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Deuxième Guerre mondiale : En campagne avec l'Armée rouge

Par Theatrum Belli @TheatrumBelli

Voici un ouvrage important parce qu'il nous présente, sous un angle nouveau, l'Armée rouge de la période de ce que l'historiographie soviétique nommait "la grande guerre patriotique". Pas de photos de déploiements de chars emportant des grappes de fantassins, ou d'ouragans de feu de batteries de Katiouchas, juste la vie normale d'une armée comme tes autres. Bien sûr on ne peut oublier qu'elle est à cette date aux ordres d'un régime totalitaire et qu'elle lutte contre un régime qui l'est plus encore. Mais c'est parce que le lecteur en est conscient qu'il parcourt l'ouvrage avec délectation, et se penche sur ces images dont chaque détail compte et raconte à lui seul une histoire - et les légendes qui nous les signalent sont remarquables d'intelligence et d'à-propos.

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Les photographies qui composent le corps de cet album sont d'une qualité exceptionnelle, tant dans leur beauté plastique que dans leur composition. Certaines sont posées à l'usage de la propagande (mais n'est-ce pas le lot de toutes les armées ?), quelques- unes sont mises en scène, mais l'immense majorité est prise sur le vif, le tout formant un ensemble extrêmement cohérent, sélection dont l'auteur, Artem Drabkin, doit être félicité.

Elles nous montrent une armée rustre, dans ses visages - ce que l'on voit - et dans ses comportements - ce que l'on devine. Rustre par exemple dans ces uniformes où l'utilitaire l'emporte sur le clinquant, à l'image de ces bottes de feutre de deux pointures trop grandes, pour pouvoir les rembourrer en hiver de paille ou de chiffon, ou de ces vareuses matelassées que l'on a retrouvées lors de la victoire de l'été 2008 contre la Géorgie, et qui ont bêtement fait glousser les experts de nos armées américanisées pourtant elles-mêmes défaites en Orient.


Cette armée est rustre parce que rustre est le peuple russe. Si les visages peuvent être enjoués à la demande du photographe, ils sont la plupart du temps graves, voire inquiets. Ce sont des visages sans âge, vieillis avant l'heure.

On y retrouve pourtant cette virilité juvénile un peu féminisée, typique de l'imagerie soviétique que célébrait, comme cinéaste et comme amant, le génial Sergueï Eisenstein dans Octobre ou Potemkine. Elle traduit la sève d'un peuple fier de son histoire et de sa culture mais modeste parce que, comme toutes les grandes nations, la guerre lui a appris la modestie, un peuple souvent violent et emporté mais profondément pacifiste du moment que, Français en 1812 ou Allemand en 1941, on ne vienne pas le chercher. On comprend aussi, sur le visage de nombreux soldats, l'étendue d'un empire qui fut et reste tout autant asiatique qu'européen.

Bien sûr ces images ne montrent pas - ce n'est ni leur but ni celui de l'ouvrage - une armée balayée en quelques semaines à l'été 1941, qui laisse plusieurs millions de prisonniers aux mains de l'envahisseur, une armée qui, en 1942, n'a pas encore eu le temps de se rééquiper et qui, quasiment clochardisée, est durant quelques mois de nouveau au bord de la rupture lorsque les hordes du Reich repartent vers la Volga et le Caucase, portes de l'Asie qu'elles atteindront. Mais elles ne montrent pas davantage une puissance reconstituée à l'été 1944 qui, d'une seule poussée et en un mois, reconquiert les derniers territoires encore aux mains des nazis et arrive sur la Vistule et le Danube. La vraie puissance n'est pas celle qui s'étale.

Surtout ces images ne disent pas l'épouvantable sauvagerie - car le terme de barbarie est en deçà de ce que fut cette épouvante - de ce qui fut conçu par Hitler comme une guerre d'extermination biologique. Elles ne parlent pas des assiégés de Leningrad, ceux qui tout au long de la perspective Nevski mouraient littéralement debout de froid et de faim, ou des mères anthropophages de leurs nouveau-nés, décédés parce qu'elles n'avaient même plus de lait maternel pour les nourrir. Beaucoup d'ouvrages et de documentaires tentent, à partir d'archives rendues disponibles au lendemain de la disparition de l'URSS, d'approcher de cette horreur absolue : mais l'indicible ne se montre ni ne se dit.

Et il ne faut pas oublier le front de l'arrière et les conditions carcérales (n'est-ce pas aussi le peuple du Goulag ?) des ouvriers dans ces usines déménagées et remontées derrière l'Oural, en fait d'immenses halls ouverts aux éléments où ils travaillaient douze heures d'affilée puis, dans le bruit infernal et une lumière d'aquarium qui abolissaient le jour et la nuit, vivaient à même le sol à quelques mètres des presses et des chaînes de montage, mangeaient à même le sol, dormaient à même le sol.

Dormir, précisément : voilà la grande préoccupation du combattant, le grand besoin. Les photos qui nous montrent des soldats au repos, assoupis dans des poses inconfortables près de leur matériel ou au fond d'une tranchée, sont parmi les plus marquantes parce que les plus banales mais les plus signifiantes. Un soldat apprend rapidement à dormir dans toutes les positions, n'importe où, dix minutes suffisent, et il dort vraiment, de ce sommeil qui n'a pas d'équivalent pour qui ne l'a pas connu. Car si l'on rentre brusquement en soi sans se soucier de ce corps en position fœtale ou désarticulé comme fauché par une rafale (est-il mort, dort-il ?), on reste dans une sorte d'état hypnotique très particulier qui vous fait vous lever à la voix du supérieur ou du camarade mais

pas à n'importe quel ordre, au bruit suspect mais pas à n'importe quelle détonation, comme si le cerveau triait ce qui importe de ce dont il peut s'isoler. Un guerrier n'est jamais surpris dans son sommeil, ou alors ce n'est pas un guerrier. Mais durant ces quelques minutes il n'y a plus de Stuka, plus d'officier du NKVD non plus, plus rien au monde que soi. Et si ce chapitre de l'ouvrage est le plus parlant, c'est précisément parce qu'il est le plus humain dans l'inhumain et qu'il révèle, en négatif, l'âpre dureté de ces combats constamment présents entre les images, comme on dit entre les lignes.

Et lorsque tout ceci se termine, car il faut bien que tout ceci se termine - la guerre n'est douce qu'à ceux qui l'ignorent, écrivait Érasme qui ne connaissait même pas nos intellectuels germanopratins -, que cherche-t-on encore sinon à dormir ? "Qu'est-ce que je vais faire maintenant ?", s'interroge à la fin de l'ouvrage un commandant de chars. Oublier. "Nous étions tout simplement tellement épuisés par ces années de guerre que nous ne voulions qu'une seule chose", raconte une fille du front ; "nous débarrasser de tout ce qui pouvait nous rappeler tout ça." Est-ce possible, pour eux comme pour nous ?

Jean-Philippe IMMARIGEON

Grâce à plus de 250 photographies rares ou inédites provenant des archives russes et à de nombreux témoignages de soldats anonymes, cet ouvrage fait découvrir ce front de l'Est d'une manière complètement nouvelle : à travers les yeux du simple soldat soviétique. Des marches forcées interminables dans la boue à l'hygiène personnelle par grand froid, des loisirs sur le front - musique, cinéma... - aux combats meurtriers, il fait voir la réalité de cette longue campagne de quatre ans. Un voyage étonnant, caméra embarquée, avec l'Armée rouge.  

Biographie de l'auteur

Spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, Artem Drabkin a créé le site I Remember qui collecte les témoignages des soldats soviétiques ayant combattu sur le front de l'Est. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur ce sujet, notamment Barbarossa and the Retreat to Moscow : Recollections of Soviet Fighter Pilots on the Eastern Front (Pen & Sword, 2007) et Red Army lnfantrymen, Remember the Great Patriotic War (Author House, 2009)

Editions Pierre de Taillac, 175 pages, 26 €.

Cliquer ICI pour commander l'ouvrage. Quelques extraits ci-dessous.


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