pixel, en utilisant un nombre limité de couleurs.

A l’origine, l’utilisation du pixel est une limitation technologique, dommage collatéral causé par la faible capacité d’affichage graphique des premiers ordinateurs et consoles de jeu vidéo.

Il faut attendre les années 80 pour voir émerger différents mouvements touchant les arts graphiques, assumant pleinement ce parti pris : les demomakers faisaient alors preuve de beaucoup d’inventivité pour créer des graphismes attrayants sur leurs machines à faible capacité d’affichage (Atari ST, Amiga, C64).

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Metal Slug premier du nom

En 1996, sort sur bornes d’arcade le premier Metal Slug ; ses graphismes virtuoses, son univers burlesque lui valent un réel succès critique. Le succès de la série et son arrivée sur téléphone portable témoigne d’un certain engouement pour le pixel en jeu vidéo.

L’arrivée des jeux vidéos sur téléphone portable, et donc la nécessité de revenir à un affichage graphique plus faible, a contribué à considérablement dépoussiérer le mouvement et à le populariser auprès des jeunes générations.

En 1997, se constitue le collectif berlinois Eboy qui a considérablement renouvelé le genre avec des œuvres complexes faisant référence au cinéma, à la culture populaire ou aux jeux vidéo.

Le mouvement est encore d’actualité : l’affiche de l’exposition Game Story par Olivier Huard est un bel exemple de Pixel Art, alors que Fez, jeu que nous avons testé à l’exposition Joue le jeu, revient à l’esthétique 8-bit du retrogaming.

Au Café Paname cet été se tenait une exposition « Pixel Life » présentant des oeuvres de Laurent Bazart et Jésus Castanedas, à la Galerie Artélie à Paris, jusqu’au 6 octobre, se tient un exposition collective entre Pixel et Street Art.

Pourquoi le pixel séduit autant ?

Le Pixel Art impose un certain nombre de contraintes : l’utilisation de carrés sans possibilité de courbes, l’aplat coloré sans dégradés. Malgré cette identité commune cohérente, définie par la limitation volontaire, les graphistes et illustrateurs rivalisent d’imagination et nous proposent des travaux très différents les uns des autres. Cette diversité des productions et leur nombre atteste d’un vrai pouvoir de séduction du pixel.

Des pratiques simples

La plupart des artistes préfèrent se passer des logiciels complexes comme Photoshop ou des logiciels créés expressément pour le Pixel Art (comme Pixen), lui préférant Paint.

Tout le monde peut donc réaliser une illustration en pixel art, aucun besoin de maîtriser les outils complexes de création. La simplicité de réalisation permet d’une certaine façon de s’affranchir de la nécessaire maîtrise technique que l’on retrouve dans les autres pratiques artistiques.

Mystery Guitar Man nous en fait la démonstration avec cette vidéo animant en stop-motion un sprite (dans le jeu vidéo, un sprite est un élément graphique que ce soit un objet ou un personnage, qui se différencie du décor de fond et qui peut se déplacer ou non) réalisé sur une simple feuille de calcul Excel.

Des courants différents

La locution Pixel Art ne recoupe pas la diversité des productions et des techniques de réalisation.

La perspective isométrique (la perspective isométrique est un mode de représentation en perspective dans laquelle les trois directions de l’espace sont représentées avec la même importance, qu’un objet soit en premier ou en dernier plan celui-ci sera de la même taille) permet de réaliser des compositions encore plus complexes.

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Paris vu par Eboy

Avec de nombreuses scénettes drôles, des références à la culture populaire, une esthétique et une culture pop assumé, Eboy s’attache au moindre détail. A vous de retrouver Coluche, Justice ou encore Karl Lagerfeld sur cette illustration.

Le Pixel Art (1/2) :  de mal-aimé high-tech à héros anti-capitaliste low-tech !Dans un style moins baroque, mais toujours en perspective isométrique, les français ne sont pas en reste. Laurent Bazart au sein de l’agence Illustrissimo réalise de nombreuses affiches et couvertures de magasines dont, entre autres, Libération, Le Monde, Télérama ou encore les Inrockuptibles. Il mêle souvent à ces illustrations à l’aspect enfantin, des légendes. Cet aspect organigramme, agréable et souvent absurdement drôle, est associé à un regard critique sur la société occidentale, son organisation (qui nie les besoins primaires humains) et l’uniformisation forcée.

Loin de la perspective isométrique, d’autres artistes limitent volontairement le nombre de pixels utilisés.

Andy Rash, dont vous pourrez voir quelques unes des illustrations sur son blog, parvient avec très peu de pixels à dépeindre très précisément un personnage (que ce soit un personnage 2D de jeu vidéo ou de dessin animé ou un acteur), saisissant pour chacun d’eux l’essence physique de leur personnage.

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Personnages de séries et film par Andy Rash

Michaël Myers réalise des personnages en pixels issus de l’univers vidéo-ludique ou cinématographique, avec un design minimaliste élancé, incroyablement élégant.

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Star Wars par Michaël Myers

David Stoll se limite pour ses personnages à du 4 pixels par 4, SixPix à 1 par 6 ; les deux artistes puisent abondamment dans le patrimoine vidéoludique, autant de référents nécessaires pour pouvoir identifier les sprites. Véritable test de Roschach version geek !

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Les sprites de David Stoll

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SixPix par Sergio Ingravalle

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Minimal Mario Landscape par Amaro

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Des jeux vidéo 8-bit sous un autre angle par Dotter Dotter

On retrouve ce mouvement hyper minimaliste dans certains jeux vidéos. S’inspirant d’une illustration de Calen Henry réalisé pour les 25 bougies du célèbre plombier, Amaro crée le jeu Minimal Mario landscape en reprenant les niveaux du jeu original… mais avec une résolution encore moindre soit 16 pixels par 13, et 4 couleurs et demi.

Dotter Dotter propose lui aussi de repenser les premiers jeux vidéo. Il propose de les observer sous des angles nouveaux.  Réalisés en Voxel Art (le voxel est un pixel en 3D), ses compositions nous permettent de revisiter différemment les jeux de notre enfance.

Le pixel, une dimension affective: un identifiant générationnel

La disparition progressive due à l’évolution technologique suscite une espèce de nostalgie, voir de sympathie de la part d’un public qui a connu les premiers jeux vidéo et a grandi avec l’univers 8-bit, devenu la madeleine de Proust de toute une classe d’âge.

Le pixel est dès lors un identifiant générationnel, qui nous fait replonger dans l’insouciance de l’enfance et nous donne furieusement envie de régresser.

Le Pixel Art renvoie à la culture geek, dans laquelle toute une génération a baigné. Fanas de jeux vidéo et autre films de science fiction, s’y retrouvent facilement.

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Reconnaissez-vous tous ces sprites, réalisés par Michaël Myers?

La publicité a ainsi su récupérer cet élan de sympathie. Ce spot pour Areva a été créé par H5 (collectif emmené par de Hervé de Crécy et Ludovic Houplain) et ressemble aux organigrammes en perspectives isométriques de Laurent Bazart.

 

Le collectif Eboy a lui aussi été sollicité par la publicité.

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Campagne illustrée par Eboy pour Coca

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Affiche pour Yahoo par Eboy

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Illustration par Eboy pour l'ANPE

Le Pixel Art (1/2) :  de mal-aimé high-tech à héros anti-capitaliste low-tech !Ces campagnes (l’ANPE est symptomatique !) semblent bien destinés à un public averti, entre 20 et 35 ans, sensible à l’univers  8-Bit.

La communication de Lego à ce titre est assez intéressante. La petite brique, figure de notre enfance, joue parfaitement sur les codes du Pixel Art pour cette campagne imaginé par Jung Von Matt et inspiré des travaux de David Stoll et SixPix. Néanmoins, dans le cadre de cette campagne, les héros présentés sont davantage ceux de notre enfance que ceux de nos charmantes têtes blondes, les consommateurs potentiels des fameux legos. Aussi telle est ma question: la campagne ne serait-t-elle pas plutôt destiné aux parents? Après tout, ce sont eux qui ont le porte-monnaie !

En tous cas, la campagne rend hommage au Pixel Art. La simplicité de certains sprites suggère, plus que montre, obligeant le spectateur à discerner, à se représenter, à imaginer. L’image dans le Pixel Art ne bride pas l’imagination mais l’active. Le réalisme abêtirait les jeunes générations, dont le cerveau ne parvient plus à imaginer.

Héros anticapitaliste ? D.I.Y en low-tech !

Bien que le pixel art soit utilisé pour la pub Areva ou Yahoo, je persiste et signe!

D’une part, par la simplicité de création que ce soit avec une feuille et une règle ou n’importe quel logiciel de création, le nombre de tutoriels sur internet, on pourrait rapprocher le Pixel Art du mouvement du Do It Yourself en plein essor aux Etats-Unis. Ce côté « fait maison », un peu « root », de nombreux artistes l’assument et en font leur marque de fabrique, Mystery Guitar Man ou les frères Knutsson dont vous verrez la vidéo plus loin.

Chez de nombreux pixel artists, on voit leur propos se teindre de revendications nettement plus politiques à l’instar de Röhrer, un des chantres du mouvement. Créateur de jeux indépendants (en picel art), artiste multiple, codeur, est à l’origine de MUTE, un programme qui permet de garantir un certain anonymat sur internet : bon, il n’est pas vraiment du côté des droits d’auteur et du copyright. Chez lui, on voit bien une logique de la décroissance (bon certains diront croissance raisonné) comme en témoigne un mode de vie très simple, dont il se fait le défenseur. Le mouvement low-tech (pour mes lecteurs réguliers on l’avait déjà entraperçu avec le mouvement de retrogaming BabyCastles) connaît en effet un certain succès aux Etats-Unis.

Le credo low-tech: késako?

Les évolutions technologiques, qui nécessitent des investissements massifs, sont instrumentalisées par les marchés financiers.

Elles sont considérés  comme avilissantes : elles visent à un contrôle des consommateurs en obligeant par exemple à d’inscrire sur des sites et à donner des informations personnelles et entravent la libre circulation des logiciels, ainsi que le droit de propriété (qui autorise théoriquement à échanger, donner léguer un bien)

Elles sont en outre bien souvent déraisonnables écologiquement et contribuent à la surconsommation : dans le cas d’un logiciel par exemple, bien que l’ancienne version marche très bien, pour être à la pointe (dans notre cas de graphiste, afin d’être tout simplement compétitif face à nos concurrents) il est quasiment nécessaire d’investir dans la nouvelle; imaginons garder l’ancienne, au bout d’un certain temps, il n’y a tout simplement plus de mise à jour. La plupart des produits high tech sont ainsi conçus pour être obsolètes.

Le jeu vidéo: des studios indépendants militants

Les éditeurs et créateurs de jeux vidéos indépendants, qui n’ont pas les mêmes budgets pharaoniques que les grands studios, ont fait de cette culture low-tech et du pixel art leur marque de fabrique.

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Pixel! par le micro-studio Arkado

Il est vrai que le marché des jeux vidéos est en proie à de nombreuses dérives mercantiles, dont nous avions fait état dans un autre article. Si certains développeurs proposent leurs jeux gratuitement sur le web, le jeu Super Meat Boy qui était à l’origine un jeu flash produit par le micro studio Team Meat à sa sortie sur X Box Arcade est ainsi le premier à proposer des DLC non vérifiés par Microsoft Live. L’un des fondateurs du studio l’exprime de façon on ne peut plus claire : « dans un monde où débloquer du contenu dans un jeu que l’on a acheté coûte généralement 2$, c’est bon d’avoir le pouvoir de dire Fuck You au système et de faire à votre façon ».

Ce milieu de créateurs indépendants est largement composé d’anciens développeurs/graphistes lassés des gros studios à l’instar du génial créateur de Fez  qui, dans ses interviews, stigmatise son passage dans les studios d’Ubisoft comme « la pire expérience de sa vie ».

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Professor Spelunkington

Ces petits studios indépendant innovent, avec des jeux à l’aspect retro, au design pixelisé très 8-bit, Pixel! de Arkedo,  Professor Spelunkington de Games Nortwest. Certains studios proposent des jeux au gameplay révolutionnaire : GlitchHicker, The Chance,  VVVVVVVV sont de véritables révélations pour l’univers du jeu vidéo. Or ces jeux à contre-temps de l’évolution du jeu n’auraient pas vu le jour sous la houlette de gros studios car impliquant un trop gros risque financier.

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Passage par Jason Röhrer

Certains groupes ajoutent une ambition artistique à leurs jeux collaborant avec des plasticiens, comme le collectif new-yorkais très low-tech de Babycastles et ses salles d’arcades bricolées maison.

Röhrer nous livre avec Passage un jeu vidéo tout en Pixel Art à la frontière entre le non sens le plus total, la psychanalyse (tant de Röhrer himself que du joueur) et l’oeuvre artistique interactive tant il s’affranchit complètement des codes du jeu vidéo. Ni distrayant, ni attirant, le jeu nous confronte directement à nos angoisses, nous questionne. Certes, c’est pas très vendeur tout ça, mais il vous faut l’expérimenter absolument; vous pouvez le télécharger sur le site du jeu.

En guise de conclusion, le Pixel Art n’est pas seulement une simple technique graphique. Autour de celui-ci s’est constitué un mouvement culturel, intellectuel, social et sociétal.

La durabilité du mouvement et son effervescence sont dus à plusieurs facteurs qui entrent tous en résonance :

- une génération de nostalgiques, appartenant à la communauté geek très active sur internet, s’identifie à ce mouvement et le propage

- la simplicité de création (sans logiciel payants, sans formation nécessaire) place le Pixel Art dans le mouvement D.I.Y qui connaît un certain essor en pleine période de crise mondiale

- une communauté d’intellectuels défend le Pixel Art comme chantre de la contre-culture low-tech permettant de lutter contre une croissance déraisonnée et un affaiblissement progressif des libertés individuelles orchestrée par les firmes mondiales pour contrer internet comme espace de liberté et de libre-échange

Le Pixel Art s’éloigne progressivement des cadres traditionnels du numérique et de la culture geek pour devenir un phénomène de société et une pratique artistique à part entière: le Pixel Art sort du numérique.


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