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Le conservatisme contre le gouvernement marois

Publié le 22 septembre 2012 par Jlaberge

Michael Oakeshott et la philosophie du conservatisme 
  


LE CONSERVATISME CONTRE LE GOUVERNEMENT MAROIS

Michaël Oakeshott fut professeur au London School of Economics

À peine le nouveau Cabinet des ministres formé que la première Ministre Marois annula la hausse des droits de scolarité prévue par l’ancien gouvernement libéral. Les leaders étudiants de la Fédération étudiante universitaire du Québec et de la Fédération collégiale du Québec crièrent victoire. Radieuse, Martine Desjardins déclara qu’il s'agit «d'une des plus grandes victoires du mouvement étudiant. C'est le triomphe de la justice et de l'équité». Les collèges et les universités crient, de leur côté, famine. Mais il leur faudra patienter jusqu’au sommet sur l’éducation présidé par le nouveau ministre de l’Éducation supérieure, Pierre Duchesne. Les étudiants contestataires de la hausse n’entendent pas baisser les bras. Non seulement, ils réclament le beurre et l’argent du beurre : ils poursuivront leur lutte jusqu’à la gratuité scolaire! En tout cas, avant que des décisions soient arrêtées suite au sommet, 118 millions de dollars par année devront être pompés des goussets des contribuables. Les «riches» contribuables du Québec, dont le revenu est supérieur à 130 000, représentant 2% de la population des 6.1 millions de contribuables québécois, ont payé en 2009 près du tiers (32.5%) de la facture nette (16,9 milliards) de l’impôt des particuliers. En 2012, les riches passeront encore davantage dans le tordeur péquiste afin qu’ils paient leur «juste part» de la facture étudiante. Voilà le triomphe de la «justice et de l’équité», du moins selon la leader de la FEUQ.
   Ce qu’il y a de plus consternant dans la décision du gouvernement Marois dans le dossier étudiant c’est que «la rue» aura eu raison d’un gouvernement élu démocratiquement. C’est un moment sombre pour la démocratie québécoise. C’est du moins ce qu’aurait pensé Michaël Oakeshott (1901-1990), philosophe britannique de la politique dont, toute la vie académique, fut consacrée à élaborer et à défendre la pensée «conservatrice».
Évidemment, au seul mot «conservateur», les oreilles d’une vaste majorité de Québécois sillent puisqu’instantanément leur vient à l’esprit le gouvernement de Stephen Harper à Ottawa, honnit par eux. Il convient toutefois de ne pas aller trop vite en affaire en condamnant au pilori sans autre procès le conservatisme. Michaël Oakeshott a peu écrit. Pourtant, deux essais majeurs méritent d’être mentionnés. «Le rationalisme en politique» rédigé en 1947 ainsi que «Du conservatisme» (1956) constituent deux écrits permettant de se faire une bonne idée du conservatisme oakeshottien. En fait, ce «conservatisme» est un scepticisme en politique. Le scepticisme oakeshottien veut que l’homme s’illusionne à vouloir transformer la société afin de l’améliorer ou de la perfectionner. Selon le mot de Montaigne, lui aussi bon sceptique et que prisait particulièrement Oakeshott, «Il n’y a que les fols certains et résolus.»
   Dans le premier essai mentionné, «Le rationalisme en politique», Oakeshott défend une thèse fort ambitieuse. Il montre que toute la philosophie politique moderne, c’est-à-dire celle qui s’élabore au XVIe siècle en Europe jusqu’à aujourd’hui, est traversée de part en part par le poison du rationalisme. «Libéralisme», «utilitarisme», «marxisme», «socialisme», «communisme», «fascisme», etc., sont toutes des «idéologies» dont l’erreur commune réside dans le rationalisme. Le rationalisme est la doctrine épistémologique voulant que la connaissance et, donc la vérité, s’obtient grâce uniquement à la raison. En politique, le rationalisme est la croyance visant à améliorer la société afin de la conduire vers une sorte de paradis terrestre. Le siècle des Lumières, le 18esiècle en Europe, carbure au rationalisme. René Descartes (1596-1650) fut sans aucun doute le représentant le plus illustre du mouvement rationaliste qui nous marque encore aujourd’hui, surtout en politique. À cet égard, le philosophe américain, John Rawls (1921-2002) est sans aucun doute le représentant le plus achevé du rationalisme en politique.
   Le rationalisme en politique est cette conviction que l’organisation du pouvoir dans une société peut être établie sur la base de principes abstraits, universels et rationnels. Ainsi, ceux et celles invoquant soit la Déclaration des droits de l’homme, soit une Charte de la laïcité, voire une Déclaration d’indépendance ou de souveraineté, soit encore une conception «solidaire» où les valeurs de partage et de dignité humaine prédominent, ou au contraire une conception «lucide» où les valeurs de liberté et de responsabilité subordonnent toutes les autres, etc., sont des conceptions rationalistes du politique. Toutes ces conceptions de l’organisation de la société font appel à la technique de l’ingénierie sociale. «L’activité politique est reconnue comme l’imposition d’une condition uniforme de perfection à la conduite humaine.», écrit Oakeshott. La souveraineté de la raison en politique signifie ni plus ni moins que «la souveraineté de la technique». Aujourd’hui, dans le monde moderne, nous vivons sous l’empire des experts de toute sorte et sommes menés par des bureaucrates. Les savoirs traditionnels du peuple sont rejetés comme étant rétrogrades et non-scientifiques. La raison technique c’est par-dessus tout la science qu’appelait de leur vœu, rappelons-le, Francis Bacon (1561-1626) en Angleterre et Descartes ensuite en France. La raison technique en politique c’est principalement le «Programme» des partis politiques. Il faut un plan d’avenir de la société échafaudé selon une méthodologie réputée.
Le rationalisme en politique est donc indissociable de la technique. D’où, entre autres, l’idée de «planification» si chère aux démocraties libérales, de même qu’aux États socialistes et communistes. D’après Oakeshott, de là origine aussi l’idée, voire le dogme, suivant lequel «ce qui est planifié consciemment et exécuté délibérément étant considéré… comme meilleur que ce qui s’est développé et s’est établi spontanément et inconsciemment sur une longue période de temps.»
Par opposition au rationalisme, Oakeshott se fit le défenseur de la tradition, les coutumes, l’habituel, le familier, etc. Évidemment, l’objection progressiste rationalisante veut que la tradition véhicule des préjugés et soit nécessairement oppressive. Le catholicisme de Jean Tremblay, par exemple, opprimerait soi-disant non seulement les croyants d’une autre confession religieuse mais également les athées. C’est pourquoi, continu les partisans du rationalisme en politique, il paraît préférable d’opter pour une société parfaitement neutre au plan religieux - comme le souhaite le PQ avec son projet de charte de la laïcité.
Si Oakeshott s’oppose à la conception rationaliste de la politique et de la société, il n’est pourtant pas adepte de l’irrationnel. Il est d’avis que la tradition d’une société telle celle du Québec, nationaliste et catholique, n’est pas en soi oppressive ni exclusive, mais inclusive. C’est le préjugé rationaliste qui fait, par exemple, du catholicisme une religion brimant la liberté des citoyens. Les valeurs chrétiennes que redécouvrent par exemple le cinéma de Bernard Émond, dans sa fameuse trilogie des vertus théologales, le montre éloquemment. Le cinéaste, qui se dit «conservateur de gauche», n’est pourtant pas croyant mais il considère que la tradition catholique québécoise recèle des valeurs inestimables. Le théologien Guy Durand l’a bien montré dans l’un de ses ouvrages, Identité du Québec et laïcité(2011). La position rationaliste d’une laïcité pure et dure, mur-à-mur, presque christianophobe, observe Durand, «est la réaction d’une nation qui ne s’aime pas.» Comment dès lors aimer les autres lorsqu’on ne s’aime pas? Si on ne les aime pas, on peut à tout le moins les tolérer… C’est ce que propose en bout de piste la fameuse charte péquiste sur la laïcité. Elle nous invite, certes, au vivre-ensemble, point à la ligne, mais en oubliant l’essentiel : bien vivre ensemble.
Le dérapage du «drapeaugate» illustre le rationalisme animant le gouvernement péquiste. À ce qu’on sache, le Québec fait toujours partie du giron canadien. La tradition politique québécoise ou canadienne-française est, comme je le disais, nationaliste, et une frange radicale de la population, minoritaire depuis près de quarante ans, est souverainiste.
Lucien Bouchard qui, avec les années, revient vers ses anciennes amours, c’est-à-dire le conservatisme, appréhende avec horreur un éventuel troisième référendum. L’échec des souverainistes lors des deux premiers laissa, avoue-t-il, une cicatrice profonde, de sorte que la perte d’un ultime référendum serait rien de moins que catastrophique pour le peuple du Québec. Sage conseil, opinerait Oakeshott. Il est en effet fort imprudent de gruger de la sorte les énergies vives d’un petit peuple. Foncer tête baissée vers l’abîme est toujours funeste.
Voilà l’enseignement d’un sain scepticisme en politique : ne pas prendre ses rêves pour des réalités et, surtout, ne pas contraindre les autres à les adopter. L’histoire regorge de ces radicaux qui entraînèrent des millions d’êtres humains dans la mort et la désolation la plus funeste.
On lit dans «Du conservatisme» : «La charge de gouverner n’est alors pas d’imposer d’autres croyances et d’autres activités à ses sujets, ni de les chaperonner ou de les éduquer, de les rendre meilleurs ou plus heureux d’une autre façon, de les orienter, de les galvaniser à agir, de les conduire ou de coordonner leurs activités afin d’éviter toute occasion de conflit. Elle est simplement de régir.» Un gouvernement inspiré par le conservatisme est un bon gouvernement, point à la ligne, tel un arbitre «dont la tâche est d’appliquer les règles du jeu» - et de s’y tenir.
Lucien Bouchard a enterré l’idée d’un autre référendum, mais il laisse entendre que le Québec souffre d’un vide au plan d’un projet collectif qui rallierait tous les Québécois et les Québécoises. D’après Oakeshott, l’auteur des Lettres à un jeune politicien serait toujours sous l’emprise de l’illusion rationaliste en politique. Encore une fois, l’illusion rationaliste consiste à proposer au bon peuple un projet emballant planifié au quart de tour afin de le conduire au Royaume des cieux. Afin de dissiper l’illusion rationaliste, il convient de rappeler que «gouverner est une activité spécifique et limitée, à savoir une activité qui consiste dans l’apport et en la préservation des règles générales de conduite, comprises non comme des plans pour imposer des activités importantes, mais comme des instruments permettant aux gens de poursuivre les activités de leur choix avec un minimum de frustration. Gouverner est donc un domaine dans lequel il convient d’être conservateur.», écrit Oakeshott.
Si Michaël Oakeshott avait à rédiger une lettre à un jeune politicien, il lui conseillerait prioritairement d’attendre l’âge avancé avant de se lancer au service de la chose publique. Car «Quand nous sommes jeunes, nous ne sommes pas prêts à faire des concessions au monde; nous ne sentons jamais l’équilibre d’une chose entre nos mains, sauf s’il s’agit d’une batte de cricket. Nous sommes incapables de faire la distinction entre ce que nous aimons et ce que nous estimons; l’urgence est notre principal critère; et nous avons du mal à comprendre que ce qui est monotone n’est pas nécessairement méprisable.» À la lumière du récent conflit étudiant qui fut éprouvant et débilitant pour la société québécoise, les lignes précédentes paraissent prophétiques. Les visions de certains leaders étudiants basculèrent en effet dans des visions mystiques du paradis terrestre.
«Le gouvernement doit savoir dire non à la rue», écrit Lucien Bouchard. Michaël Oakeshott aurait applaudi. Lorsque la rue, en effet, se substitue à un gouvernement démocratiquement élu, la démocratie est mise à mal. Ceux et celles qui appel de leur vœu la désobéissance civile, au nom d’une soi-disante conscience universelle, sont des rationalistes qui s’ignorent et qui représentent le pire ennemi de nos institutions politiques.
Bibliographie
- «Le rationalisme en politique», traduction d'Olivier Seyden, Cités 2/2003, 14, p. 121-157.
- Du conservatisme, Éditions du Félin, 2011.


 

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