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La Chartreuse de Parme

Par Placebo

STENDHAL, La Chartreuse de Parme, livre électronique Projet Gutenberg, gratuit et libre de droits.

Certes, on éprouve à la lecture d'un chef d’œuvre un étrange sentiment, qui fait qu'on ne l'aborde pas comme n'importe quel autre livre. Un peu comme quand, au musée, on découvre un tableau de maître, dont on n'avait vu, jusque là, que la reproduction. On est comme intimidé par la réputation qui le précède, et, s'il s'agit d'un livre plus ancien, on constate dès les premières pages qu'hier, on ne racontait pas une histoire comme on le fait aujourd'hui. Comme dans un film d'époque, il faut s'habituer aux costumes, au langage...
La Chartreuse : naissance, vie et mort d'un héros ? Un parcours initiatique sur le chemin de l'amour qui amènera Fabrice del Dongo, jeune encore, à cette chartreuse, lieu clos où, coupé du monde où il n'a pu faire sa vie, il se retrouve face à lui même et, bientôt, à la mort.
Fabrice, un héros non seulement par les aventures qu'il connaîtra, mais aussi par ses origines, comme dans la mythologie grecque où les dieux séduisaient les mortelles : fruit d'une liaison entre sa mère, mariée à un vieux marquis ultra, et un jeune officier français paré de la gloire des armées de Napoléon qui occupent l'Italie. Bientôt, le jeune Fabrice s’enivrera de cette gloire et cherchera à rejoindre l'armée impériale, destination Waterloo ! Bataille qu'il vivra sans rien en voir, aveuglé par des illusions que la cruelle réalité dissipe à peine.
Revenu à Parme, il connaîtra d'autres batailles sans rien en voir, et pareillement aveuglé d'illusions : ce n'est plus la guerre, mais l'amour.
Mais un roman ne se résume pas qu'à son sujet, qu'à son histoire. C'est un façon de s'opposer au monde, pour l'auteur -- comme pour le lecteur -- d'échapper à sa propre vie. (on regarde ici du côté de chez Malraux). Pour Stendhal, tant qu'à gloser, on donnera la parole à Dominique Fernandez dans L’Art de raconter :
« "On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre." Stendhal a mis d'emblée au point la formule romanesque qui découle de cette règle : je parlerai de moi en empruntant des identités de rechange. Je me transformerai en un autre qui parlera à ma place. Exemple : l'évasion d'Alexandre Farnèse et la genèse de La Chartreuse de Parme. Comprenons bien : Stendhal ne se raconte pas sous les traits d'Alexandre, non, il se met à la place d'Alexandre et se demande : qu'aurais-je fait, comment aurais-je réagi si j'avais été le fils d'un noble italien, si j'avais été emprisonné à la suite d'un duel, si j'étais tombé amoureux de la fille du gouverneur de la forteresse, si je m'étais évadé au moyen d'une corde, etc. ? En somme, il se donne d'abord une identité de rechange, et ensuite il fait vivre ce double avec sa logique propre. [...]
Le romancier peut vivre autant de vies imaginaires qu'il le veut, tel est le secret de l'art romanesque. Le lecteur, de son côté, en s'identifiant au héros accomplit le même travail de dédoublement, de libération de soi-même par le dédoublement. »
À mes yeux, la grande différence entre Stendhal et d'autres grands romanciers de son époque, notamment Balzac, tient à ce qu'il ne veut pas tant nous donner sa vision de son époque, ni une critique de celle-ci, qu'à dresser un théâtre où ses personnages -- en l'espèce Fabrice, son « moi » romanesque -- évolueront. C'est ainsi que, dans la Chartreuse, ceux-ci appartiennent pour la plupart à l'aristocratie, même ceux qui soutiennent les avancées de la Révolution : tous méprisent la bourgeoisie; mais il s'agit d'une aristocratie inventée, une sorte de chevalerie médiévale. Et on ne trouvera pas chez Stendhal ce vérisme si particulier à Flaubert, ni cette perfection du style et du récit par lesquelles on les oppose souvent. Car, si nous suivons Fabrice de la naissance à la mort, ce ne sont pas tant les péripéties de sa biographies qui intéressent l'auteur -- et le lecteur -- que son initiation amoureuse qui lui fera connaître la vie de cour -- à Parme --, ce sera un échec, puis le choix d'une retraite hors du monde. Une vie un peu semblable à celle de Henri Beyle, le consul de France à Trieste, avant que, par la littérature, il devienne Stendhal...

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